Cobayes, Sarah et Sid
Mercredi 2 septembre – Sid
Mercredi 2 septembre
SID
Je m’étire sur ma chaise de travail, lâche l’écran des yeux pour les tourner vers la fenêtre. Quelle belle journée ! Le soleil pénètre à flots par les carreaux, une brise tranquille joue avec les feuilles de l’arbre planté devant l’immeuble. Moi qui resterais cloîtré dans mon bureau à longueur de journée, en temps normal, voilà que j’ai envie d’emmener Sarah faire une balade au parc, juste à côté. On pourrait lancer des cailloux dans l’étang et s’embrasser, allongés dans l’herbe. Je travaille seulement à dix-sept heures ; on aurait presque une heure pour en profiter.
Sarah devrait d’ailleurs rentrer d’une minute à l’autre, sa dette envers son ancien patron du Pinky remboursée. J’imagine le soulagement que je verrai peint sur le visage de ma copine lorsqu’elle franchira le seuil de l’appartement, le voile sombre du danger envolé au loin.
J’entends le grincement des gonds en mal d’huile de la porte d’entrée. Voilà, elle arrive !
Je bondis de mon fauteuil et me précipite dans la cuisine. Sarah me tourne le dos. Elle porte une nouvelle camisole, plus sexy que ce qu’elle met d’habitude. Lorsqu’elle laisse tomber son fourre-tout sur le carrelage, un bruit sourd retentit.
— Qu’est-ce que tu as rangé là-dedans ? demandé-je joyeusement. Des boules de bowling ?
Elle pivote vivement sur elle-même pour me faire face. Ma blague n’a pas l’air de l’amuser. Ses traits semblent soudain plus saillants, ses pommettes, rougies.
— Sid !
Elle me saute au cou dans un geste désespéré et m’étreint aussi fort que le lui permettent ses bras minces. L’inquiétude me fond dessus.
— Hé, ça va ? dis-je en l’écartant de moi pour croiser son regard, embrouillé par des émotions contradictoires.
Elle ne répond pas et se presse de nouveau contre moi. On dirait qu’elle jubile… mais qu’en même temps elle va se mettre à pleurer.
— Ça ne s’est pas bien passé, au Pinky ? Carl t’a fait des problèmes ? Parle-moi, Sarah !
Elle secoue la tête ; je ne sais pas à laquelle de mes questions elle répond « non ». J’attrape doucement son visage entre mes mains. Les accents d’euphorie que j’ai cru détecter dans ses yeux se sont évanouis. Ses pupilles sont deux billes luisant de terreur et de détresse. Je ne l’ai jamais vue comme ça.
— Mais qu’est-ce qu…
Elle ne me laisse pas finir et court s’enfermer dans la salle de bain. Je ne comprends rien. Il vaut peut-être mieux que je la laisse seule deux minutes, le temps qu’elle rassemble ses esprits. Je tends l’oreille : pas de bruit de sanglots. Juste le clapotis de l’eau qui coule du robinet. Quelque chose a mal viré, au bar, c’est sûr. Mais quoi ?
Mes yeux tombent sur le sac de Sarah, parmi les espadrilles et les sandales de l’entrée. J’attrape le fourre-tout – qu’est-ce qu’il est lourd ! – et j’entends immédiatement :
— Non ! Ne touche pas à ça !
Sarah est apparue au bout du couloir. Des gouttelettes mouillent son visage, à la racine de ses cheveux, signe qu’elle s’est aspergée d’eau. Ses yeux sont injectés de sang. En deux enjambées, elle s’élance vers moi, m’arrache le sac et le serre contre sa poitrine.
Je reste debout, interloqué, à la dévisager. Sarah me foudroie du regard, puis tous les muscles de son corps semblent la lâcher d’un coup. Elle agrippe une chaise et la tire à elle pour s’y écrouler.
— Oh, mon Dieu… Qu’est-ce que j’ai fait ? murmure-t-elle plus pour elle-même que pour moi.
Je m’assois en face d’elle.
— OK, raconte-moi tout, maintenant.
Sarah laisse quelques secondes s’écouler, puis elle lâche ces mots :
— Je l’ai tué, Sid…
— Quoi ? Qui ?
— Carl… il… est mort.
J’ai envie de pouffer de rire tellement la situation me semble impossible, mais l’air désespéré de Sarah me retient. Elle est si minuscule, charmante, inoffensive ! Aussi bien imaginer un pinson en train d’attaquer un aigle.
— Vous vous êtes disputés ? Tu l’as frappé ? lui demandé-je, tentant de comprendre ce qui a bien pu se passer. Et il est tombé, peut-être ? Si c’est ça, il était probablement juste évanoui, Sarah…
Elle ne répond pas, pétrifiée. Tout à coup, elle ouvre grand son sac et le tend vers moi, pour que je puisse en voir le contenu.
À l’intérieur, il y a de l’argent. Des paquets d’argent. Beaucoup plus que les cinq mille dollars avec lesquels Sarah est partie il y a une heure et demie.
Oh, merde ! Qu’est-ce qu’elle a fait ? Voler une telle somme à un gars comme Carl, ça peut nous envoyer directement à la morgue tous les deux !
Je prête davantage attention et remarque, parmi les liasses, le canon d’une arme à feu et la crosse d’une autre. Ces traces rouges, sur les billets… ce serait… du sang ? Je referme le sac en tremblant, le pose sur le sol. D’une poussée du pied, je l’éloigne le plus possible de nous deux, jusqu’à ce qu’il soit sous la table.
