Cobayes, Sarah et Sid
Lundi 24 août – Sid
Lundi 24 août
SID
Le décorateur qui s’est chargé de cette salle d’attente aimait manifestement le blanc… Devant moi, des magazines récents traînent sur une table basse – blanche. Murs blancs, fauteuils en cuir blanc, comptoir d’accueil blanc, plancher blanc… tout est blanc, à part quelques traits gris sur le carrelage qui viennent casser l’ambiance trop propre. Je me revois errer dans le corridor d’un hôpital aussi aseptisé qu’ici, après mon accident de voiture avec Charlie. Songeant que c’est un autre genre de couloir, lumineux celui-là, que mon meilleur ami venait de franchir. Et que c’était ma faute.
Je secoue la tête, ramène les yeux sur les marques grises du plancher, qui m’apaisent un peu. Si Sarah n’était pas aux toilettes, aussi – nous devons être à jeun pour les tests préliminaires et elle a pensé que boire beaucoup d’eau lui couperait la faim –, je n’aurais pas toutes ces pensées chiantes pendant que je niaise en attendant qu’on m’appelle.
J’attrape un magazine au hasard sur la table basse et le feuillette sans m’y intéresser. Tout ce qui réussit à capter mon attention entre deux articles insipides, c’est le compte rendu d’un film qui vient de sortir, Nine Heroes : quelqu’un a inscrit un commentaire au feutre dans la marge, et ajouté des moustaches à la photographie du critique. Je referme la revue et la replace sur la table.
Je dirige mon attention vers le gorille de service, qui me toise avec une froideur vraiment glaciale depuis que je suis entré dans les locaux d’AlphaLab. « Hé, ce n’est pas parce que je porte une ceinture cloutée, et que j’ai les bras tatoués et les cheveux rasés que je suis un voyou ! » ai-je le goût de lui lancer. Surtout qu’il a presque la même coupe que moi, avec une touche un peu plus militaire. Je pointe mon index vers mon crâne, puis désigne le sien, et je dresse le pouce dans les airs. Il soulève les sourcils, perplexe. Je lui offre un clin d’œil moqueur.
— Monsieur Simon-David Cain ?
Une infirmière entre deux âges me fixe, un dossier médical entre les mains. Elle a l’air d’une poupée de porcelaine, avec ses fins cheveux blonds et ses pommettes saillantes. Isabelle, lis-je sur le badge épinglé à son uniforme, au-dessus du cœur. Je quitte mon fauteuil.
— Oui, c’est moi.
Elle m’adresse un sourire poli.
— Veuillez me suivre, je vous prie.
L’infirmière m’entraîne dans le couloir jalonné de portes identiques. L’une d’elles est entrouverte ; Isabelle m’invite à y entrer et à m’asseoir devant une table de travail – blanche, ô surprise ! – sur laquelle trône un ordinateur flambant neuf.
— Le docteur Williams est présentement avec une autre candidate à l’étude, mais il sera à vous d’un instant à l’autre. D’ici là, je vous invite à compléter la deuxième page du formulaire d’inscription que la secrétaire vous a remis à votre arrivée. J’ai remarqué que vous n’y aviez rien inscrit. Peut-être un simple oubli de votre part ?
Mon flacon de somnifères surgit dans ma conscience, des néons clignotant tout autour. J’ai omis volontairement la section « Prise de médicaments » de peur de ne pas être retenu comme candidat, mais j’aurais plutôt dû cocher la case « aucun »… ce que je fais aussitôt. Je rends le document à l’infirmière en m’excusant pour l’« oubli », et elle sort, me laissant seul dans la pièce.
Une quinzaine de minutes plus tard, un homme en sarrau blanc entre dans le bureau d’un pas assuré. Il a une tête en forme d’œuf, la peau du crâne aussi lisse que celle d’un bébé, et les traits d’un chien boxer.
— Bonjour, monsieur Cain ! s’écrie-t-il en m’apercevant. Je suis le docteur Williams. Bienvenue aux laboratoires AlphaLab !
