Cobayes, Sarah et Sid
Samedi 10 octobre – Sarah
Samedi 10 octobre
SARAH
Sous les ponts de la ville… c’est là que Carabosse et son compagnon trouvent de quoi assouvir leur soif de violence.
Les plus vulnérables sont tellement faciles à duper !
— Hé, vous deux ! lance Sid aux sans-abri qui tremblent dans leurs couvertures trouées, devant un maigre feu de poubelle. Ça vous dirait de venir vous réchauffer chez nous ?
Ils échangent un regard stupéfait. Ça doit bien être la première fois qu’ils reçoivent pareille invitation. Ils sont jeunes, peut-être seize ou dix-sept ans.
Ils me rappellent mes années d’errance…
Une fois rentrés avec nos charmants invités, on les maîtrise rapidement. L’un est menotté à la tête du lit ; l’autre, ligoté au vieux radiateur en fonte de la chambre. Ils se sont à peine débattus, comme s’ils ne comprenaient pas la gravité de la situation ; ils doivent être complètement gelés.
Carabosse et son sbire carburent à un autre genre de drogue, eux.
Plus… puissante.
Avec une révérence, mon compagnon se retire pour me regarder me mettre à l’œuvre, prêt à intervenir en cas de besoin. Mon bâton maléfique serré dans ma paume, je trace des symboles sur la peau de mes proies ; code secret impossible à déchiffrer. Les bâillons empêchent les doléances et les cris de jaillir. Les lueurs de terreur dans les yeux des adolescents parlent d’elles-mêmes.
— Moi aussi, j’ai déjà vécu aussi misérablement que vous…, confié-je à leurs oreilles ensanglantées, en charpie, dégoulinantes. Je sais à quel point vous haïssez votre existence, à quel point vous avez honte. Elle ne vous torturera plus très longtemps, je vous le promets…
Un coup de bâton dans le ventre plonge celui qui est étendu sur le lit dans le sommeil éternel, celui qui lui permettra d’échapper à sa prison. Le bouillonnement visqueux me remplit d’allégresse. Son compagnon de route n’est pas en reste, avec sa gorge tranchée, seconde bouche béante qui tache ses vêtements crasseux du rouge de la libération. Carabosse se laisse tomber près de l’homme attaché au radiateur et trempe les doigts dans son sang. Il est chaud et doux, comme une caresse…
J’ouvre les yeux et étire les bras devant moi tel un chat. Ah… quel rêve agréable, inspiré de notre dernière virée meurtrière, à Sid et à moi… Je sens que je vais être de bonne humeur toute la journée !
Sid se serre contre moi sous les draps. Je le sens tendu ; il n’a pas dû dormir de la nuit, encore. Il approche ses lèvres de mon cou.
— Ça t’arrive de penser à ce qu’il adviendrait de nous si on se faisait prendre, Sarah ?
Je tourne la tête sur l’oreiller, et la lumière de midi qui se faufile entre les rideaux mal fermés m’éblouit. Je me colle sur Sid pour échapper à ses rayons.
— Hé, je viens juste de me réveiller… Tu n’aurais pas un sujet de discussion moins intense à proposer ?
Sid reste silencieux. Je peux sentir sa respiration me caresser la nuque. Apparemment, il n’apprécie pas ma réponse.
Je réfléchis un instant à sa question. Je vois mal comment on pourrait se faire prendre… Si j’oublie la dépouille de Carl que j’ai laissée au Pinky, ça fait bien six ou sept corps – j’ai perdu le compte – qu’on balance dans le conteneur à ordures derrière l’immeuble et on n’a jamais eu le moindre problème. Les visages et les noms de quelques-unes de nos victimes se sont retrouvés aux informations, mais ils ont vite été noyés dans la vague de disparitions qui déferle sur la ville. Aussitôt oubliés, ou presque.
— On a fait attention, ça n’arrivera pas, dis-je à Sid pour le rassurer.
— Non, on n’a pas fait attention, Sarah. Il y a Carl, dont le corps est resté sur place après ta petite visite – il y est peut-être encore, va savoir ! Et aussi ce type au chandail à capuche verte qu’on a croisé une fois, en sortant du Chic Station… Tu l’as éventré comme ça, sur un coup de tête ! En plein milieu de la rue !
Ah oui, je l’avais oublié, celui-là… L’un des gars que Carl avait engagés pour me reprendre son argent et me foutre une raclée… Je m’étais bien promis de le lui faire payer, si je lui revoyais la face.
Un salaud de moins sur la terre.
— Il faisait noir. Et il n’y avait personne.
— On était à découvert, Sarah ! N’importe quel passant aurait pu nous surprendre !
— Mais ce n’est pas arrivé.
— On a eu de la chance. Ce ne sera pas toujours le cas.
Ouais, peut-être. Je me recouche sur le dos et fixe le plafond, sur lequel dansent des ombres qui me paraissent floues sans mes lunettes. Ma paume effleure les draps neufs, aussi raides que du papier. Les autres, tachés de sang, ont fini comme les cadavres de nos victimes, dans le conteneur. Je me demande combien de temps ceux-là conserveront leur blancheur innocente…
Si on se faisait prendre par la police… J’imagine le bruit des menottes qui claquent autour de mes poignets. Je me vois, assise sur le banc des accusés, au palais de justice, devant affronter ceux qui décideront de mon sort. Je visualise les gardiens de prison qui referment les barreaux sur moi, pour me séparer de ma vie, de ma liberté… de Sid.
— Je les tuerai, déclaré-je d’un ton incisif. Voilà ce que je ferai si les autorités essaient de nous attraper.
Je jette un œil dans la direction de Sid, guettant sa réaction. Il me sourit avec un air satisfait.
— Eh bien, murmure-t-il, je te laisserais tranquille, si j’étais eux.
Sid m’embrasse langoureusement. Ça fait longtemps que je ne nous ai pas sentis aussi calmes, aussi proches, tous les deux. Comme si on nous accordait une pause dans le tourbillon de violence qu’est devenue notre vie. Le soleil s’est fait éclipser par les nuages, et une pluie fine commence à tomber.
— Tu voudrais manger des crêpes pour déjeuner, Sarah ? chuchote Sid à mon oreille en me serrant contre lui.
— Hmm… oui ! Mais on n’a presque plus de lait.
— Je vais remplacer ce qui manque par du jus d’orange.
— Et, s’il ne reste plus assez de jus, tu vas prendre de la bière ? m’esclaffé-je.
Sid rigole à son tour et lance :
— Ça pourrait être pas mal ! On essaie ?
Je repousse les draps d’un geste joyeux, attrape mes lunettes et saute par terre.
— J’ai hâte de goûter ça !
Je ramasse le t-shirt que Sid portait la veille et l’enfile, ainsi qu’un pantalon de jogging que je trouve tout froissé sous le lit. Il commence à faire froid, avec l’automne qui avance.
Je me dirige vers la cuisine d’un pas léger, la main de Sid posée au creux des reins.
Et je me dis que, si jamais les autorités réussissent quand même à m’attraper… c’est moi que je tuerai.
OceanofPDF.com