...Et justice pour tous
Chapitre 30
30
« STOP BEDROOM TAX ! »
Manifs, partout. Aux quatre coins du pays et au-delà, jusqu’en Écosse. Depuis ce matin, des milliers d’indignés se mobilisent contre la nouvelle réforme annoncée par Cameron. L’une des plus dures de son gouvernement et de toute l’histoire du pays : cette énième taxe, ciblant les bénéficiaires de l’aide au logement qui possèdent plus d’une chambre par personne dans leur logement.
« STOP BEDROOM TAX ! »
Une injustice pour les handicapés, les familles aux enfants en garde partagée et bien d’autres comme ce couple filmé hier par une chaîne locale. L’homme, ancien ouvrier, a tellement usé son dos et ses mains qu’il n’arrive plus à s’asseoir tout seul ni à manipuler quoi que ce soit. Son épouse l’assiste au quotidien mais, dérangée par les insomnies de son mari, dort dans une autre chambre.
« STOP BEDROOM TAX ! »
Eh bien, ils devront la payer, cette taxe. Et tant pis si elle assèche leur budget et les promet à l’expulsion, comme tant d’autres. Une aberration de plus dans un pays qui ne s’attaque toujours pas aux multinationales. C’est pourquoi la terre tremble en ce 30 mars 2013, comme en 1977 au temps de Thatcher.
À l’époque, Stanley Powell dirigeait le Criminal Investigation Department de Manchester. Dans les années 90, il a enseigné la criminologie à l’université de Bradford. Après avoir été un mentor pour des centaines d’étudiants, il est le leader des pensionnaires de l’hospice St Leonard de York. C’est ce qu’a déploré la directrice au téléphone, avant de dire à Clarence « Je vous le passe ».
– Allô ? Stanley Powell ?
– C’est moi.
– Bonjour. Inspecteur Cooper, bureau du West Yorkshire. Navré de vous déranger.
– Au contraire, j’étais en train de perdre au Scrabble. Que puis-je pour vous ?
– Voilà, je ne sais pas si vous vous souvenez de Mark Burstyn, mais…
– Un peu, que je m’en souviens ! Que voulez-vous savoir ?
Clarence tripote son stylo Bic, ignorant comment formuler sa réponse. Fatigue ou antidépresseurs. Il se redresse sur sa chaise :
– Vous n’ignorez pas qu’il a purgé une peine de prison.
– Oui, une sale histoire. Il paraît que, depuis, il a quitté le pays.
– Il est revenu et… ce que je vais vous dire doit rester entre nous.
– À qui voulez-vous que je parle ? Ici, il n’y a que des gâteux. Je vous écoute.
– Mark s’est mis à nouveau dans une « sale histoire » et nous le recherchons.
– Quoi ? Qu’a-t-il fait ?
– Désolé, mais je ne peux pas… je me disais qu’il aurait pu vous rendre visite.
– Il n’est pas venu me voir, ni personne d’autre d’ailleurs.
– Bon, si jamais…
– Je vous en informerai. Bonne journée à vous.
– Bonne journée… et merci.
Clarence raccroche. Nouvel échec : de Caine à l’ex-femme de Mark en passant par Powell, personne n’a pu le renseigner. Et il s’inquiète de plus en plus. À l’anxiété s’ajoute la frustration d’être bloqué dans son bureau alors qu’il y a tant à faire dehors :
Keith.
Keith Harris.
Ces yeux, ancrés dans sa mémoire. Il serre sa chemise, son torse, sa cicatrice, tandis que Keith se relève. Dans son agonie, Clarence reconnaît alors son regard ; cette intensité incroyablement malsaine sur la vidéo. Keith sort une deuxième flèche de sa poche arrière et l’ajuste sur son arbalète, lorsqu’un bobby enfonce sa porte :
« J’ai entendu une détona… ! »
La flèche le fait taire, traversant sa tête. Il s’écroule dans l’entrée. Keith jette l’arbalète et ramasse le Sig Sauer, après quoi il s’enfuit et Clarence revient à lui, le cœur battant. Une cigarette et son esprit s’apaise, avant la prochaine rechute.
Tenu à l’écart de l’enquête, il a appris à la télé que l’ADN de Keith n’avait pas été trouvé sur la victime. Ce résultat a conforté Hammett, qui ne croit pas à son retour. Le Home Office non plus, d’où l’absence d’affiches avec photos. Seule initiative : une ligne spéciale, le 38 39, dont le standard est déjà saturé.