Faire comme s’il n’existait pas. Comme si rien de ce que je suis en train de comprendre ne s’était réellement passé. Je me frotte le crâne à deux mains, incapable d’admettre les faits.
J’ai l’impression d’halluciner.
— Sarah…
Elle redresse brusquement la tête.
— Il m’a agressée, Sid ! gémit-elle, ses grands yeux inondés de larmes. Il promenait sa main dans ma culotte ! Je lui ai dit d’arrêter, mais il n’a pas…
Elle cache son visage entre ses mains.
— Il allait me violer ! Il était en train de me violer ! C’était de la légitime défense !
— D’accord, je te crois, Sarah ! Mais pourquoi lui as-tu volé tout cet argent ? Tu ne pourras jamais plaider la légitime défense à cause de ça !
Elle hoquette entre deux sanglots :
— Ça traînait… sur son bureau… Je… je ne sais pas pourquoi… je l’ai pris… Il y avait du sang… partout… Je n’étais plus moi-même, Sid !
— Qu’est-ce qu’on va faire maintenant, merde ? murmuré-je. Qu’est-ce qu’on va faire ?
Sarah se remet à pleurer.
— Pardon, Sid, je suis désolée ! Je ne comprends pas ce qui m’a pris de lui tirer dessus !
— Il a couru après, Sarah, craché-je en guise de réponse. Ce salaud, il n’avait pas le droit…
Je m’interromps soudain, un détail me percutant de plein fouet.
— Et le corps ? la questionné-je en lui attrapant la main, fébrile. Qu’est-ce que tu en as fait ?
— Je… je l’ai laissé là.
Je pousse un gémissement désemparé.
— Tu crois qu’on devrait retourner au bar pour ?… tente Sarah.
Pour en faire quoi ? Le jeter dans la rivière ? L’enterrer dans un parc ? Le ramener ici et le cacher dans la garde-robe ? Le découper en morceaux qu’on disséminerait un peu partout dans la ville ?
Ou on signale le meurtre aux autorités ? Il faudrait pouvoir rendre l’argent avant, pour qu’on croie que Sarah s’est seulement défendue, mais le Pinky doit déjà être plein de policiers…
Sarah n’ira pas croupir en prison, je le jure !
— Carl devait avoir plein d’ennemis, avec ses activités, finit-elle par émettre. Il y a sans doute des tas de gens qui pourraient être soupçonnés de l’avoir descendu. Et personne ne sait que je suis allée là-bas, sauf toi.
— C’est vrai ?
Elle hoche la tête vivement, ses grands yeux d’acier braqués sur les miens. Puis, elle se pétrifie, les lèvres entrouvertes.
— Non, c’est faux ! Il y a ce mec, qui portait un chandail à capuchon… Il est passé voir Carl pendant que j’étais dans le bureau !
— Shit !
— … Mais il est resté sur le pas de la porte et je ne crois pas qu’il m’ait remarquée… Il était trop occupé à magouiller avec Carl pour piéger je ne sais trop laquelle de ses danseuses…
Pendant une fraction de seconde, elle prend un air dur qui ne lui ressemble pas. Et, tout aussi subitement, la Sarah que je connais réapparaît devant moi. Elle se remet à triturer ses bracelets.
— Oh, Sid… j’espère vraiment qu’il ne m’a pas vue ! Sinon…
— Il ne t’a pas vue. Tout va bien aller. On fait comme si de rien n’était. Et on prie que la police ne remonte pas jusqu’à toi lorsqu’elle découvrira le cadavre.
— Oh, mon Dieu, Sid… J’ai tué quelqu’un ! Je n’arrive pas à y croire… Je suis une meurtrière !
Elle éclate en sanglots encore une fois. Je la serre contre moi et la laisse pleurer ainsi de longues minutes. Mon cœur bat comme s’il allait s’éjecter de ma poitrine. Si elle se fait coincer, je serai accusé de complicité et j’irai moi aussi en prison. On est tellement dans la merde ! Je songe un instant à prendre la fuite avec elle et le magot, mais ce serait encore plus louche si la police nous retrouvait : tout nous désignerait alors comme coupables. Non, il vaut mieux qu’on se fasse oublier. Ça va aller. Il le faut. Ne rien brusquer. Faire comme d’habitude. Aller travailler.
Aller travailler… Comme si j’avais la tête à ça !
Lorsque je finis par me décider à partir, Sarah s’est calmée.
— Prends ça relax, pendant que je vais être au resto, d’accord ? Ça ne sert à rien de te faire des scénarios et d’imaginer le pire.
— OK, répond-elle avec un demi-sourire crispé.
Elle tourne vers moi son beau regard d’argent et me demande soudain :
— Je ne suis pas ta poupée, hein, Sid ?
— Quoi ? Pourquoi tu me demandes ça ?
— Ta chose… ton jouet… Tu me considères comme ça ?
Ses doigts sont vissés à ses poignets, verrouillés. Je ne sais pas si j’arriverai un jour à capter le portrait complet de sa souffrance…
Je m’approche d’elle et chuchote à son oreille :
— Si tu es une poupée, j’en suis une aussi. Brisée, désarticulée. En combinant nos morceaux pas trop abîmés, on devrait être capables de se tenir de nouveau debout, tous les deux, tu ne penses pas ?
Elle acquiesce, le visage blotti contre ma poitrine.
— J’aimerais bien…, souffle-t-elle. Ce serait super.
Je m’abstiens de lui faire remarquer que ça ne risque pas d’être aujourd’hui. Mais ouais, elle a raison : ce serait super.
Vraiment super.
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