...Et justice pour tous
Vengeance – 30 minutes
17 avril 2013
Londres,
9 heures.
Sale temps pour le pays.
Tandis qu’un crachin s’abat sur la capitale, la nation n’a jamais été aussi déchirée. Une plaie gigantesque où l’hémorragie s’intensifie dans chaque rue, chaque quartier. La fin est proche, attendue et redoutée par des millions d’yeux rivés sur la vieille ville. Bientôt, débuteront les funérailles de Margaret Thatcher. Pas d’obsèques nationales, même si ça y ressemble : près de deux kilomètres sont prévus pour la procession funéraire, de Westminster à la cathédrale Saint-Paul.
Depuis l’aube, la foule ne cesse de s’épaissir en masse informe. On pleure aux micros, on se réjouit face aux caméras et on étouffe. Des milliers de gens serrés, venus d’un peu partout pour assister à ce moment historique. Parmi eux, des adorateurs, nostalgiques d’une époque qu’ils n’ont pas endurée.
À leurs drapeaux et bouquets s’opposent des banderoles, rappelant les injustices du passé. Tensions d’un trottoir à l’autre, surveillées par les bobbies. Sous pression, alors que le cercueil n’est même pas encore apparu. Les autorités ont vu les choses en grand ; 4 000 policiers mobilisés. Ça, c’est pour le maintien de l’ordre. Pour l’image, près de 700 militaires seront déployés jusqu’à la cathédrale. D’ailleurs, les voilà qui arrivent, le torse bombé et l’uniforme sans le moindre pli. Un festival de bleu et de rouge…
Harrogate,
9 h 30.
… que William McGee regarde chez lui, à la télé, en nouant sa cravate. De la mort de Shiny, il ne reste ici que trois impacts dans le mur. Le reste, des traces de sang aux meubles criblés, appartient déjà au secret. Les ouvriers ont bien bossé et c’est pour ça qu’en ce jour si particulier, McGee leur a donné congé.
Il enfile sa veste, s’examine dans le miroir. Prêt pour la messe de Tom, en hommage à Thatcher. McGee lisse sa chemise et saisit sa tasse de café, quand sa main explose. Il bascule dans le sofAAAAAAH ! en agitant son moignon, découvre Clarence à sa droite. Clarence et la Winchester. Du canon s’échappe une mince fumée, qui scinde son regard haineux.
– Salut, William.
– Que… qu’est-ce que tu fous là ? Les flics te cherchent partout !
– Pas aujourd’hui, pas avec toutes les manifs.
– Les… ceux du coin seront là dans cinq minutes !
– Je serai parti avant.
Il fouille son jean, sort un passeport – « Mets-le dans ta poche intérieure » – qu’il jette sur le sofa. De sa main valide, McGee l’ouvre et découvre la photo :
– C’est… c’est…
– Mark, oui. D’ailleurs, il te passe le bonjour.
McGee glisse le passeport dans sa poche :
– Pauvre con ! Tu crois que ça suffira à tromper tes collègues ?
– Mark est déjà en route. Il sera arrivé avant qu’on parvienne à t’identifier.
– Qu… quoi ? blêmit McGee, attends !
– Tu vas crever, William.
– Non !
– Tu vas crever pour la mort de ma fille.
– Non ! C’est les autres ! C’est Jim qui…
Clarence tire, lui soufflant sa mâchoire. Le visage de McGee n’est plus qu’un front et un reste de nez. Il bave un cri, Clarence recharge le fusil. D’un coup sec, il lui enfonce le canon dans l’œil droit et lui pulvérise le cerveau…
Londres,
10 heures.
… alors que le corbillard quitte Westminster. À l’intérieur, le cercueil recouvert de l’Union Jack et de fleurs blanches. Au milieu, une carte rédigée par les enfants de Thatcher. « Mère chérie » et autres mots, dissimulés par les pétales. Le peuple se fige à l’instar des militaires armés. De la rue aux immeubles, tout le monde se tait. Aucun murmure, ni klaxon. Même Big Ben, le gardien le plus bavard de la ville, a compris qu’il fallait la fermer. La dernière fois, c’était pour Winston.
Au loin, une déflagration. La Tamise frémit, transmettant sa peur au peuple. Les enfants s’agrippent à leurs parents qui repensent aux attentats de 2005, tandis que les anciens revivent le traumatisme des bombardements. Nerveux, l’un des militaires serre son arme contre lui. Ce n’est rien. Rien de grave. Juste la première salve, tirée de la Tour de Londres. Le vacarme résonne dans le ciel, puis retombe en chuchotements : la foule, entre pleurs et huées.
Précédé de trois motards, le corbillard débute sa procession, suivi par une voiture noire et deux autres motos. Instant solennel au son d’applaudissements, quand les passions se déchaînent. « Dix millions ! » hurlent des étudiants, « On est en crise et vous claquez dix millions pour ça ! Honte au gouvernement ! » La suite est couverte par des cris, des coups. Des bobbies essaient de s’interposer.
Insultes et sanglots se mêlent sous la fine pluie. Les gouttes clapotent sur le corbillard auquel une, deux, puis cinq et des dizaines de personnes tournent le dos. Une réponse à celle qui aura tant méprisé la classe populaire, dont elle était pourtant issue. Plus les uns se tournent, plus les autres s’insurgent en bousculant les policiers…
Rotherham,
10 h 30.
