...Et justice pour tous
Chapitre 37
37
(plic)
Le son, infime, a la délicatesse des grands timides. Et si sa présence se fait insistante, ce n’est que par son écho.
(plic)
Il résonne, matérialisé en image. Une balle de jokari, qui s’enfonce dans mon esprit et s’en extrait pour mieux rebondir.
(plic)
Et de trois. Avec toujours cet élastique déformé, relié à mon bras. Perfusion. Je l’observe, me découvre allongé dans un lit. Vaseux, je palpe mon torse. Besoin de sentir ma peau, comme preuve de ma persistance en ce monde. J’existe encore, je le sens à ma migraine. Infernale, semblable aux sonneries de milliers de téléphones. Enfer aggravé par l’atmosphère, mâtinée d’humidité et de terre.
À ma droite, Clarence. Entre ses mains, un exemplaire du Mirror avec une photo de Thatcher. La une, je n’y crois pas. Clarence me serre l’épaule ; contact pudique d’un presque fils à son faux père :
– Ça va ? Comment tu te sens ?
– Moins… parle moins fort… s’il te plaît.
Ses yeux me rappellent ceux d’Amy. Ma filleule adorée → « Cher parrain » → son courrier. Je le cherche, paniqué :
– La lettre d’Amy… où elle est ?
– Quelle lettre ?
Et voilà : j’ai perdu sa lettre, cette enveloppe qui rougit ma mémoire. Clarence m’aide à me redresser dans le lit, me tend un verre d’eau. Je refuse, désignant son paquet de Marlboro. Il y appose sa main :
– Tu ne veux pas attendre un peu ?
– Attendre quoi ? Allez, file.
Il prend deux cigarettes, m’en donne une et me l’allume. Je tousse violemment, à m’en fissurer les poumons. D’une main molle, j’essuie mes lèvres :
– Elle a un sale goût… je préfère mes clopes.
– Je t’achèterai des Dunhill. Tu veux manger un morceau ?
– Non. Ma perf’, c’est quoi ?
– Du magnésium. On va te requinquer, tu vas voir.
– Il y a du boulot… Thatcher est morte ?
– Oui. C’est arrivé hier.
– Eh ben… c’est ce qu’elle aura fait de mieux.
Je détaille la chambre. Murs de pierre. Petit crucifix en bois au-dessus de moi. Fenêtre aux rideaux entrouverts, à travers lesquels j’entrevois un terrain enneigé.
– Où on est ?
– Rotherham. T’inquiète, on ne nous localisera pas.
J’assimile ses mots par bribes sans mesurer nos chances ou nos risques. Et toujours cette sensation, lancinante.
(tristesse)
Un sentiment qui n’a rien à voir avec Amy, ni Barbara. Pour l’avoir tant enduré, je sais que le deuil s’accompagne de souvenirs. Là, c’est le trou noir. Chagrin intense aux origines inconnues. Clarence, encore :
– Hammett concentre les recherches sur le Wearside, grâce à Liam. Il nous informe par mails de la moindre action du bureau.
– Ça va vous retomber dessus… et Ann ?
– Je vais l’appeler, j’ai un « prépayé ». Comment tu t’es retrouvé chez Barbara ?
La porte s’ouvre et Yann apparaît. Ses yeux se voilent derrière ses lunettes, émotion que ne partage pas Janice, dans son dos. Yann me tapote l’épaule :
– Content de te revoir.
– Moi aussi… c’est dangereux pour toi de…
– Mon nom n’a pas été cité aux infos, personne ne sait que je suis ici. Ça va ?
– Non. Et elle, qu’est-ce qu’elle fout là ?
– Monsieur Burstyn, répond Janice, nous sommes dans la propriété de mon père où j’ai accepté de vous cacher, alors restez aimable.
– Hum… merci. Ce n’est pas risqué d’être ici ? Je veux dire, si on vous soupçonne.
– J’ai détruit ce qui pouvait me relier à…
– Janice m’a tout raconté, l’interrompt Clarence.
D’un hochement discret, elle me signifie que NON, elle ne lui a pas tout dit. En tout cas, concernant Amy. Mais il finira par apprendre la vérité. Ce jour-là, Yann et moi ne serons pas de trop pour le contenir. Yann, dont les yeux se plissent. Il entrouvre ses lèvres. Je comprends qu’il va éternuer, il le fait bruyamment. Bienvenue dans le Yorkshire.
