...Et justice pour tous

Michaël Mention · Chapitre 14 sur 59

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...Et justice pour tous

Chapitre 11

11

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Paris.

Cher parrain,

J’espère que ma lettre n’a pas mis trop de temps à arriver et que tu ne t’es pas inquiété. J’espère qu’il fait beau à Paris. Ici, il pleut encore beaucoup. Merci pour ta lettre, quand je la relis c’est comme si tu me parlais même si je ne connais pas ta voix. Ça me fait plaisir que tu parles de moi à tes amis. Papa m’a montré des photos de toi de quand tu travaillais avec lui et ça fait bizarre de t’imaginer avec des cheveux blancs.

Moi, ça va. Je vais jouer du piano pour la fête de l’école à la fin de l’année !!! Je suis trop contente !!! A part ça, en dessin, j’ai appris à bien dessiner les visages, mais les mains et les pieds, j’arrive pas… J’espère que toi aussi tu as des occupations à Paris. Voilà, j’attends toujours que tu viennes ou que tu téléphones ou les deux. Et maintenant, J’attends ta lettre, parrain !

Amy

XXXXXX

Les lettres de son prénom s’animent, dansent entre elles. La faute au papier ; il tremble. Plus il bouge, plus ça tourne dans ma tête. L’alcool, que je bois au goulot. Assis sur mon lit, en marcel et boxer. J’essuie mon menton, craignant que des gouttes ne souillent le courrier d’Amy. J’ai beau le connaître par cœur, je redécouvre sa candeur. Sa bienveillance. Elle me réconforte, moi qui en ai tant besoin.

Besoin de voir Amy.

Besoin de l’entendre.

Besoin de la serrer fort contre moi, pour me sentir vivant.

Car la mort approche. Passé 70 ans, elle peut surgir à tout moment. Quand on est jeune aussi, mais ce n’est pas pareil. Mourir à 30 ans, c’est injuste alors que lorsqu’on est vieux, c’est normal. Logique. Et puis, à mon âge, on ne meurt pas, on crève. Mais je ne crèverai pas sans avoir entendu la voix d’Amy au moins une fois. Angoisse, accrue à la vue du Nokia sur ma table. Six jours qu’il m’obsède. Avant, je pouvais me défiler. Désormais, à cause de Yann, je ne peux plus.

Je me lève, le prends, le repose. Désemparé devant ce choix qui s’offre à moi. « T’as pas les couilles », c’est vrai. Je ne les ai plus depuis longtemps, j’ai dû les laisser en taule. Des années que je subis les choses, que le hasard décide pour moi. Mais ça va changer, et maintenant.

Coup d’œil sur le four ; 19 h 11. Amy et ses parents doivent être en train de dîner. Je récupère ses lettres rassemblées en paquet d’amour, m’acharne sur l’élastique. Il cède ; les enveloppes tombent au sol. Je m’agenouille pour les trier. Chercher. Chercher. Chercher et trouver son numéro de téléphone, enfin. Je me relève, trop vite. Vertige. Chaise. Expirer. Inspirer. Expirer. Inspirer. Activer le portable. Son cadran, je ne vois que ça. Mes yeux ping-ponguent du numéro aux touches, que j’enfonce. À chaque pression, mon stress monte d’un cran et devient fièvre.

Dernier chiffre, et je réalise que j’ai oublié l’indicatif. Je tape du poing sur la table, repars à l’assaut du Nokia. Plus qu’une touche, au-dessus de laquelle mon doigt se fige. Si j’appuie maintenant, je change ma vie. Le confort du néant ou la peur de la nouveauté. Encore un dilemme, balayé d’un index décisif.

Biiiip…

Je me relève et, cramponné au téléphone, fais les cent pas.

… biiiip…

Je me sens con. Je ne sais même pas ce que je vais dire à Amy.

… biiiip…

Et encore moins à sa mère si c’est elle qui décroche.

… biiii… « Allô ? »

La voix de Clarence. Fatiguée, mais reconnaissable à son accent qui est mien. Mes yeux s’emplissent de larmes, mes lèvres frémissent sans libérer le moindre son. La voix, plus sèche :

– Allô !

– Hum… je… c’est… c’est Mark.

– Mark qui ?

– C’est moi… c’est moi, Clarence.

La voix se fait silence, étrange. Parcouru de frissons, je m’assois sur le lit et clos mes paupières, essayant de l’imaginer.

– Mark Burstyn ?

– Oui… désolé de n’appeler que maintenant, après toutes ces années, mais… je voudrais juste parler à Amy, s’il te plaît…

La suite se déroule en trois temps : la respiration effrénée de Clarence, ses sanglots, puis son hurlement. Ça, c’est pour le son. L’image, c’est celle de mon téléphone qui claque au sol.

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La porte s’ouvre et un halo cisèle le sol jusqu’à mon lit. La lumière introduit l’ombre d’une mygale.

À son déplacement succède celui d’un scorpion. Apparaît ensuite un cobra.

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