« … découvert le cadavre de Mark Burstyn dans une villa à Harrogate. Tandis que les autorités recherchent le propriétaire, la police scientifique procède actuellement aux premiers examens… », dit la voix échappée de l’autoradio. Surpris, Keith coupe le contact. Surpris, mais surtout perplexe.
Il songe à alerter ses commanditaires, puis se ravise. Après tout, leurs histoires n’ont jamais vraiment été les siennes. S’il est revenu au pays, ce n’est que pour Clarence. Liam, lui, n’aura été qu’un bonus. Un pantin, qu’il est temps de piéger une dernière fois. Keith lui avait donné rendez-vous à midi, il est donc venu en avance.
Il enfile sa cagoule, ses gants, lisse le cuir entre ses phalanges et sort enfin. À sa ceinture, le couteau et deux grenades fumigènes. Dans ses mains, un Colt 45. Il inspecte les environs et s’évapore dans la brume, avant de réapparaître derrière le puits. Il écarte les bras et, d’un geste synchrone, dégoupille les grenades. L’une pour la grange, l’autre pour l’étable. Les fumées en ressortent et se mêlent à la brume, camouflées. Il écoute, à l’affût. Rien, pas la moindre toux. Personne.
Il se lève et, son Colt à deux mains, approche de la maison. Volets fermés. Silence couvert par le sifflement des grenades. Regard à droite, à gauche, et il enfonce la porte d’un coup de pied. Il reste à l’extérieur, dos au mur. Aucun tir en provenance de la maison, aucun son. Keith entre brusquement. Obscurité empuantie d’une forte odeur. Les yeux plissés de dégoût, il actionne l’interrupteur.
Une étincelle, il aperçoit quelque chose.
Une deuxième, il devine les bonbonnes de gaz.
Une troisième, il voit les fils dénudés du compteur qui EXPLOSE !!! Expulsé par le souffle, Keith virevolte en torche humaine. Il échoue dans l’herbe sous une pluie de feu. Carbonisé par sa défaite. Ou par la victoire de Liam. Question de point de vue et celui de Liam est à l’image de sa vengeance, sec : ce duel, Keith n’en était pas digne. Tandis qu’il hurle à la mort, son visage fond sous sa cagoule. Un dernier râle, et c’en est fini du « Nouvel Éventreur »…
Londres,
11 heures.
… alors que le cercueil, sur un affût de canon, approche de la cathédrale. Lentement, tracté par huit chevaux noirs et bordé par huit représentants des divers Corps. Derrière, il y en a d’autres. Très nombreux, sur la Marche funèbre de Mendelssohn. Les cuivres culminent, les applaudissements et les sifflets aussi.
Écrasés contre les barrières, les badauds prennent autant de photos que de coups. L’impatience générale a fait place à des conflits, çà et là. Scènes de violence, essentiellement verbales, de provocations en réponses tout aussi puériles. Ici, une insulte. Là, un doigt d’honneur. Vue du ciel, Londres doit ressembler à une gigantesque marmite à la surface bouillonnante.
Le cortège s’immobilise devant d’autres soldats, statufiés sous leurs tricornes. À l’arrière du cercueil, les huit officiers pivotent tels des automates. Ils se font face et avancent en crabe pour s’approcher du cercueil. L’instant serait hilarant s’il n’y avait pas cette petite fille, là, en train de pleurer dans les bras de son père. Elle ignore sans doute pourquoi, mais ce n’est pas grave car elle fait aujourd’hui son apprentissage.
Le cercueil glisse, gagnant deux à deux les épaules des officiers. Ils le soulèvent, se tournent pour monter les marches au son d’un cantique…
Queensbury,
11 h 30.
… qui résonne dans la chapelle du St Ann’s Orphanage. Les voix des enfants célèbrent la mémoire de cette Maggie dont ils auront beaucoup entendu parler. Son portrait est ici, sous les deux poutres croisées en crucifix géant. Vêtu d’un blanc céleste, le père Tom écoute tête baissée, comme ces gens devant lui. Ils sont nombreux. Bizarre, dans cette région marquée au fer rouge du libéralisme.
Il relève la tête pour dévisager les fidèles, parmi lesquels il ne distingue toujours pas son ami McGee. Bizarre, ça aussi. En bon protestant, William n’a pas vraiment sa place ici, mais hier, il lui a pourtant certifié au téléphone qu’il viendrait – « Vous avez du bon vin, les cathos ».
À la fin du cantique, le père Tom poursuit – « Mes frères, mes sœurs, en ce jour de deuil, à l’heure où la nation est plus que jamais divisée, je vous invite à ne pas céder à la tentation de la colère » – lorsque les portes s’ouvrent brusquement. Effroi, des bancs à l’estrade. Le prêtre découvre Clarence et son fusil.
« TOUT LE MONDE DEHORS ! » hurle celui-ci en avançant entre les bancs. Ils se renversent, les enfants paniquent et s’enfuient avec les autres. Tous, sauf le père Tom. À l’approche de Clarence, il se retranche derrière l’autel, terrifié :
– Non…
– Pour ma fille.
– Non !
– Pour Amy.
– NON !
Il se baisse, évitant la balle. Elle se loge dans la croix. Grincement du bois. Clarence franchit l’estrade. Craquement du mur. Le père Tom recule. