...Et justice pour tous
Chapitre 50
50
– Allô ?
– Andy, c’est moi.
– Liam ! J’ai essayé de te joindre plusieurs fois ! Impossible !
– J’ai changé de téléphone. Je te réveille ?
– Oui, mais c’est pas grave. Où tu es ? À la télé, ils ont dit que…
– C’est des conneries. Tu es dispo, ce matin ?
– J’avais prévu de dormir. Pourquoi ?
– J’ai besoin que tu déposes quelque chose au Mirror. Tu peux ?
– Heu… oui… où tu veux qu’on se retrouve ?
– Un pote viendra à ma place, il s’appelle Yann.
– Qu’est-ce que c’est que ce plan ?
– T’inquiète pas. Il t’attendra à 9 heures devant l’entrepôt no 10 de l’aéroport.
– Je… j’y serai.
– Super. Il te dira à qui donner les trucs, c’est très important.
– Et je suppose que tu ne peux rien me dire.
– Pas encore. Merci, Andy… on se voit bientôt. Je t’aime.
– Moi aussi, et tu me manques. Fais attention à toi.
Liam est ensuite revenu à l’intérieur. Il nous a dit que son mec avait accepté, puis l’a décrit à Yann. Ce n’est qu’après que Clarence lui a dit « J’ignorais que tu étais gay ». Liam a répondu « Tout le monde l’ignore ». Attitude tout en contraste : après avoir souffert de ne pouvoir s’assumer au grand jour, il a fait de son secret une force. Notre chance à tous : le Mirror ne pourra jamais remonter jusqu’à nous.
Depuis, Yann est parti après un dernier café – « Ce serait con que je m’endorme au volant », une phrase qui n’a fait sourire que lui. Il m’a tapé sur l’épaule, avant de sortir avec sa sacoche. À l’intérieur, tous nos espoirs. On l’a regardé marcher jusqu’au bois où sa voiture a eu du mal à démarrer. Il s’est acharné pendant une minute, puis le moteur a vrombi. Les oiseaux se sont envolés, et Yann a disparu dans la brume.
Maintenant, il ne doit plus être très loin de l’entrepôt. C’est Clarence qui a eu l’idée. Il y a douze ans, c’est là-bas qu’on se retrouvait pour débriefer son infiltration. Lieu idéal pour rencard officieux : désert, à l’abri des regards. C’est sans doute ce qui inquiète Liam, à nouveau posté devant la fenêtre. Je ne vois que son dos, mais son anxiété est palpable. Je m’approche de lui, la bouteille à la main :
– Allez, ne flippe pas.
– Je regrette d’avoir impliqué Andy.
– Il ne fera que l’intermédiaire. Ce sera bouclé en dix minutes.
– C’est moi ou toi que tu veux rassurer ?
Liam me prend la bouteille. Trois gorgées, et il essuie ses lèvres d’un revers :
– On n’a jamais vraiment parlé depuis qu’on t’a sorti de l’hosto.
– C’est vrai, et je ne me souviens pas de t’avoir remercié… alors, merci.
– Quand Clarence m’a demandé de l’aider, je ne te cache pas que j’ai hésité.
– Qu’est-ce qui t’a décidé ?
– Lui. Il est borné.
– Et burné, aussi.
On échange un sourire. Clarence, lui, est toujours assis à la table. Depuis le départ de Yann, il alterne entre ses clopes et la photo dans son portefeuille. Une toute petite photo où Ann enlace Amy dans un parc. Quand il me l’a montrée, je n’ai pas pu la regarder plus d’une seconde.
Je reprends la bouteille, tète le goulot. Mes yeux passent de l’or du whisky à celui du soleil, qui perce au loin. Liam, à voix basse :
– Quand tout sera fini, tu feras quoi ?
– Je retournerai à Paris.
– C’est si bien que ça, là-bas ?
– Non. Mais je ne partirai pas sans voir les autres tomber.
Je termine la bouteille et, avec lui, observe le dehors. La verdure y est couvée par un dôme nuageux, traversé de trois rayons célestes…
Church Road,
à une trentaine de miles de là.