Yorkshire rime à nouveau avec terreur, ravivant celle des anciens. Signe des temps, des centaines d’« Éventreurs » ont revendiqué le crime via Facebook. Ce matin, une parodie a surgi sur YouTube ; un mec dansant sur Gangnam Style avec une arbalète. Clarence l’a vue. Il n’a tenu que trois secondes et ce n’est pas seulement parce que le morceau est merdique. Depuis, il est dans son bureau pour trouver des infos sur Mark. Et il le sait, ce n’est pas entre ces murs qu’il obtiendra quoi que ce soit.
Il quitte la pièce, croise trois confrères dans le couloir. Leurs demi-sourires trahissent leur compassion. Avant la mort d’Amy, il était un flic. Désormais, il est « le flic qui a perdu sa gosse » et ça, il est fatigué de le voir dans les yeux des autres.
Il entre dans le bureau de Liam, en pleine conversation téléphonique. Gêné, celui-ci se tourne de trois quarts – « Je dois te laisser » – et conclut en murmurant un « Je t’aime » à Andy. Il range son portable :
– Inspecteur ? Que voulez-vous ?
Clarence referme derrière lui, s’assoit sur la chaise. Il sort son paquet de Marlboro, qu’il lui tend. Liam, embarrassé :
– Si le chef débarque…
– Il est en train de bouffer avec Caine. Profitez-en.
Liam succombe à l’invitation, fouille sa poche en quête du briquet. Clarence le devance et, leurs cigarettes allumées, lui demande :
– Du nouveau sur Harris ?
– Désolé, je n’ai aucune info.
– Écoutez, je sais qu’Hammett veut me ménager, mais c’est inutile. J’entends parler d’Harris vingt-quatre heures sur vingt-quatre, comme tout le monde. Alors, l’ADN ?
– Heu… on en a trois. Des ouvriers, mais ils ont tous des alibis solides.
– Vous êtes allés voir le père d’Harris ?
– Il n’a pas de nouvelles de son fils depuis 2001.
– Et les armuriers ? Ils vous ont filé des noms ?
– Quatre : un accessoiriste et des collectionneurs âgés de 70 à 80 ans. Le plus actif d’entre eux arrive à peine à soulever sa canne…
Clarence tire sur sa cigarette, Liam tapote la sienne au-dessus du cendrier :
– Vous y croyez vraiment à Harris ?
– Oui. Pas vous ?
– Sans son ADN, c’est difficile.
– À l’époque, il utilisait des gants. Il a très bien pu refaire le même coup et…
On cogne contre la porte. Clarence se retourne subitement ; cerveau en alerte malgré son traitement abrutissant. Un agent entre, au soulagement de Liam qui redoutait de voir surgir son supérieur.
– Inspecteur Cooper, on m’a dit que vous étiez ici et…
– Qu’est-ce qu’il y a ?
Janice apparaît dans le bureau. Liam et elle rivalisent de dédain. Il regarde l’agent sortir, puis interpelle la journaliste :
– Vous venez déposer votre plainte ?
– C’est déjà fait, dit-elle, puis à Clarence : Bonjour.
– Bonjour. Qu’est-ce que vous voulez ?
– Janice Holcraft, du Daily Mirror. J’aimerais…
– Vous sortez. Maintenant.
– Je ne viens pas pour « L’Éventreur », mais Burstyn. Je sais qu’il a tué le dealer.
– Vous n’êtes pas censée être au courant.
– Je sais aussi qu’il a tué Shiny. C’est lui qui me l’a dit.
– Il se serait accusé face à vous ? J’en doute.
– À vrai dire, je ne lui ai pas laissé le choix. Il m’a aussi révélé autre chose.
– Allez-y.
Janice lui désigne Liam du regard. Clarence consent à sortir du bureau avec elle. La porte refermée, elle continue :
– Voilà… je voulais vous voir, car je sais que Burstyn et vous êtes amis.
– Ce n’est un secret pour personne. Vous savez où il est ?
– Non. J’ai pensé que vous le sauriez.
Et Janice, à voix basse, lui raconte tout jusqu’à la chambre d’hôtel. Tout, sauf l’assassinat d’Amy déguisé en accident. Oui, il lui arrive encore d’agir avec humanité, ne serait-ce que pour garder un joker en poche. Clarence l’écoute, tour à tour dubitatif et stupéfait. Il l’invite à poursuivre dans son bureau à l’abri des regards, et Janice y achève ses révélations. Clarence écrase sa deuxième cigarette :
– Le St Ann’s ? Ça expliquerait pourquoi il a noté le père Tom sur sa liste.
– Il y a aussi Wing et Sorville. Je crains qu’il ne s’en soit pris à eux l’autre nuit.
– Je vais envoyer une patrouille chez Sorville, au cas où. Votre papier sort quand ?
– Aucun article n’est…
– Ne vous foutez pas de moi.
