...Et justice pour tous

Michaël Mention · Chapitre 49 sur 59

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...Et justice pour tous

Chapitre 46

46

 

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Bradford,

20 h 12.

Chaque pays a les institutions qu’il mérite. La France a Johnny, l’Italie a Berlusconi et le Royaume-Uni a sa Reine. En plus de soixante ans de règne, elle a survécu à des icônes comme les Beatles, Lady Di et autres symboles de l’Angleterre.

À bientôt 87 ans, l’infatigable Elizabeth n’a plus qu’un adversaire à détrôner. Le plus redoutable : le petit déjeuner avec ses œufs, haricots, toasts, bacon, saucisses et pommes de terre. Certes, beaucoup d’Anglais se contentent aujourd’hui d’un café et d’un cake mais cet assortiment reste à jamais celui du matin. Sauf pour Malone Gooch, qui en fait son dîner depuis longtemps. Trois soirs par semaine, d’où son obésité.

Ce choix pourrait traduire un souci d’originalité ou un esprit de contradiction, mais Malone n’a rien de tout ça. Il est juste gourmand, en nourriture comme en affaires. Un bon vivant qui aime les bons plats devant les bons films, avant d’aller se taper une bonne pute. En attendant, il ripaille – nu, sur son lit – en revoyant Croix de fer sur son écran HD. Et Peckinpah en Blu-ray, c’est du pixel en lingots.

La sonnette retentit. Furieux, il regarde son réveil. Encore plus furieux, il met le film sur pause, récupère le Magnum 357 sous son oreiller, enfile sa robe de chambre. Tandis que l’on sonne encore, il va se poster à côté de la porte d’entrée :

– C’est qui ?

– Détective Maverick. Navré de vous déranger, mais votre garage a été cambriolé.

– Quoi ? Putain ! Des « barbus », c’est ça ?

– Je ne sais pas encore. On m’a chargé de vous conduire sur place.

– Heu… je peux voir votre insigne ?

– Bien sûr, monsieur.

Malone regarde à travers le judas, découvre une plaque de police. Il déverrouille sans retirer la chaîne de sécurité et, le Magnum méfiant, entrouvre la porte… enfoncée violemment. Malone s’écroule, lâche son arme. Nez cassé. Porte refermée. Sig Sauer équipé d’un silencieux. Liam serre la crosse de ses doigts gantés :

– Tu cries, tu crèves.

Terrifié, Malone palpe son nez ensanglanté. Liam met le revolver dans la poche de son blouson, pose son sac, sort un rouleau de Chatterton. Il le lui jette au visage :

– Pour ta bouche.

Malone obtempère sous la pression du canon. Le sang rougit ses lèvres, qu’il scotche enfin. Liam appuie fermement sur le Chatterton :

– Tourne-toi et croise les mains dans le dos.

– Mm !

Liam le plaque au sol, lui menotte poignets et chevilles. Il traîne ensuite Malone – « Mmm ! » – jusqu’au salon sous le lustre. Il baisse le store, revient avec le sac. À l’intérieur, un PC équipé d’une webcam, une enveloppe kraft et une corde. Il la fait passer par-dessus le lustre. Malone tente de fuir en rampant ; réflexe vain.

Liam lui passe la corde au cou, teste la potence, place une chaise sous le lustre et soulève sa proie gémissante. Elle s’agite – « MMMM ! » – quand Liam parvient à la mettre debout sur la chaise. Là, Malone se fige et urine de terreur. Liam fixe la batterie au PC, le pose au sol. L’écran allumé, il active Skype et tourne l’écran vers Malone…

Rotherham,

au même moment.

… que Clarence, Yann et moi regardons sur notre PC. On ne voit que son menton, mais ses tremblements nous confirment qu’il a toute notre attention. Yann se lève, ne pouvant en supporter davantage, et me lance un regard noir. Il était pourtant prévenu. Clarence allume nos cigarettes, je m’adresse à Liam :

– Tu peux incliner un peu plus l’écran, s’il te plaît ? On ne voit pas son visage.

