Cobayes, Sarah et Sid

Eve Patenaude · Chapitre 6 sur 35

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Cobayes, Sarah et Sid

Mardi 21 juillet – Sarah

Mardi 21 juillet

 

 

SARAH

 

Louisa entre dans la loge. Elle n’a pas pris la peine de refermer son peignoir, qu’elle a seulement jeté sur ses épaules. Elle lève le menton dans ma direction.

— Ton tour, Sarah.

Elle attrape la bouteille de bière qu’elle a entamée avant son numéro.

— Je préfère t’avertir…, continue-t-elle. Il y a une bande de jeunes qui sont super énervés. Ils ne doivent pas aller aux danseuses très souvent.

Les autres filles grognent. Je tends l’oreille vers la salle, de laquelle me parviennent des voix étouffées entonnant « Joyeux anniversaire ». Super… Ça n’aurait pas pu être une petite soirée tranquille, pour une fois ?

Je me rabroue intérieurement : si je suis ici, c’est pour faire de l’argent. Pas de clients, pas d’argent. Alors, go, que le spectacle continue.

— OK. Merci, Louisa.

Je quitte la loge. Des cris joyeux ont remplacé la chansonnette et couvrent la musique que crachent les haut-parleurs. La dernière fois que j’ai eu droit à un anniversaire, le fêté a grimpé sur la scène et s’est lancé sur moi pour m’embrasser. Le portier a dû lui faire une clef de bras pour m’en débarrasser.

Je hais les anniversaires.

D’un geste lâche, je suspends mon peignoir de soie à un crochet. Une grande inspiration et j’entre en scène, enchaînant les pas chassés.

Je repère immédiatement le groupe dont m’a parlé Louisa : une dizaine de types branchés, mi-vingtaine, bruyants. Il est impossible de les manquer, ils ont choisi de s’asseoir à l’avant, contre l’estrade. Les autres clients se sont retirés à l’arrière, probablement en quête de tranquillité… Les habitués me lancent quelques « Natasha » enthousiastes. Quant aux jeunes, ils m’accueillent avec des « Cool, en v’là une autre ! » et des « Man, t’as vu ? Une ballerine cochonne ! ». En plus, les clients inexpérimentés de ce genre préfèrent contempler de loin. Ils ne viendront pas dans l’isoloir augmenter mon salaire de la soirée. Sauf peut-être le gars dont c’est l’anniversaire, qui se fera payer une danse par ses copains.

Tandis que je m’avance jusqu’à l’un des poteaux métalliques, je remarque justement que celui qui doit être le fêté – il a un collier hawaïen au cou – sort des toilettes, au fond de la salle. Son t-shirt noir porte l’inscription Geek Attitude, en vert néon. Ses manches courtes dévoilent ses tatouages, l’un courant sur l’intérieur de son avant-bras gauche, l’autre semblant lui couvrir tout le bras droit, de l’épaule au poignet. Mes yeux remontent vers son visage et nos regards se croisent.

C’est Sid.

Je me fige, le bras droit enroulé autour du poteau. Statufiée. Sid garde ses beaux yeux noisette braqués sur moi comme des pistolets. Il ouvre la bouche trois secondes, la referme. Il finit par rejoindre sa chaise et s’y asseoir, juste comme la serveuse dépose une bière devant lui.

— Allez, cale-nous ça ! lance un de ses amis en lui envoyant une tape dans le dos. Tu dois boire vingt-trois bières pour tes vingt-trois ans, c’est la règle ! Party !

Sid lève sa bouteille dans ma direction comme s’il s’apprêtait à la boire à ma santé et en avale une longue lampée. Je ferme les paupières, inspire et déploie ma jambe dans les airs. Le spectacle doit continuer. Mais, plus que jamais, j’ai envie de pleurer.

Je ne voulais pas qu’il le sache !

Pas de panique. Ce n’est peut-être même pas lui, mais son sosie. Ces tatouages hyper voyants… je les aurais remarqués avant, non ? Puis, je me rappelle que Sid porte toujours une chemise à manches longues, au resto.

Je continue de danser comme un automate. Je lève les bras, virevolte, me penche vers l’arrière, dénoue le ruban de mon haut de bikini… Je ne sais plus où poser les yeux pour ne pas tomber sur ceux, accusateurs, de Sid. À moins qu’ils ne soient plutôt méprisants ? Une boule se coince dans ma gorge. Je veux disparaître.

Je précipite la conclusion de mon numéro et quitte la scène en tournoyant. Un vertige m’oblige à m’appuyer contre le mur, dans les coulisses. J’agrippe mon peignoir et me cache dedans. J’ai tellement honte ! Je ne pourrai plus jamais me présenter au resto, le mercredi soir, pour discuter avec Sid ni sentir mon cœur battre à tout rompre à sa vue.

Dire que j’étais parvenue pendant tout ce temps à garder le silence sur ce que je fais ! Maintenant, tout est gâché…

Je passe la tête dans l’embrasure de la loge et je lance :

— Ariel, c’est à toi.