– Mon chef m’a laissé encore un jour pour trouver Burstyn.
– Je vais lui mettre la pression. Conduisez-moi à l’hôtel, je vais relouer la chambre.
– Inspecteur, je vous rappelle que sans moi…
– Et je vous rappelle que Mark est mon ami. De plus, vous êtes dans l’illégalité depuis le début. Soit vous collaborez, soit je vous envoie devant le juge.
La porte se rouvre. Liam avance d’un pas, livide. Clarence est d’abord surpris, puis il comprend.
OceanofPDF.com
Leeds,
Morgue de Great George Street.
Médusés, Hammett, Liam et Clarence observent le cadavre. Et la flèche, entre ces yeux striés de terreur. Médusés et accablés comme le Dr Greenhill, en retrait.
Pour lui, de toute son existence, c’est le jour de trop. Il a assisté son père en 77 lors de l’autopsie d’Irene Richards, il a pratiqué celle de Thelma Fallside en 95 et le revoilà à l’aube de la soixantaine devant Christina Palmer : 24 ans, mère de trois enfants, femme de ménage domiciliée à Bradford, découverte il y a trois heures dans le parking d’un centre commercial de Leeds.
Voilà bien une minute que la respiration de Greenhill couvre les leurs. Il semble sur le point de vomir, ce qui n’arrivera pas puisqu’il l’a déjà fait à deux reprises. Le choc et l’impuissance face au désert qui est le sien : pas la moindre empreinte, ni poil, cheveu ou salive. Aucun ADN, Christina Palmer ayant été soigneusement lavée jusqu’à l’intérieur de ses plaies. Clarence, le ventre noué :
– Deux victimes en deux jours.
– Je sais compter, tranche leur supérieur.
– C’est lui. C’est Harris.
– Ne commencez pas, Cooper. Déjà, vous n’êtes pas censé être ici.
– Vous n’aviez qu’à m’interdire l’accès. Laissez-moi l’enquête.
– Vous n’êtes pas prêt.
– Si.
– Non, et c’est Maverick qui est chargé de l’affaire.
– Dans ce cas, je bosserai avec lui.
Liam et Clarence échangent un regard. Irrité, Hammett serre les poings. La tension accroît le malaise de Greenhill. Dans son tourment, celui-ci n’a qu’un seul soulagement : que sa fille ait préféré être infirmière plutôt que légiste, ce qui lui évite de subir une telle horreur. Éprouvé, il se rafraîchit le visage au lavabo. L’écoulement de l’eau résonne dans la pièce, y apportant un semblant de vie. Clarence, encore :
– Autre profil, autre ville, autre lieu. Harris recommence à se foutre de nous.
– Jusqu’à preuve du contraire, rien ne…
– Je connais la musique, chef. C’est à cause de ce genre de conneries qu’Harris nous a filé entre les doigts il y a douze ans.
– C’était Burstyn qui était en charge de l’affaire et Harris a filé entre VOS doigts.
– Merci de me le rappeler.
– De rien.
Une heure après, malgré l’insistance de Clarence, celui-ci n’est affecté à l’enquête qu’en qualité de consultant. Un statut dont il se fait une couverture, Liam et lui s’étant accordés à l’insu de leur supérieur. Tandis que Clarence questionne l’entourage de la victime, Liam et ses confrères interrogent des dizaines de suspects libérés ces six derniers mois.
On s’agite donc avec ferveur, du plus petit commissariat au bureau du West Yorkshire, malgré un sentiment de déjà-vécu. Deux décisions novatrices, toutefois : d’une part, la diffusion d’un appel à témoins sur les médias sociaux et d’autre part, la sollicitation de Scotland Yard dès cette deuxième victime pour ne pas renouveler les erreurs des précédentes enquêtes sur les deux « Éventreurs ».
« HANG THE RIPPER ! »
Parallèlement et sans surprise, tous les journaux du pays se déchaînent contre la police du Yorkshire accusée d’incompétence, comme dans les années 70 et 90. L’assaut est tel qu’il retentit au-delà de la Manche pour contaminer la presse à sensation du tout-Paris. En première ligne : Le Nouveau Détective, le plus anglais des crachoirs français.
« HANG THE RIPPER ! »
Interviewé en fin de journée au micro de Radio Leeds, Hammett a tenté de rassurer les nombreux auditeurs se bousculant au standard. Devant leur angoisse, il a répété que Keith Harris n’avait aucune raison de sévir à nouveau dans une région où il est connu de tous. Un argument valable, dont Clarence ne se satisfait pourtant pas. Ni lui ni les femmes, qui manifestent par centaines à travers tout le Nord :
« HANG THE RIPPER
AND FUCK THE POLICE ! »
OceanofPDF.com