– OK.

L’image bouge, révélant les yeux de Malone. Il nous observe dans un ping-pong larmoyant. La voix de Liam, hors champ :

– C’est bon, comme ça ?

– Nickel. Tu peux y aller.

Il lui arrache l’adhésif. Transpirant de terreur, Malone me fixe. Son front se plisse ; il m’a reconnu. Le moment pour moi d’entamer la conversation :

– Salut. Tu me remets ? C’est moi, « le p’tit père ».

– QU’EST-CE QUE VOUS ME VOULEZ ?

– Arrête de crier ou « Adieu Malone ».

– Non… pitié…

Liam ouvre l’enveloppe, sort la photo de Sorville et des autres. Notre proie la regarde en secouant la tête. Moi, j’avale une gorgée :

– Tu reconnais ton œuvre, j’espère. On sait que tu t’occupais des soirées de Sorville. Vous deviez être sacrément proches pour qu’il t’ait choisi, non ?

– C’est… c’est pas ce que vous croyez…

– Qu’est-ce qu’on ne doit pas croire ? Que toi aussi, tu t’envoies des gosses ?

– Je n’ai jamais fait ça, dit-il en pleurant, jamais !

– On verra plus tard. Malone, on sait pour la Ford.

– Quoi ? Mais…

– À toi ! intervient Clarence.

À ces mots, Liam menace de renverser la chaise. L’autre s’agite, tirant malgré lui sur la corde. Clarence, d’une voix sèche :

– Mec, regarde-moi bien. Je suis le père de la petite fille qui a été tuée sur TON ordre et t’as une sacrée chance que je ne sois pas avec toi. Ne la gâche pas.

– De toute façon… vous finirez par me tuer.

– Non, on a besoin de toi pour le procès. Si t’as accepté de les aider, c’est que t’avais une dette envers eux. T’as pas dû faire beaucoup de taule pour tes photos, hein ?

– N… non.

– Sorville et sa clique se voyaient souvent au Hound Dog ?

– Oui… avec d’autres…

– Qui ?

– Des… des collègues… de la BBC.

Clarence et moi échangeons un regard. Il récupère un stylo et l’une des nombreuses photocopies. Je poursuis :

– Leurs noms.

– Si je parle, ils…

– LEURS NOMS !

– Fr… Freddie Storm… Stewart Hally… Alistair Crawford.

Clarence note, aussi troublé que moi, et pour cause : Storm, le célèbre

humoriste. Hally, l’ancien animateur d’ 1 It’s a knockout. Crawford, toujours le boss de BBC One et BBC Two. Les jambes du géant le plus influent du pays, vénéré par des millions de gens. Ces trois-là sont encore en vie, quelque part, à faire bronzer leur impunité. Une gorgée, et je continue :

– C’était juste des potes de Sorville ou ils trempaient dans ses combines ?

– Ils en faisaient partie… mes photos des ados… c’était pour eux.

– Et Witcliffe ? Tu l’as vu au Hound Dog ?

– Le…

– Oui, « L’Éventreur » !

Il acquiesce. Exalté, je me tourne vers Clarence – « Je le savais ! » – puis Yann, qui revient vers nous. Je fixe Malone :

– C’était un habitué ?

– Non… il n’est venu qu’une fois… j’en suis sûr, j’y étais toutes les nuits.

– Quand tu l’as vu, c’était en quelle année ?

– Je ne sais plus… c’est loin, tout ça.

– Cette nuit-là, il trinquait avec Sorville ?

– Ils… ils ne se connaissaient pas.

– Tu viens de nous dire le contraire !

– Je vous jure… c’est McGee qui l’a présenté à Jim, avec Blunkett.

Clarence cesse de noter, aussi troublé que moi. J’ai toujours cru au duo Sorville-Witcliffe, mais j’étais loin de penser que McGee en était à l’origine. Et encore moins qu’il connaissait…

– … Simon Blunkett ? Te fous pas de nous !

