...Et justice pour tous
Chapitre 35
35
« L’accès aux services publics doit être quelque chose que les immigrants gagnent, et non un droit automatique. Nous voulons des gens qui s’intéressent à ce qu’ils peuvent offrir à la Grande-Bretagne. »
Nouvelle déclaration de Cameron, cette fois à l’université d’Ipswich. On peut être d’accord ou y voir une xénophobie déguisée. Ce qui est sûr, c’est que plus la crise saigne le pays, plus le pays saigne ses citoyens. Après les chômeurs, les familles et maintenant les étrangers, on s’attaquera bientôt aux automobilistes. C’est officiel : l’autoroute M4 aura un deuxième péage, le ministre des Finances vient de l’annoncer. Un milliard sera débloqué pour ce projet qui fait déjà des émules, certains envisageant d’améliorer l’A1 du côté de Newcastle. Donc, forcément, ça gueule.
Liam, lui, s’en fout. Il ralentit, passe de la rue au parking enneigé. Sa voiture alerte les journalistes à l’entrée de l’hôpital. Les voyant accourir, il songe à les écraser mais se résout à couper le moteur. Il sort, cerné de micros. Les questions fusent, de son « enquête à succès » aux « crimes odieux de son ex-confrère ». Impassible, il se fraye un passage. Tous le traquent jusqu’aux portes automatiques, gardées par trois bobbies.
– Bonjour.
– Bonjour, et bon courage.
Liam les laisse à leur fardeau, investit le hall. Silence, enfin. Il croise une aide-soignante ou une infirmière – bref, une femme sous-payée – qui lui adresse un sourire. Il y répond, s’arrête devant un ascenseur. Bouton. Attente. Pensées en pagaille. D’abord, la cigarette qu’il aurait aimé fumer dehors, puis l’appel du Dr Freiberg. Opération réussie, varice ligaturée et, bientôt, rencontre avec Burstyn.
(ouverture)
Liam pénètre dans l’ascenseur. Impatient, mais surtout anxieux. Ce moment, il y a pensé toute la nuit. Il sélectionne l’étage, se prépare mentalement à leur confrontation. Une mise en bouche avant le transfert, dans deux heures.
Liam ignore le lieu, tout comme Hammett : le Home Office ne leur a pas encore communiqué l’adresse, soucieux d’éviter une énième fuite. Il comprend cette paranoïa, étant plus qu’exaspéré par le noyautage des médias. Jamais ils n’ont été aussi puissants et influents. La faute à Internet, qui les oblige à se surpasser.
(quatrième étage)
Il sort, salue le binôme chargé de la surveillance, arpente le couloir jusqu’à la chambre 411. À l’entrée, un agent lit un numéro de Rolling Stone. Il se lève :
– Bonjour.
– Bonjour. Rien de spécial ?
– Non. Il dort encore.
Liam avale sa salive. Sa pomme d’Adam se bloque ; le trac. Il tourne la poignée d’une main délicate et ouvre la porte. Chambre individuelle. Éclairage tamisé. Rideaux fermés. Senteurs de savon, dont la fraîcheur peine à masquer l’atmosphère de sueur. Les émanations proviennent du lit, de ce corps transpirant et perfusé. Liam referme derrière lui, quand des éclats de voix…
« Lâchez-moi ! »
… résonnent dans le couloir. Il ressort, voit l’agent au loin avec le binôme. Conflit avec Janice et son caméraman, un gros barbu.
– Lâchez-nous !
– Vous êtes dans un hôpital, baissez d’un ton. Vous n’avez rien à faire ici.
– Le peuple a le droit de savoir !
– Savoir quoi ? intervient Liam, que vous êtes une connasse ?
Elle le fixe durement. Liam appelle les trois ascenseurs, puis s’empare de la caméra. Janice, sur un ton sec :
– Allez-y ! De toute façon, les flics, vous n’êtes bons qu’à ça : casser et cogner !
– Désolé de vous décevoir, je ne fais que la confisquer.