Il est trop de bonne humeur, lui. Je grimace un sourire et attrape la main qu’il me tend. L’infirmière entre après lui, referme la porte et se poste à côté d’une haute balance médicale.
— Si vous êtes d’accord, me dit le doc, nous allons éviter de vous faire perdre votre temps… et de me faire perdre le mien !
Il éclate d’un rire sonore un peu déstabilisant. Je ne vois pas ce qu’il a dit de si drôle.
— J’ai quelques petites questions pour vous, continue-t-il après avoir repris son sérieux. Pour savoir si vous correspondez au profil que nous recherchons pour cette étude. Mais, d’abord, si vous voulez bien passer à la pesée…
Il fait un geste théâtral de la main en direction de la balance.
— Je vous demanderais de vous dévêtir, s’il vous plaît, précise Isabelle. Vous pouvez conserver vos sous-vêtements.
J’espère ! Je retire mes chaussures, puis me débarrasse de mon pantalon et de mon chandail, que je lance sur une chaise, et grimpe sur le plateau carré de l’instrument. Isabelle fait jouer les deux poids noirs le long des crans gradués et déclare :
— Soixante-dix-neuf kilos, trois cent quarante grammes, docteur.
— Parfait.
L’homme consigne l’information dans mon dossier. L’infirmière me demande d’appuyer mon dos contre le mur, devant une échelle millimétrique.
— Un mètre quatre-vingt-trois.
Ensuite, elle prend ma tension artérielle, teste mes réflexes avec un marteau et remplit quelques fioles de mon sang.
— Merci, Isabelle. Vous pouvez disposer, lui intime le docteur Williams.
La femme nous adresse un petit salut de la tête et se glisse hors du bureau, aussi silencieuse qu’une ombre.
— Excusez-moi, dis-je un peu trop fort, je peux me rhabiller ?
— Oh, mais oui, bien sûr !
Et il pouffe encore une fois. Il se moque de moi ou quoi ? Je saute dans mes vêtements, puis reprends place dans le fauteuil en face du docteur Williams, tout en bouclant ma ceinture.
— Donc, prononce-t-il, les yeux baissés sur les feuilles que j’ai remplies plus tôt, si j’en crois ce que vous avez écrit, vous n’avez pas d’antécédents médicaux à déclarer. Pas de cas d’épilepsie, de diabète, de problèmes cardiaques ? Rien dans votre famille ?
— Non, rien de tout ça.
— Et vous ne prenez aucun médicament de façon régulière ? Je ne parle pas d’acétaminophène ou d’ibuprofène, évidemment !
Nouvel éclat de rire. Justement, je me procure des somnifères en vente libre, à côté de l’acétaminophène… Je colle donc un masque de marbre sur mon visage et réponds d’une voix claire :
— Non. Aucun médicament.
— Bien, approuve le docteur Williams.
Il soulève la feuille pour consulter la suivante.
— Vous avez indiqué ici que vous souffrez d’insomnie, causée par des réminiscences récurrentes d’un accident que vous avez eu il y a trois ans et dans lequel vous avez perdu un ami…
J’acquiesce en déglutissant. Dégage, Charlie, ce n’est pas le moment de venir traîner dans mon cerveau.
— Les troubles du sommeil et les cauchemars sont effectivement typiques du ESPT, réfléchit-il tout haut en hochant la tête.
— Le quoi ?
— L’état de stress post-traumatique.
— Ce n’est pas juste pour les soldats qui rentrent au pays après la guerre, ça ?
— Non. Votre ami est mort sous vos yeux. N’importe qui possédant un minimum de sensibilité en garderait des séquelles.
Je serre les mâchoires.
— Avez-vous été traité lorsque l’anxiété s’est manifestée, après l’accident ? me demande-t-il.
— Non. Je préfère régler mes problèmes tout seul.
— Je vois… Très bien.
Il note quelque chose de plus dans mon dossier et pose son stylo.