– Je vous jure que c’est vrai ! Il était pédé… c’est pour ça que McGee l’a amené !

– Admettons. Mais pourquoi Witcliffe ?

– J’en sais rien… je me souviens juste qu’ils sont tous montés dans les bureaux.

– T’es vachement précis pour quelqu’un qui a du mal à se souvenir.

– Je m’en rappelle parce qu’avant leur arrivée, Jim était très nerveux… il s’était fait interroger par les flics sur une pute morte près de chez lui.

– OK. Donc, c’était en 1977. Et après ?

– Jim et les autres sont allés danser… avec Witcliffe.

– Et Blunkett ?

– Lui, non… il a pleuré dans un coin.

Malone ne parle plus, il supplie. D’abord Liam, puis nous. Il implore Clarence, répétant que les autres l’ont obligé, qu’il n’avait pas le choix et qu’il nous a bien aidés. C’est vrai. Après quarante ans de délits et de magouilles, Malone aura permis de mettre en lumière une vérité. La dernière question revient à Clarence :

– Cette nuit-là, tu as photographié Witcliffe ?

– Non… Jim me l’a interdit.

– Tu sais quoi ? J’en étais sûr. Liam, à toi.

Malone comprend. Si le prénom de son ravisseur a été cité, c’est qu’il n’aura jamais l’occasion de le dénoncer. Liam s’accroupit devant l’écran :

– Quoi « à moi » ?

– Renverse la chaise.

– Ma is… on avait dit…

– ALLEZ !

Je me tourne vers Clarence, animal, comme moi. Yann s’approche, lui pose la main sur l’épaule :

– Clarence… non…

– Il a fait buter ma fille.

– Je sais, mais… Mark, dis quelque chose !

– Il a fait buter ma filleule.

Blême, Liam soulève le PC. Ses yeux occupent tout l’écran pour mieux happer nos regards :

– Non.

– PUTAIN ! explose Clarence, FAIS-LE OU…

– Je suis flic, pas assassin.

Il repose le PC au sol. Clarence et moi, on le regarde détacher Malone. Ce n’est qu’à ce moment-là, en le voyant pleurer dans sa pisse, que je reviens à moi. Oui, ils m’ont pris Amy. Oui, ils m’ont séquestré et torturé psychologiquement. Mais non, ils n’ont pas réussi à tuer ce qui me restait d’humanité. Et même si j’en souffre, même si je veux que Malone crève, il ira au procès témoigner contre Sorville et les autres.

Yann expire, soulagé. À l’écran, Liam retire la corde du cou de Malone et détache ses poignets. Fou de rage, Clarence bazarde sa chaise contre le mur :

– BRAVO ! SI C’ÉTAIT SON GOSSE QU’ON AVAIT BUTÉ…

Soudain, un bruit. Fracas, échappé de l’écran. Image choc : Malone, qui boxe le visage de Liam, au sol. Écrasé sous son énorme ventre, il peine à se libérer. Son assaillant, enragé, reprend son Magnum. Liam le désarme d’un coup de pied, Malone ramasse la corde et la lui enroule autour du cou.

Et il serre.

Et il s’acharne.

Et Liam se débat.

Et j’ai peur.

Et je hurle « LIAM ! », qui l’étrangle à deux mains.

Et il serre.

Et il s’acharne.

Et Malone se débat.

Et il a peur ; son regard. Ses yeux révulsés. Malone se fige, bave, puis bascule sur le côté. Liam expire profondément, se relève dans un sursaut. Horrifié. Je ne vois plus que ses jambes, parcourues de tremblements. La dernière image, avant qu’il n’éteigne l’écran.

Clarence et moi échangeons un silence couvert par les pleurs de Yann, accroupi dans un coin.

1. Émission adaptée du jeu français Intervilles et diffusée sur diverses chaînes entre 1966 et 2001.

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