...Et justice pour tous

Michaël Mention · Chapitre 15 sur 59

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...Et justice pour tous

Chapitre 12

12

 

 

… morte. Amy est morte. Amy est morte. Amy est morte. Amy est morte. Amy est morte. Amy est morte. Amy est morte. Amy est morte. Amy est morte et quelque chose interfère dans mes pensées. Amy est morte. Un contact sur mon épaule. Amy est morte. Je retire les écouteurs de mon MP3. Amy est morte. Je tourne la tête. Amy est morte. Le mec d’à côté me sourit : « Désolé, je vais devoir passer. »

À cran, je soulève mon sac pour lui faciliter le passage. Il me frôle ; agression. L’homme n’en sait rien, mais je lui arrache la tête. Tandis que je la piétine, il s’éloigne dans le compartiment de l’Eurostar. Les portes se referment derrière lui, je regarde à travers la vitre. Dehors défilent des immeubles, ternes.

Je consulte ma montre, 13 heures passées. Je fixe le siège devant moi et son filet où un magazine attend que je le feuillette, puis remets les écouteurs. Chanson inconnue. Titre : Schooldays, Gentle Giant. Yann n’a pas pu s’en empêcher. J’écoute, les yeux fermés. Mélodie à l’insouciance magnifique, qui me renvoie à Amy. Le ventre noué, je passe au morceau suivant…

 

Paris → banlieue.

… mais ne pense qu’à elle, depuis hier soir. Je n’ai pas réussi à pleurer. J’ai essayé. Toute la nuit, je me suis forcé. Recroquevillé, le front appuyé contre le sol. J’y ai donné des coups de tête, longtemps, sans parvenir à hurler.

Du coup, je me suis bituré. Trois bouteilles, vomies dans l’indifférence de mes voisins. Salauds. Comme le gars de Cash Converters, qui m’a arnaqué. Ma télé, mon poste et mes CD, tout ça valait au moins 700 euros. Je n’en ai eu que 400, dont un quart a été englouti dans mon billet. Après, c’est le boudin du guichet qui m’a entubé avec son taux de change. Au final, il me reste un peu moins de 250 livres. Tout juste de quoi me payer une chambre d’hôtel et mon retour…

 

Île-de-France → Picardie.

… dont je me fous. De toute façon, je suis mort, moi aussi. Là, je fais semblant d’être vivant. Pas pour Clarence et Ann. Pour eux, je n’ai aucune condoléance ou autres conneries d’usage. J’ai pas la force. Si je rentre au pays, c’est uniquement pour Amy. Deux jours qu’elle a été enterrée. Aller sur sa tombe et lui parler. Un peu, avant que les vers ne me la reprennent.

À côté de moi, le mec roupille. Sur son plateau, une bouteille de Badoit et son Mac à l’écran en veille. Tout à l’heure, j’y voyais des graphiques rouges. Sa tête s’incline, me dévoilant le panorama extérieur. Ciel nuageux ; signe d’une progression fulgurante vers ma terre natale. Au loin, un aéroport et les abords de Lille. Il paraît que les gens d’ici sont chaleureux. Moi, ce que j’en pense, c’est qu’Amy est morte…

 

Lille → Calais.

… et qu’elle me manque terriblement. Amy, passée du concret à l’abstrait. Du moins, pour ceux qui la côtoyaient. Pour moi, c’est l’inverse. Hier, elle était encore une enfant-concept, sacralisée par mon amour. Depuis, la mort l’a démythifiée, la rétrogradant à l’état de matière. Un cadavre putréfié, un de plus.

D’elle, il ne me reste que quelques photos et des lettres. La dernière est dans ma poche intérieure. Son enveloppe violette ; besoin de la sentir contre moi. Plus Amy me manque, plus je serre le MP3. Mon trésor. Là, ce sont les Who et Helpless Dancer. La voix de Daltrey et la guitare de Townshend rivalisent de gravité, avant qu’ils n’accélèrent…

 

Tunnel.

… mes ténèbres, où je fuse à 300 kilomètres/heure. La contrôleuse examine mon billet, puis me le rend. Son sourire décuple ma haine. Je la regarde rejoindre son collègue. Salauds, eux aussi. Des parasites qui nous fliquent, même si on l’a déjà été à deux reprises avant de monter à bord. Ils quittent le compartiment, le rien reprend son cours, entre blabla des uns et ronflements des autres.

Mes palpitations s’intensifient. Le train, c’est moi. Et tous ces gens sont mes démons. Ils m’ordonnent d’accélérer. Je refuse, pétrifié. Bientôt, mon pays. Je ne veux pas. L’Eurostar le sait et c’est pour ça qu’il surgit, passant de l’obscurité…

 

Folkestone → Ashford.

… à la grisaille du comté de Kent. Je retrouve sa verdure, mais le ciel d’acier est là pour rappeler son passé minier. Et s’il n’égale pas celui du Yorkshire, le Kent a produit assez de larmes pour faire germer des houblons jusqu’à la fin des temps.

À l’avant du compartiment, on s’extasie devant Folkestone et ses vaches. Moi, je ne vois que ces gouttes de pluie sur la vitre. Déformées en spaghettis, elles découpent les vergers sur quelques miles, quand le train s’arrête à Ashford, le bled des artistes et des intellos. Des gens descendent, d’autres montent et l’on repart vers le Nord. Angoisse. Self-control. Je m’enfonce dans le siège, reste ainsi plusieurs minutes. Des chalutiers apparaissent au loin, zappés à la faveur d’un nouveau tunnel.

