...Et justice pour tous
Chapitre 13
13
AMY SUSAN COOPER
06. 12. 2002 – 03. 02. 2013
IN LOVING MEMORY
La pierre tombale est sobre, sans croix ni portrait. Son seul ornement se résume à ce bouquet de pâquerettes, les fleurs préférées d’Amy. Elles ont été déposées aujourd’hui, leur éclat en témoigne. Sur leurs pétales demeurent quelques gouttes de pluie. Elles y resteront, ne pouvant s’évaporer dans une contrée si humide.
La bouteille à la main, je fixe ces chiffres gravés. À trois mois près, Amy aurait eu 11 ans. L’âge des premières amours et déceptions. À 20 ans, elle aurait été magnifique. Une grande dame aux valeurs bien éloignées de celles qu’on nous vend aujourd’hui. La mode, le fric, elle se foutait de tout ça. Amy était d’une autre époque, la mienne, celle des choses simples. Un piano ou une balade à cheval suffisaient à l’émerveiller. Avec le temps, elle serait devenue une artiste acclamée ou une championne d’équitation. Elle aurait même été capable d’être les deux.
Mais le conducteur d’une Ford Ranger blanche en a décidé autrement. Je n’en sais pas plus, Clarence a été incapable de m’expliquer au téléphone. Tout à l’heure, il insistera sûrement pour que je reste dormir. Lui ou Ann. Une femme bien. Amy avait la finesse de sa mère et l’audace de son père, mélange parfait pour le plus pur des êtres.
De sa richesse, il ne reste qu’une pierre dans ce cimetière de Bradford. Là, à une trentaine de tombes de celle de mes parents. Le lieu n’a pas changé, comme ma ville. Pourtant, je ne l’ai pas reconnue en la traversant. J’y vois un symbole que je n’ai pas la force de méditer.
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20 h 17,
Baildon.
Le taxi s’arrête près de l’église St John, assombrie par la nuit. Le chauffeur pakistanais – ça non plus, ça n’a pas changé – croit bon d’ajouter « Ça y est ! » Je lui donne ma monnaie, sors sans le saluer et, frigorifié, fouille mon sac. Pull. Boxers. Dunhill. J’en allume une, m’aventure sur Bowgate. Avant, Clarence et Ann habitaient Leeds. Puis, la hausse des loyers les a conduits à déménager. Ils en ont profité pour chercher une baraque pas trop chère pour vivre mieux. Baildon est un bled qui permet ça, si l’on ne craint pas l’ennui.
Autre rue, autre lotissement jusqu’au numéro 23. Portillon en bois. Maison d’un étage avec jardin et balançoire. J’écrase ma clope, mâche un chewing-gum pour gommer mon haleine tabalcoolisée. Une main pour me recoiffer, une autre pour lisser ma cravate, et je me décide à appuyer sur la sonnette. Attente, insupportable.
Un son me parvient à travers la porte, sous laquelle apparaît un filet de lumière. Des claquements de serrures précèdent l’ouverture. Je redoute d’être confronté à Cl… Ann apparaît, vêtue d’un pull au large col. Douze ans qu’on ne s’était pas vus. Ces quelques rides lui vont bien. Le deuil, moins.
Elle approche. Je plonge mes mains dans les poches de mon manteau, serre mes poings. Ann s’arrête devant moi. Sa pâleur est saisissante, malgré la nuit.
– Bonsoir, dit-elle d’une voix cassée.
– Bonsoir.
Ann bat des cils, sans doute irritée par mon haleine. Je me sens nul, j’ai honte d’être ici. Elle observe les environs d’un air suspicieux, ce dont je m’étonne :
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– Je regarde s’ils sont là.
– Qui ?
– Les journalistes. Merci d’être venu, Mark.
– C’est… c’est normal… il n’est pas trop tard ?
– Non.
Ann m’ouvre le portillon. Je la remercie, elle referme et m’invite à la suivre. Nous marchons l’un derrière l’autre. Je lutte pour ne pas regarder la balançoire et, arrivé sous le porche, lui demande :
– Heu… Clarence est là ?
– Oui.
Elle ouvre la porte. Une chaleur m’enveloppe, généreuse. Portemanteau avec imper et veste en cuir, sous laquelle je devine un petit K-way violet. Amy hante le lieu, persistance confirmée par ce parapluie blanc à pois verts. Ann verrouille la porte :
– Vous pouvez ôter votre sac et votre manteau.
– Merci…
Je les lui donne, elle les place à l’intérieur de la penderie. La porte coulisse, faisant frémir les photos encadrées sur le mur. Amy au piano, Amy au parc, Amy et son sourire qui me triture les entrailles. À ses yeux se superposent ceux de sa mère :
– Vous avez dîné ?
– Non, mais ça va.
– Vous êtes sûr ?
– Oui… je n’ai pas faim.
– Peut-être avez-vous soif. Vous voulez un thé, quelque chose ?
– Un verre d’alcool, si vous avez… pour me réchauffer.
J’ignore comment elle fait, mais ses lèvres s’unissent en un léger sourire. « Pour me réchauffer », j’imagine. Ann n’est pas dupe, je le sais. Elle pénètre dans le salon, je la rejoins. Table avec nappe à carreaux rouges et jaunes. Cheminée, où le feu apporte un semblant de vie à la pièce. Grande armoire à gauche. Les portes du bas sont ouvertes, révélant la collection de 33 tours de Clarence.
Je le découvre assis dans un fauteuil, devant une table basse. Mal à l’aise, je me tourne vers Ann. Elle acquiesce ; version faciale de « Vous pouvez aller lui parler ». J’avale ma salive, avance. Au fil des pas, la table m’impose une bouteille de scotch presque vide et un verre. À côté, un exemplaire du Mirror titré « St Ann’s : le père Tom lavé de tout soupçon » avec la photo d’un vieux prêtre.
Je m’approche de Clarence, avachi. Au terme d’une hésitation, je lui pose la main sur l’épaule. Il la capture de ses doigts crispés, avant d’éclater en sanglots.
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