… que Yann contemple, guidé par son GPS. Curieuse région, vraiment. Nuages. Soleil. Pluie. Nuages. Soleil. Pluie. À croire que Dieu, s’il existe, ne s’est toujours pas décidé. Yann s’accommode de ce flou météorologique, étant né à Paris.
D’ailleurs, sa ville lui manque. Bientôt, il reprendra sa vie et tentera d’oublier Malone. Culpabilité, encore. Piqûre de rappel. Fatigue. Sérénité. Malone. Fatigue. Sérénité. Malone et oui, l’esprit de Yann s’est calqué sur ce climat changeant.
Au loin, un tracteur immobilisé. Dessus, un agriculteur coiffé d’un chapeau de paille. Il parle avec deux motards en uniforme. Barrage de police. Yann blêmit, cache sa sacoche sous son siège, ralentit et s’arrête.
(stress)
Le tracteur repart.
(tachycardie)
Le binôme s’approche de Yann.
(angoisse)
Il avale sa salive, misant sur sa notoriété. En France et ailleurs, quand des flics le reconnaissent, leur sympathie prend le pas sur leur méfiance. Toujours. L’un des motards examine l’habitacle et l’autre, d’une main autoritaire, fait signe à Yann de baisser la vitre. Il obtempère, actionnant la poignée d’une main crispée :
– Bonjour.
– Bonjour, monsieur. Contrôle d’identité.
Ils ne l’ont pas reconnu. Le cœur battant, Yann tend son passeport. Le motard l’examine, le lui rend :
– Qu’est-ce qui vous amène dans la région ?
– Je… je suis en vacances.
– En vacances ? Dans le Yorkshire ? Eh ben !
L’autre motard examine l’habitacle. Le premier plonge la main dans son uniforme et en sort un document. Avis de recherches :
Mark, rasé de près et vêtu de son manteau noir.
Clarence, en chemise et jean.
Liam, en uniforme de police, photo prise le jour de son intégration.
– Monsieur, avez-vous aperçu ces hommes ?
– Non.
– Vous êtes sûr ?
– Oui.
Yann soutient son regard, quand un van apparaît derrière lui. Le motard remet le document dans sa poche : « Si vous les voyez, contactez le 38 39 ou le poste le plus proche. » Yann acquiesce, puis redémarre. Il s’éloigne de l’étau policier, soulagé.
Le tracteur réapparaît devant lui. Yann le dépasse et – « Au rond-point, prenez la deuxième sortie sur Brownberrie Lane » – passe des champs aux terrains en friches. Au loin se dévoile la tour de contrôle. Il s’en réjouit, s’en remet aux rétroviseurs. Aucun véhicule. Il consulte son téléphone, 8 h 51, et accélère…
… lorsque Liam se détourne de la fenêtre. Il nous regarde Clarence et moi, assis l’un face à l’autre. Lui et sa photo, moi et ma bouteille. Liam s’approche :
– Mark, un café ?
– Non merci, je reste au J&B.
– Et toi ?
– Non plus. Tu ne veux pas t’asseoir ? Tu montes la garde depuis des heures.
Liam s’assoit entre nous, pose le Sig Sauer. Clarence nous tend son paquet de cigarettes, où nous piochons volontiers. Liam allume sa clope :
– Je peux voir ta photo ?
– Tiens.
– Merci… Elle est belle, ta femme.
– Ann me manque.
– Tu la reverras bientôt.
Au même moment, Yann franchit la zone de l’aéroport et dépasse les entrepôts. À l’entrée du n o 10, il reconnaît Andy, assis sur le capot d’une Rover. Yann coupe le moteur, retire la ceinture de sécurité, sort en surveillant les environs.
– J’ai peur qu’ils s’en prennent à Andy.
– Ça n’arrivera pas.
– On n’en sait rien, dit Liam en sortant son téléphone.
– Tu l’appelles ?
– Je regarde une photo de lui. Chacun son tour.