Des infirmiers apparaissent dans le couloir, interloqués. Un ascenseur s’ouvre, Liam et l’autre y poussent les indésirables. Janice se débat, les insulte, engueule son confrère et le traite de « fiotte ». Liam, tout sourire :
– À la prochaine, mademoiselle.
– Je t’emmerde !
La porte refermée, il remet la caméra au binôme et revient sur ses pas. Poings serrés, démarche énervée. L’agent le suit, faisant tinter le talkie-walkie à sa ceinture. Le son irrite davantage Liam, qui regagne la chambre. Il ressort aussitôt, paniqué :
– BURSTYN ! OÙ EST-IL ?
– Il n’est pas…
– NON !
Un grincement leur parvient. Porte, là-bas, au bout du couloir. L’escalier de secours, où il entrevoit Clarence. Liam s’empare du talkie – « Ici Maverick ! Cooper a kidnappé Burstyn ! Bloquez toutes les issues ! » – et fonce en direction de la porte. L’agent s’élance à son tour, sous les yeux des infirmiers. Leurs pas résonnent du couloir à l’escalier, dont ils descendent les marches quatre à quatre…
… ce que je fais malgré moi, avec mes pieds nus. Hagard, je me découvre vêtu d’un pyjama, à côté d’un fantôme.
Un homme enveloppé d’un linceul.
Un médecin en blouse.
Clarence.
Mon ami Clarence, qui me tire par le bras. Il enfonce violemment une porte. Ça claque et me pique les yeux. Ébloui par la lumière, je bégaye :
– M… mais…
– T’inquiète pas !
Il arrache une chaise, avec laquelle il bloque la porte. La poignée bouge, la rage éclate. Clarence m’entraîne dans le couloir au sol glacé → mort → Barbara → sang → rouge ; extincteur au mur. Et à côté, trois ascenseurs. Clarence appuie sur les boutons, trépigne en surveillant les extrémités du couloir. Moi, à bout de souffle :
– Que… qu’est-ce qui… se passe ?
Deux bobbies accourent. Il décroche l’extincteur et – pchhhh ! – les envoie au sol. L’un d’eux se relève, Clarence lui lance l’extincteur en pleine face. Là-bas, la chaise voltige. Un agent apparaît…
(ouverture)
… et nous voilà dans l’ascenseur. Il se referme à temps, je vacille et m’écroule. Clarence me relève, me tapote les joues en me parlant. Des mots rassurants, comme ce « Je suis là » qui fait du bien. Il me maintient debout…
(sous-sol)
… puis m’entraîne dans un couloir en travaux. Au bout, une porte. Elle s’ouvre, révélant une femme. Une jolie brune au visage rond, gorgé de vie. Elle nous accueille dans un local, j’y découvre un brancard à roulettes et un masque relié à une bouteille d’oxygène. La femme anticipe ma question :
– Je m’appelle Sandy, je suis la fille de Thomas.
– Hein ?
– Le Dr Greenhill, puis retirant le drap : Allongez-vous !
Elle m’installe sur le brancard. Clarence me met le masque à oxygène – « Pour cacher ton visage » – et ouvre l’autre porte : parking, à travers lequel ils m’emmènent. Les voitures se succèdent en direction d’une ambulance, où ils m’arrêtent. Clarence surveille les environs, Sandy ouvre les portes arrière et lui donne un trousseau.
– Merci, lui dit-il, merci pour tout.
– De rien. Bonne chance.
Elle disparaît. Clarence pousse mon brancard dans l’habitacle et se fige, un canon sur la tempe. Derrière lui, un jeune vêtu d’un blouson en daim :
– Lève les mains !
– Liam ? D’où tu sors ce flingue ?
– T’occupe ! Mains en l’air, allez !
– Attends, écoute-moi ! Mark est innocent !
– LÈVE LES MAINS !