— Vous savez que les laboratoires AlphaLab espèrent aider des gens comme vous, avec la Chlorolanfaxine. Nous l’avons élaborée dans le but qu’elle surpasse en efficacité tout ce qui existe en ce moment sur le marché pharmaceutique. Et nous avons bon espoir d’y être parvenus. C’est grâce à des volontaires tels que vous que nous en aurons la confirmation. Je lis ici que c’est justement la raison qui vous a amené chez nous : participer à l’avancée de la recherche sur les troubles anxieux.
Je souris en songeant qu’il faut être bien naïf pour croire que quelqu’un souhaite s’inscrire à ce genre de truc pour autre chose que l’argent.
— Si les résultats de vos tests vous permettent d’être choisi pour cette étude, vous devrez vous présenter le 31 août, pour une première injection. Les rendez-vous subséquents seront fixés au fur et à mesure. Sachez aussi que, pour un certain nombre de raisons, il est possible que nous ajustions le dosage en cours d’expérience.
— Pas de problème.
— Katy vous a expliqué les modalités de paiement ?
Katy, c’est la réceptionniste, si ma mémoire est bonne.
— Oui. Tout est très clair.
— Une équipe médicale et un psychologue seront à votre disposition, et disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre. On ne sait jamais… même si vous préférez régler vos problèmes par vous-même !
Son gros rire résonne dans la pièce. Je fronce les sourcils ; il me donne vraiment mal à la tête.
— De toute façon, à part les quelques effets secondaires mentionnés sur votre site Internet, rien ne devrait m’arriver, non ?
— Ce n’est qu’une mesure pour rassurer nos patients, explique le docteur Williams avec un sourire bienveillant.
— Super, mais je ne devrais pas en avoir besoin. Je n’ai pas l’habitude d’appeler le 911 pour une simple migraine.
Il s’esclaffe encore une fois, puis, rouge d’avoir tant ri, il tend sa main par-dessus la table de travail pour serrer la mienne. Je quitte le bureau en me massant les tempes.
Trois jours plus tard, Sarah et moi recevons un appel d’AlphaLab : notre candidature à tous les deux a été retenue, et nous participerons à l’étude clinique visant à tester la Chlorolanfaxine.
Nous sommes sauvés.
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Le technicien de laboratoire cogne à la porte du bureau.
— Entrez ! claironne la voix à l’intérieur.
— Excusez-moi de vous déranger, docteur Williams, mais j’ai les résultats d’analyse sanguine des candidats du premier lot.
— Alors, qu’est-ce que ça dit ?
Le technicien s’avance et dépose une pile de chemises en carton sur la table de travail du docteur.
— Rien à signaler pour presque tous les participants : organismes sains, de toute substance qui risquerait de
faire obstacle à l’assimilation de la Chlorolanfaxine.
— Presque tous ?
— Sauf un. Les prises de sang du patient B37-CAIS920721 ont révélé des traces de chlorhydrate de diphénhydramine, un somnifère vendu sans ordonnance.
— Tiens, tiens, monsieur Cain m’aurait donc menti…, murmure le docteur Williams avec un sourire malicieux.
— Vous n’ignorez sans doute pas que le chlorhydrate de diphénhydramine possède des qualités anxiolytiques qui pourraient brouiller les effets de notre propre produit. J’imagine que vous souhaitez que j’exclue ce candidat de l’étude clinique ?
Le docteur Williams darde sur lui des pupilles qui disparaissent presque entre ses paupières mi-closes.
— Non, au contraire. Il pourrait se révéler tout à fait utile pour notre expérience et nous permettre de découvrir à quel point la prise de somnifères en vente libre peut influer sur l’effet de la Chlorolanfaxine, et si celle-ci est assez puissante pour les supplanter.
— Oui, bien sûr.
Le docteur Williams désigne les chemises de carton sur son bureau.
— Ah, et veillez à entrer rapidement les résultats des tests dans le système informatique. Je ne fais pas confiance au papier.
— C’est déjà fait, docteur.
— Excellent.
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