Je poursuis mon chemin dans le couloir en serrant la ceinture de mon peignoir autour de ma taille. Puis, je cogne à la porte du patron.

— Entrez ! crie Carl, de l’intérieur de son bureau.

Je m’exécute, mais je reste debout sur le seuil, la porte ouverte. Je ne vais tout de même pas jouer avec le feu !

— Qu’est-ce qu’il y a, Sarah ? me demande-t-il en posant ses yeux brillants sur moi.

Je déglutis.

— Carl, j’aimerais rentrer chez moi.

— Impossible, répond-il d’un ton catégorique. La soirée n’est pas finie.

— Je ne me sens pas bien…

Il se lève, saisit le verre qui traîne sur son gros secrétaire de bois jonché de paperasse et s’avance vers moi. Un glaçon tinte contre la paroi cristalline, flottant dans un liquide ambré qui ressemble à du scotch.

— Avale ça et retournes-y. Tu partiras à la fin de ton shift, pas une minute plus tôt.

Il me dévisage avec son expression perverse, qui me dégoûte tellement. Je ne veux pas me sentir redevable de quoi que ce soit à son égard. Je ne sais pas ce qu’il exigerait de moi si c’était le cas. Et je préfère ne pas avoir à le découvrir.

J’obéis donc et m’empare du verre, mais en prenant soin de ne pas toucher les doigts de Carl. L’alcool coule dans ma gorge, l’embrasant.

Je lui redonne le verre, dans lequel gît encore le glaçon, que Carl gobe en dardant sur moi une œillade vicieuse. Je ressors du bureau, secouée par un frisson de répugnance. Une serveuse se précipite vers moi dès qu’elle me voit.

— Un client te demande pour une danse, Sarah.

Non, pas ça, s’il vous plaît…

— C’est celui avec le collier hawaïen.

Merde !

Je passe dans la loge échanger mon peignoir contre un nouveau haut de bikini. Inutile de songer à m’enfuir par la porte arrière, le scotch m’a déjà trop engourdie.

D’un pas mesuré, je retourne dans la salle et me dirige droit vers Sid. Il me regarde arriver, une expression neutre sur le visage. D’un signe, je lui indique de me suivre. Nous nous enfermons dans la cabine numéro deux. Sid s’installe sur le banc, sans dire un mot. Son silence me donne envie de pleurer.

— Ne crois pas que je vais danser pour toi gratis, juste parce que c’est ton anniversaire ! craché-je en arrachant mon haut de maillot et en le jetant à ses pieds.

— Pas de souci, je vais te payer.

Il dépose l’argent à côté de lui. Je serre les dents. Je me sens misérable dans ma quasi-nudité. Les paillettes de mon string décochent des éclats de lumière vulgaires entre nous. Je ne voulais pas que Sid me voie ainsi… je ne voulais pas.

Pourtant, il est là, à m’observer, les sourcils froncés, l’air dur. Je ne m’habitue pas à ses tatouages. On ne dirait pas qu’il s’agit de ce gars charmeur et rayonnant du Chic Station que je connais. Sid se révèle soudain plus sombre, plus opaque. Qui es-tu vraiment, Simon-David ?

J’attrape le début de la nouvelle mélodie au vol. Mon corps se met en mouvement, ondulant, suivant le rythme. Fichu isoloir, trop petit pour me permettre de bouger à mon aise. Je fixe un point au-dessus de la tête de Sid. J’étouffe. Ma prestation manque d’entrain, mais je me fous que mon client ne soit pas satisfait. Continue, Sarah, continue. Je ferme les yeux.

Ce moment va finir par finir. Ce n’est qu’un échec de plus. Allez, accroche-toi, Sarah.

Soudain, je surprends un souffle sur ma peau. Je me fige et ouvre les yeux. Sid est debout à quelques centimètres devant moi. Il a appuyé ses paumes sur la cloison, de chaque côté de ma tête.

Je n’ose pas parler. Ses iris brun chatoyant ne lâchent pas les miens. Étrangement, je ne lis aucun reproche ni mépris dans son regard. Ça ressemble plus à de la compassion. Peut-être même à de la compréhension.

La chanson égrène ses dernières notes, puis s’éteint doucement. Sid baisse les bras, avant de reculer d’un pas, affichant un sourire douloureux, tellement différent de ceux, séducteurs et confiants, qu’il distribue sans compter aux jolies clientes du Chic Station.

Je reste là, immobile, alors qu’il quitte enfin l’isoloir.

Sid ne m’a pas tripoté les seins ou les fesses comme ces brutes qui me visitent tous les soirs. Il ne s’est pas touché l’entrejambe pendant que je dansais. Il ne m’a même pas reluquée jusqu’à la fin. Non. Il n’a fait que plonger son regard en moi et me sourire. J’ai compris que je pourrais retourner au restaurant. Que j’y serais encore la bienvenue.

Je pourrais y retourner… mais en aurai-je le courage ?

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