L’Eurostar redouble de vitesse, tel un sprinter dans les derniers mètres. On remet sa veste, on reprend sa valise, on se presse vers la sortie pour attendre en râlant. Je suis le seul à être resté assis. Les minutes s’accumulent, plantées dans ma peau. Je m’affaisse, bouée crevée. Je sombre et me noie avant de remonter à la surface, haletant. Plaines et lignes à haute tension, baptisées de pluie.

Les haut-parleurs grésillent : « Nous espérons que vous avez effectué un bon voyage », et en anglais pour bien me rappeler que, d’ici peu, je subirai ma langue à tous les coins de rue. Arrivée imminente à Londres, ville orgueilleuse que j’ai toujours détestée. La première fois que j’y suis allé, c’était en 81, le dernier jour du procès de Witcliffe. Je n’y avais pas assisté, mais Walter – superintendant à l’époque – m’avait fait un débriefing. Walter Bellamy, le pote de George. Mort, lui aussi.

Je reviens à moi, dans ce compartiment vide. Silence couvert par le son échappé de mes écouteurs. À travers la vitre, la gare St Pancras. Pas envie de sortir. Un employé apparaît, traînant un grand sac poubelle :

– Monsieur, il va falloir y aller.

– … oui.

Premier mot dans ma langue, après tant de temps. Quatre ans que je n’avais pas entendu ma voix d’avant. Elle a changé ; rocailleuse. Je me baisse pour saisir mon sac. Il n’est plus là. Panique. Non, je me souviens de l’avoir placé au-dessus de moi. Je le récupère et, sac sur l’épaule, remets les écouteurs pour me donner la force d’aller jusqu’à la sortie. Tremblements.

Plus que quatre secondes.

Whisky.

Trois secondes.

Whisky, vite.

Deux secondes.

Whisky maintenant, mais je foule le sol. Trois coups et la guitare introduit Ball and Chain. Barclay James Harvest. Blues viscéral ; cet air que je respire et qui ravive ma « britannitude ». Je retarde ma montre, longe l’Eurostar, guidé par la voix…

« For all of my life, the times they’ve been baaaad !

And hard luck and strife, they’re all I’ve ever

had ! »

… hurlant dans mes tympans. Le quai était désert, le hall est bondé. L’humanité s’accomplit, courant beaucoup et me bousculant souvent. Bruits. Caméras. Panneau. Métro. Pas envie. Pas le choix. Je me faufile, accédant au guichet.

Je retire mes écouteurs et attends. Longtemps. Mes yeux se baladent d’un snack à un kiosque. Le Sun me renseigne sur l’info importante du moment : la gastro de la reine. Le Yorkshire Post partage sa une entre la démission du pape et la dernière virée anti-immigrés menée par l’English Defence League. Quand j’étais jeune, c’était le National Front. Le temps passe, les noms changent, la connerie reste.

– Bonjour, me dit le guichetier.

– Bonjour… un ticket de métro, s’il vous plaît.

– Voulez-vous une carte pour la semaine ?

– Non, merci.

J’ouvre le portefeuille, serré dans ma main. Parano ; trop de jeunes autour de moi. Mon billet me revient changé en quelques pièces – toujours aussi cher, ici – et un ticket, et direction le quai. Des gens, partout. Mon malaise culmine à l’arrivée du métro. Les sortants se heurtent aux entrants. Va-et-vient orgiaque, où je me retrouve prisonnier entre un obèse et une working girl à chignon. Son parfum me monte à la tête, comme la chaleur ambiante. Je me tourne, blêmis face à un contrôleur :

– Un problème, monsieur ?

– Non… non, non.

– Vous êtes sûr ? Vous transpirez.

– J’ai… j’ai chaud.

Il me fixe, lorgne la passagère, revient croiser mon regard. Il me prend pour un pervers, un « frotteur », je le vois dans ses yeux. L’agent, sur un ton sec :

– Contrôle d’identité. Puis-je voir votre permis de conduire, s’il vous plaît ?

– Je n’ai que mon passeport.

– Ça fera l’affaire.

Je le lui tends sous les yeux de tous. Ils pèsent sur moi, m’obligeant à baisser la tête. Le contrôleur examine mon passeport, sort un appareil, scanne mon nom :

– À quelle station comptez-vous descendre ?

– Victoria.

– Pour aller où ?

– À la gare routière de Leeds.

Il me rend le passeport et se fraye un passage pour aller se poster dans un coin, d’où il m’observe. Londres, ville-prison avec ses caméras et ses espions. Oui, tout a changé et je me sens orphelin. Papa. Maman. Amy. Amy est morte.

Meurtri jusqu’à la moelle, je compte les stations, d’Euston la moderne à Warren Street la survivante après l’attentat d’il y a huit ans. Plus que trois, et Victoria. Enfin. Emporté par la foule, je passe du wagon au quai. De la foule à la houle, qui m’entraîne dans un long couloir. Là-bas, une grande salle d’attente avec une baie vitrée. Derrière, des cars à l’arrêt. Mes yeux se focalisent sur l’un d’entre eux, à destination de Bradford…

… où Amy est morte, renversée par un chauffard.

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