– Mark, on a besoin de tes preuves.
– Heu… en fait, je n’en ai aucune.
– Vous m’avez menti ? intervient Janice.
Son regard devient le plus implacable des viseurs. Elle ressort, claque la porte. Sa colère résonne en moi, noircissant davantage ma tristesse.
(désespoir)
– Où elle va ?
– Au Mirror. Janice va nous aider, on va filer un dossier à la BBC. Elle m’a parlé de Shiny et du St Ann’s, mais je ne vois pas le lien.
– C’est le père Tom. Sorville est aussi de la partie.
– Jim Sorville ?
– Ouais. Il m’a séquestré… avant de m’amener chez Barbara.
– Non, c’est Keith. Il est revenu. On n’a aucune preuve, mais je sais que c’est lui.
– Impossible, tout le monde connaît sa gueule.
– En douze ans, il a eu le temps de changer.
Je repense à la silhouette aperçue chez Sorville, ce regard perçant. Un moteur vrombit à travers la fenêtre, où Janice s’éloigne à bord d’une Mini. Clarence, encore :
– Barbara savait ce que tu faisais ?
– Plus ou moins.
– Ça lui a suffi pour la tuer.
– Non. Il ne peut pas être avec les autres, il a grandi au St Ann’s.
– Et alors ? Il vénère Witcliffe, qui a pourtant tué sa mère. Keith est complètement fou, tu le sais.
– Mm. Yann, t’es allé à Broadmoor ?
– J’ai fait ce que tu m’as dit. Witcliffe n’a rien répondu, mais… il sait des choses sur Sorville, j’en suis sûr. J’ai vu des tas de tueurs et jamais je n’ai ressenti ce…
Il ne finit pas sa phrase. Inutile. Je le crois. La connexion Sorville-Witcliffe, je l’ai vue dans ses yeux. J’écrase ma clope, Clarence en allume une autre :
– Désolé, mais je ne vois pas le lien entre Sorville et…
– Il a été interrogé en 77, mais ça n’a jamais figuré dans le dossier. Il est protégé, il connaît du monde ! Il a eu les clefs de Broadmoor alors qu’il n’a rien à y faire !
– Écoute, je veux bien qu’on cherche qui l’a nommé là-bas, mais…
– Il n’y a pas que ça ! Tu ne l’as pas vu avec Shiny ! Il se tape des gosses, lui aussi ! Il m’a montré des… des…
Je bégaie nerveusement, revivant mon traumatisme. Et voilà : ma rage éclaire enfin la dépression qui me hante depuis mon réveil.
(MANQUE D’ALCOOL)
Pris de convulsions, j’arrache la perfusion. Clarence essaie de me contenir – « Les sangles ! » – en pesant de tout son poids. Araignées, par milliers. Elles violent ma bouche. Orgie d’abdomens râpeux. Le paquet de clopes, que Clarence enfonce pour que je n’avale pas ma langue. Oui, je suis conscient de ça, et du reste. Tous ces insectes qui m’enveloppent. Mes bras capitulent. Mes poignets, que Yann sangle fermement. Ses yeux pleurent, ma bouche l’insulte :
– SALAUD !
Je le repousse d’un coup de pied. Yann s’écroule et Clarence, bouleversé, prend le relais. Il me tient les jambes, les attache. Je lui crache dessus, stoppé par une crampe. Clarence réinstalle la perfusion, repique ma veine et hurle « Sédatifs ! » à Yann, qui ne réagit pas. Il répète son ordre, couvert par les insectes grouillant dans mes tympans. Ils envahissent mon crâne, expulsant mes yeux pour déborder en serpents ; les doigts de Clarence réglant le débit de la tubulure.
– DÉTACHEZ-MOI ! EMMENEZ-MOI À L’HOSTO !
– Désolé, puis des sanglots dans la voix : on ne peut pas.
– ME LAISSEZ PAS AVEC EUX !
– On a des médocs, ici. On va s’occuper de toi, mais il faut que tu t’accroches. Courage, Mark.
Les larmes aux yeux, il recule jusqu’à la porte. Yann lui tape dans le dos, tout aussi meurtri. Ils sortent en traîtres, et la chambre devient ma cellule.
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