Yann avance avec sa sacoche. Andy décroise ses bras et l’accueille d’un sourire :
– Vous êtes Yann ?
– Et vous, Andy ?
Ils se serrent la main. Un avion décolle au loin. Yann frémit et, rassuré, le regarde disparaître dans les nuages. Ses yeux passent du ciel aux environs. Aucun employé, personne. Il ouvre sa sacoche, sort le dossier et la clé USB, qu’il tend à Andy.
– Il est beau gosse, ton mec.
– Je sais, sourit Liam.
– Ça fait longtemps que vous êtes ensemble ?
– Non, c’est récent.
– Depuis quand ?
Andy pose le dossier sur le siège passager. Une navette traverse le tarmac. Yann la suit du regard, puis refait face à Andy…
– Trois mois, environ.
– Hein ? Comment tu l’as rencontré ???
– Dans un bar… pourquoi ?
– C’est Keith ! Il s’est fait refaire la gueule, mais je le reconnais à ses yeux !
… désormais ganté de cuir. Dans sa main droite, un grand couteau. Au même moment, Clarence explose : « TROIS MOIS ! IL EST REVENU JUSTE APRÈS LE ST ANN’S ! » Je lui arrache le portable, reconnais le regard de l’homme cagoulé chez Sorville, cherche le numéro de Yann. Sa voix me revient :
– Je jongle entre les télés, le nouveau bouquin et le doc sur « Le boucher d’Ibiza ».
– C’est quoi, ça ?
– Un dingue qui charcute les tox, uniquement des nanas. On ne l’a jamais retrouvé.
Et je comprends, accablé. Ibiza, où Keith a sévi depuis qu’il a fui le pays. Ibiza et sa clinique de chirurgie esthétique financée à 51 % par Wing. Paniqué, je téléphone à Yann…
… poignardé en plein cœur. Il bascule en avant, écrasant sa joue sur l’épaule de son bourreau. D’une main, Keith le tient par la nuque et, de l’autre, tourne la lame :
– Alors ? On s’intéresse aux tueurs ?
– Aaaaah…
– Eh bien, apprends. Apprends et crève.
D’un coup sec, il remonte le couteau jusqu’au cou. Rouge diagonale, dispersée en effusions. Yann s’écroule, une main sur la gorge et l’autre sur le cœur. Ses yeux fixent Keith au son du téléphone. Un dernier spasme, et Yann rend son dernier souffle.
Keith balade son regard dans les environs, déserts, ouvre son coffre. Il soulève ensuite sa victime et la bazarde à l’intérieur, avant de lui faire les poches. Il trouve le téléphone, où le cadran affiche « Liam ». Le sourire aux lèvres, Keith prend l’appel :
– Allô, « chéri » ?
– C’est moi, dit Clarence d’une voix sèche.
– Oh ! Quelle bonne surprise !
– Ta gueule. Passe-moi Yann.
– Désolé, mais ça ne va pas être possible.
– Salaud… salaud !
– C’est tout ce que tu trouves à me dire, après toutes ces années ?
– Je vais te saigner, Keith. Je vais te retrouver et te saigner !
– C’est moi qui vais te retrouver, grâce au GPS de ton ami binoclard.
– Viens ! Viens, je t’attends !
– Merci pour l’invitation mais j’ai à faire, comme détruire votre dossier et votre clé USB. Allez, je te laisse. Bonjour à l’alcoolo et au pédé.
Keith abrège leur échange.
Fou de rage, Clarence jette le téléphone. La tête entre les mains et les paupières closes, je n’ai même plus la force de pleurer. Anéanti de douleur, je pense à Yann. Mon ami, mon ami à moi, que j’ai envoyé à la mort.
Liam, lui, est sorti en zigzaguant, sous le choc. Et maintenant, son cri traverse la porte jusqu’à nous. Hurlement à la détresse infinie, celle d’un homme trahi au plus profond. Un homme à jamais brisé qui, durant trois mois, a fait tendrement l’amour à son violeur.
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