...Et justice pour tous
Chapitre 19
19
Le jour se lève et je suis toujours éveillé. Nu sur mon lit, dans ma chambre louée sous le nom de « John Oldfield », au deuxième étage du Little Bradford. L’hôtel le moins cher et donc le plus dégueulasse. Infiltrations au plafond, murs jaunâtres, draps spermiques. On a beau être au e XXI siècle, c’est toujours le Moyen Âge au L.B.
C’est ici, dans ce lieu infâme, que Barbara a débuté sa « carrière ». À l’époque, c’était encore un hôtel pour amants. Aujourd’hui, il a tout d’un bordel de chantier. Toute la nuit, j’ai entendu les râles des clients, mais ce n’est pas ça qui m’a empêché de dormir. Non, c’est ce Sig Sauer, entre mes mains.
Plus je le fixe, plus il me fait peur.
Lui et moi, on est pareils. Comme lui, j’ai déjà tué. Je sais ce que ça fait, cette ivresse épouvantable, ce geyser qui dynamite le cerveau.
Plus il me fait peur, plus il m’impressionne.
J’ai tué, mais je ne suis pas mauvais. Si c’était le cas, je ne serais pas à ce point rongé par la culpabilité. Moi, qui ai passé ma vie à traquer les criminels.
Plus il m’impressionne, plus il me séduit.
Sa culasse. Son canon. Sa carcasse en alliage d’aluminium, unique au toucher. Aujourd’hui, je comprends ce qui m’a toujours répugné. Cette fascination de l’homme pour l’arme, de préférence à feu. À travers ce pistolet, c’est toute l’histoire de l’Humanité que j’ai entre mes doigts. Jusqu’ici, je pensais que mon émerveillement était lié à l’alcool. Mais la raison est tout autre. Ce qui m’a longtemps manqué, et que j’ai de nouveau senti au Haigy’s quand j’ai eu le couteau en main.
Le pouvoir.
Avec ce flingue, je peux descendre dans la rue et buter n’importe qui. Oh, je me ferais sûrement coffrer ou tuer à mon tour, mais ma victime serait bel et bien morte. Sans compter les vies brisées de ses proches. Avec une seule balle, je peux anéantir tout un entourage. En admettant qu’une famille compte au minimum vingt membres, ça signifie qu’avec mes quinze cartouches, je peux briser l’existence de trois cents personnes. Sans compter les amis, les collègues de boulot, etc.
J’en bave d’excitation, c’est le miroir qui le dit. Il me nargue, me renvoyant ma vieillesse. Abominable, de mon visage froissé à mes pectoraux flasques. Et ce sexe flétri, qui m’aura tant offert pour mieux me trahir. De l’enfant que j’étais à l’adulte que je fantasmais, il ne reste plus qu’une épave suant l’alcool. Et je n’en peux plus de me voir ainsi. Fatigué, je suis fatigué d’être moi.
Alors je me lève, appuie le canon sous mon menton, ferme les yeux. J’imagine ce tir qui réveillera les voisins, leurs interprétations de mon geste. J’imagine aussi ce gosse que je n’ai jamais eu, et c’est tant mieux. J’ai raté ma vie, mais je vais sortir par la grande porte. Derrière, ma mère m’attend. Je crève au bon moment, elle n’aurait pas supporté ma mort. Je t’aime, maman. Ça fait longtemps que t’es partie, mais t’as pas cessé de me manquer. On va enfin se retrouver. Je te raconterai ce qui s’est passé, entre-temps. Je te parlerai de George.
Et d’Amy.
Amy est morte.
Amy a été assassinée.
Je rouvre les yeux, vise mon reflet. Le flingue est lourd. Titubant, je me concentre pour stabiliser le canon. Ma conviction annule le fossé entre mon instinct d’animal et ma civilité d’homme. Instant-jouissance où tout me paraît possible, évident.
Je me rue sur le sac, sors mon stylo. Celui avec lequel j’écrivais à Amy, et dont la bille noircit frénétiquement le mur. Ma plus belle lettre, une liste de gens à tuer. Tous ces inutiles. Ceux qui ne comprendront jamais, pour lesquels l’indulgence n’est pas permise. Une liste sans la moindre nuance, impitoyable. Une liste qui s’attirerait les foudres de mes juges s’ils en avaient connaissance. Mais ils ne la liront pas. Pas ici, où personne ne viendra ranger ma chambre. Cette liste, elle est à moi :
WITCLIFFE
HARRIS
TOUS LES ASSASSINS
LES DEALERS
LE SALAUD QUI A POSTÉ LA CASSETTE
THATCHER
LES CONSERVATEURS
LES TRAVAILLISTES
LA FAMILLE ROYALE
LES HOOLIGANS
LES FLICS RIPOUX
Accroupi, j’arrive à la plinthe. Mes lombaires m’ordonnent de m’allonger sur le lit, mais je me rétablis et me décale sur la droite. Mon stylo repart à l’assaut du mur :
LES TRADERS
LES RACISTES
LES HOMOPHOBES
LES CHASSEURS
LES TORÉADORS
LES FANS DE CORRIDA
LES INTÉGRISTES
LES DICTATEURS
Ma liste s’éternise, toujours plus inspirée. Avec, pour chaque salaud, une balle. Pour que la planète soit enfin débarrassée de tous ces nuisibles qui ne servent à rien, si ce n’est à faire du mal. Physiquement et/ou psychologiquement, comme…
… GARY SHINY.
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