...Et justice pour tous

Michaël Mention · Chapitre 44 sur 59

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...Et justice pour tous

Chapitre 41

41

 

 

Corticothérapie.

Benzodiazépine.

Vitaminothérapie.

Mots barbares prononcés par Clarence, quand je lui ai demandé ce qu’il faisait avec mon bras. Petite question et longue réponse destinée à me rassurer sur mon état, ce qui n’a pas marché. Trois jours que Yann et lui se relaient, de perfusions en cachets. Ça me fait du bien. Beaucoup de bien.

Ce matin, c’est Clarence qui pique ma veine. Ce matin ou ce soir, impossible de savoir avec ces volets fermés. Selon lui, l’éclairage minimum est l’une des conditions essentielles à ma renaissance. Je ne vois pas le rapport. Peut-être pour me préserver, éviter que la luminosité n’excite mes sens. Mon premier réveil serein depuis… longtemps. C’est sans doute pour ça que j’y vois un matin. L’aube a la saveur de la nouveauté, le charme du flirt à peine engagé.

« À quoi tu penses ? » me dit-il.

Il savonne mes jambes avec un gant, me fait « la toilette ». À moi, l’impotent. Chaque frottement aggrave mon humiliation. Honteux, je balade mon regard de la bassine remplie d’urine à l’affiche posée sur la table : mon nom et ma gueule associés au mot « Éventreur ». Le nom de mon père, de mes ancêtres, souillé à jamais. J’en ai vomi.

C’est Janice qui l’a apportée, avec son dictaphone – « Si jamais un truc vous revient sur Sorville ». Il est posé à côté de mes provisions : biscuits, bonbons, canettes de Coca. Du sucre, pour compenser celui contenu dans l’alc… ne pas y penser. Ne plus y penser. Me concentrer sur Clarence. Il m’a posé une question, je dois lui répondre. C’est ce que font les gens « normaux », et je me lance :

– Je ne pense à rien. File-moi une clope.

– Vas-y, sers-toi.

Mes yeux passent des siens au paquet de Dunhill, à deux mètres de moi. Rien que d’y penser, la distance m’épuise. Clarence le sait, mais reste impassible. Après m’avoir tant assisté, il veut que je redevienne autonome. Je peine à tendre le bras. J’insiste et capture le paquet. L’autre main, à présent. Un effort pour ouvrir, un autre pour extraire une cigarette. Clarence me l’allume :

– Tu vois ? Tu n’avais pas besoin de moi.

– Ça va, ça va.

– Fais pas ton vieil ours. Tu veux un Coca ?

– Je préférerais du…

– T’en veux un, oui ou non ?

J’acquiesce, il décapsule une canette. Retirer la clope de mes lèvres. La poser dans le cendrier. Saisir le soda. L’approcher de ma bouche. Avaler une gorgée. Frémir de délice, puis de peur : maintenant, je vais devoir poser la canette. Là, sur la table de chevet qu’il a déplacée pour faire de mon geste une victoire.

Je peine à allonger le bras. Mon coude, rouillé. Je tends la boisson à Clarence, il refuse. Je redouble de concentration et pose enfin la canette MOI-MÊME :

– Ça y est, t’es content ?

– Oui.

– Eh ben, il t’en faut peu.

– T’as fini de râler ? Bon, comment tu te sens aujourd’hui ?

Il sait que sa question est nulle, mais elle ne sert qu’à engager la conversation. M’obliger à parler, réfléchir, lutter. Je joue le jeu :

– Je suis claqué, j’ai peu dormi.

– T’as au moins réussi, cette fois. T’es sur la bonne voie.

– C’est ça : j’ai perdu dix kilos et j’arrive pas à pisser seul, mais tout va bien.

– Tu ne t’en rends pas compte, mais tu commences à aller mieux.

– Apporte une bouteille, qu’on fête ça.

– Il n’y a pas d’alcool ici, je te l’ai dit. Tiens, j’ai quelque chose pour toi.

Il sort mon MP3. Je m’en étonne, puis me souviens qu’il a rapporté mes affaires de l’hôtel. Il me l’a dit tout à l’heure. Hier. L’autre nuit. Il pose le lecteur sur la table :

– J’ai pensé qu’un peu de rock te ferait du bien.

– Je m’en fous, du rock. Ce que je veux, c’est…

– Ah, Yann a trouvé l’alibi de Sorville. Ce soir-là, il était avec un activiste irlandais. Un pur et dur, soupçonné d’avoir une cache d’armes dans la région… et pédophile, surtout. La baraque où tu as buté Shiny, c’est la sienne.

Il cesse de savonner mes jambes, les essuie avec une serviette. Le son m’apaise, convenant parfaitement à notre silence.

– Vous avez fait le lien avec Witcliffe ?

– Pas encore, mais on a bien progressé.

– Vous avez trouvé que Sorville copinait avec un « pédo », quel scoop ! On avancera lorsqu’on saura depuis quand et pourquoi il connaît Witcliffe !

– On n’est pas sûrs qu’ils se connaissent.

– Et la photo à Broadmoor ?

– Ça ne prouve rien. Au fait, il se peut qu’Hammett soit dans le coup.

Je me crispe. Fumer. Maintenant. J’observe ma clope dans le cendrier, trop loin, et abandonne cette idée. Clarence met la serviette sur son épaule :

– On a trouvé un témoin, un ancien du St Ann’s, mais Liam n’arrive pas à le joindre.

– Clarence…

– Quoi ?

– Sers-moi un verre.

Il me fixe entre compassion et pitié :

– Non.

– Si tu dis « non », c’est qu’il y a de l’alcool ici. Tu m’as menti.

– Non, c’est la vérité.

– Va en acheter, s’il te plaît. On ne dira rien aux autres, ça restera entre nous.

– Non, répète-t-il fermement.

– S’il te plaît, juste un verre ! Allez, putain !

Il baisse la tête, comprenant que la matinée est perdue, puis se lève. Ma gorge s’assèche sous l’emprise de la peur. Peur d’être seul. Seul et sans alcool.

– Non !

– À plus tard, Mark.

– Non ! Attends !

Paniqué, j’essaie de quitter le lit. Impossible. De toute façon, Clarence est déjà sorti. Il verrouille la porte, contre laquelle je jette furieusement le cendrier : « SALAUD ! JE T’AI AIDÉ, MOI ! JE T’AI AIDÉ POUR AMY ALORS QUE C’EST À CAUSE DE TOI QU’ELLE EST MORTE ! POURQUOI TU NE L’AS PAS PROTÉGÉE ? ». Derrière la porte, Clarence pleure.

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