Clarence essaie de se retourner, l’autre appuie le canon. À sa ceinture pend un talkie-walkie. Ses grésillements syncopent le silence. Clarence se décide à obtempérer et, sur ordre de son confrère, croise les mains sur la tête. Je songe à leur parler, mais en suis incapable. Trop usé. L’autre sort une paire de menottes, lui attache un poignet. Clarence se laisse faire…
… puis lui assène un coup de coude. Liam bascule en arrière. Clarence lui donne un coup de pied et l’assomme d’un coup de crosse, quand surgit un bobbie. Il s’arrête net, tenu en joue. Sans le quitter des yeux, Clarence active le talkie – « Ici Cooper ! J’emmène Maverick avec moi ! À la moindre filature, je le bute ! »
L’agent tente de le raisonner, en vain.
Clarence lui ordonne de soulever Liam.
L’allonger à l’arrière de l’ambulance.
Le menotter à mon brancard.
C’est fait, et il l’assomme à son tour. Déboussolé, je vois Clarence enjamber les sièges pour s’installer au volant. Il démarre, actionne la sirène – la musique du film qui défile à travers la vitre : au parking en succède un autre, extérieur. Et un panneau « Swan Hospital ». Et des journalistes. Et deux agents. Et…
11 juillet 1977
… mon ami George se précipite en contournant le bâtiment. La nébuleuse fuse, armée de micros et de caméras :
– INSPECTEUR ! VOTRE PRÉSENCE ICI SIGNIFIE-T-ELLE QU’IL S’AGIT ENCORE DE « L’ÉVENTREUR » ?
– QUE RÉPONDEZ-VOUS AUX PARENTS DE JAYNE TEMPLE, QUI VOUS ACCUSENT DE BÂCLER L’ENQUÊTE ?
– QUAND VOUS ÉTIEZ À LONDRES, AVIEZ-VOUS CONNAISSANCE DES MAGOUILLES DE BILL MOODY ?
La porte se referme au soulagement de mes confrères. Essoufflé, George se penche pour reprendre sa respiration… confronté à ma tourte à la viande. J’en croque un morceau et dis en mâchant :
– Bonjour, inspecteur. Vous n’enlevez jamais vos Ray-Ban ?
– Et vous ? Vous ne changez jamais de vêtements ?
– De slip et de chaussettes, uniquement. Ça a l’air d’être la cohue, dehors.
– Oui. Je savais que la presse se nourrissait du sordide, mais là, c’est l’orgie.
– Si, au moins, elle pouvait avoir une indigestion, ça nous ferait des vacances.
– Quoi ? intervient Clarence.
– Heu… rien… ça… ça va trop loin ! T’es fou !
Il accélère, d’un virage à un autre. Les immeubles fusionnent entre crissements de pneus et sommations échappées du talkie. Je crois reconnaître la voix d’Hammett, ordonnant d’arrêter « cette folie ». Sonné, Liam tente de se détacher. Un freinage sec et il retombe, se cognant contre le sol. Une portière claque, une autre s’ouvre. Clarence réapparaît et m’aide à descendre. Mes pieds passent de l’ambulance au bitume enneigé. Moi, frigorifié :
– Cl… Cl… Clarence…
Il me dirige à travers un parking, où je reconnais les environs d’Horton Park. Bradford, toujours. Clarence me conduit à un van, fait coulisser la porte : à l’intérieur, Janice et Yann. Mon ami est ici, dans ma ville. Il m’allonge à l’arrière, me caresse le front et me parle. Non, ce n’est pas sa voix. C’est celle de…
« Appel à toutes les unités ! Ici Maverick !
Cooper m’a laissé devant la gare de Leeds !
Il a fui à bord d’une Rover grise,
direction Halifax ! »
… Liam, derrière nous. Je comprends et mes paupières se referment, alourdies de fatigue. Mon esprit glisse peu à peu du réel au souvenir, celui de la fille du Dr Greenhill. Cette Sandy, courant dans le parking, majestueuse. Une femme comme il en existe tant, animée de cette bonté qui existe peu. La plus belle des femmes : l’espérance.
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