...Et justice pour tous

Michaël Mention · Chapitre 26 sur 59

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...Et justice pour tous

Chapitre 23

23

 

 

1 – Démonter l’arme.

Assis en tailleur, je retire le chargeur. Je le pose à droite, fais glisser la culasse. Elle se désolidarise, je la pose à gauche. Et tout ça, sans trembler. Sans whisky, aussi. Pas besoin. Aujourd’hui, je suis confiant. Peut-être est-ce dû aux Floyd, qui ensorcèlent mes tympans. Dogs et son fatalisme poignant :

« You know it’s going to get harder and harder

Harder as you get oldeeeer !

And in the end you’ll pack up and fly down south

Hide your head in the sand,

Just another old man

All alone and dying of canceeeer ! » 1

En tuant Amy, ils ont fait de moi un chien. C’est en chiens qu’ils mourront. Ce soir, après le cocktail à la mairie de Wakefield. Un hommage aux victimes, show cynique où seront présents Wing et le père Tom. Le premier en tant qu’organisateur, le second comme « homme de foi lavé de tout soupçon ». Sorville y sera également. J’ignore s’il est impliqué ou s’ils se sont servis de sa notoriété pour se protéger, mais je finirai par savoir.

2 – Graisser l’intérieur de la carcasse.

J’appuie sur le spray. L’huile ruisselle entre l’acier, puis dans le percuteur. Sous la gâchette, aussi. Important, ça. J’essuie à l’aide d’un mouchoir en papier, y récoltant la poussière la plus microscopique. Impure, comme l’est peut-être Sorville.

Tout ce que je sais, c’est que les flics l’ont interrogé au sujet d’Irene Richards. Ça, je l’ai appris aujourd’hui grâce à Internet. Trente-six ans plus tard. Je pensais avoir eu accès à tous les éléments de l’enquête, finalement non. Il n’a jamais été inquiété, n’étant pas à Leeds la nuit du crime. De plus, en 1977, on cherchait un brun moustachu et Sorville a toujours été blond. Bref, il n’y avait aucune raison de creuser, jusqu’à la photo. Ce cliché pris il y a vingt ans à Broadmoor, et qui ne cesse de me hanter.

3 – Faire de même avec la culasse.

Je graisse avec soin, m’attarde sur le ressort. Autre mouchoir, même précaution. Un dépôt reste à l’intérieur. J’y remédie avec la pince à épiler, capturant ce nuisible. Un parasite, comme l’était Shiny.

4 – Nettoyer le canon.

Je déchire le coin du mouchoir et, du bout des doigts, l’insère dans la fente à l’extrémité de la tige. Minuscule bout de papier, que je frotte à l’intérieur. Je prolonge le rituel en tournant la tige. Nettoyage validé et nouvelle couche d’huile. Pour lubrifier, cette fois.

5 – Nettoyer les cartouches.

Du pouce, j’expulse les balles du chargeur. Je sors les autres de la boîte pour les astiquer une à une, au son de l’implacable solo. Gilmour et son doigté, qui rend mon spleen abyssal. Noir crasseux ; ce ciel au-dessus des cheminées de la Battersea Power Station illustrant le vinyle. Si elle a été choisie, ce n’est pas pour rien. À l’époque, l’usine a failli fermer sous la pression de Thatcher. Tout un symbole.

6 – Graisser le chargeur.

Un symbole de plus. Tout est lié, depuis 1977. Les Floyd taclent « Maggie », qui trinquera plus tard avec Sorville, lequel connaissait déjà Wing, Shiny et Witcliffe. Leurs aboiements résonnent en moi, quand survient cette note de basse à 5 min 24 s. Sa gravité sonne mon constat : oui, tout est lié. Si George n’était pas mort, je n’aurais pas repris l’enquête après lui et n’aurais pas connu l’ascension, puis la déchéance, pour me retrouver ici.

7 – Remonter l’arme.

Jamais je n’ai été tributaire de mon existence. Elle n’a été qu’un zigzag logique, un chaos balisé dès le premier crime de Witcliffe.

Il n’a pas tué par hasard.

La cassette n’a pas été envoyée par hasard.

Je n’ai pas rencontré George par hasard.

Il n’a pas fait un infarctus par hasard.

Je n’ai pas été promu par hasard.

Harris n’a pas tué par hasard.

Je n’ai pas foiré l’enquête par hasard.

Je n’ai pas été viré par hasard.

Je ne me suis pas soûlé cette nuit-là par hasard.

Je n’ai pas tué ce mec par hasard.

Je ne suis pas allé en taule par hasard.

Je n’ai pas fui le pays par hasard.

Je n’ai pas échoué à Paris par hasard.

Je n’ai pas traîné près de la librairie par hasard.

Je n’ai pas rencontré Yann par hasard, et je repose le Sig Sauer. Je retire les écouteurs, sors le Nokia de mon sac.

– Librairie Rock’n’Polars, bonjour !

– C’est moi.

– Mark ? Ça fait un moment ! Ça va ?

– Tu es en déplacement cette semaine ?

– Non. Tu veux passer, cet aprèm ?

– Je t’appelle de Bradford. Amy est morte.

Son malaise devient notre silence. Yann, la voix cassée :

– Mark, je ne sais pas quoi dire… que… qu’est-ce qui s’est passé ?

– Trop long. J’ai besoin de toi.

– Je suis là, mec. Tu peux compter sur…

– Non, c’est pour autre chose. Et ça doit rester entre nous.

– Heu… bien sûr. Je t’écoute.

Je marque un temps, durant lequel j’allume une Dunhill. Une bouffée de tabac pour méditer ma phrase, une autre pour la formuler :

– J’ai besoin que tu ailles voir Witcliffe à Broadmoor.

– Hein ? C’est quoi, ce bordel ?

– Je ne peux pas t’expliquer, pas maintenant, mais c’est important. Tu peux faire ça ?

– Qu’est-ce que tu veux savoir ?

– Réponds-moi. Tu peux le faire ou pas ?

Du téléphone me parviennent des frottements, suivis d’un écoulement. Je l’entends avaler une gorgée, puis me répondre enfin :

– Mark, je ne comprends rien. Tu parles d’Amy et… si tu veux causer à Witcliffe, t’as qu’à y aller.

– La direction n’acceptera jamais, je suis trop lié à lui. Tu dois y aller à ma place.

– Tu sais bien qu’on n’a pas le droit de filmer.

– Je ne te demande pas de le filmer.

– Mais il n’y a pas que ça ! Il faut faire une demande et…

– Alors fais-la, contacte l’équipe.

– Tu te rends pas compte, c’est pas si facile ! Et je doute que Witcliffe accepte !

– Je le connais, il sera fier qu’un spécialiste comme toi vienne le voir. Pour l’hosto, avec ta renommée, t’auras le feu vert ce soir.

– Tu te rends compte de ce que tu me demandes ?

– Oui.

À sa respiration succède le son d’une autre gorgée.

– D’accord, Mark… je vais le faire, pour toi… mais dis-moi pourquoi !

– J’y viens. Juste une chose : personne, de Witcliffe à l’équipe, ne doit savoir qu’on se connaît. Tu devras y aller à titre « pro ».

– Tu veux que je mente à ma prod’? Mais… bon, quand ?

– Le plus vite possible.

– T’es gonflé ! Déjà, tu me demandes un truc de dingue et…

– Je sais, mais c’est vraiment urgent. Tu m’as dit que t’étais libre, cette semaine.

– Oui, mais…

– Yann, s’il te plaît.

Je raccroche quelques minutes plus tard, repose le téléphone. Ce Nokia que Yann m’avait donné il y a bientôt trois semaines, sans savoir qu’il nous réunirait un jour ici, dans mon pays. Tout est lié.

 

1. « Tu sais que ça devient de plus en plus dur Au fur et à mesure que tu vieillis,

Et à la fin tu feras tes bagages et tu t’en iras vers le Sud

Cacher ta tête dans le sable,

Tu seras juste un autre vieil homme triste

Seul et mourant du cancer ! »

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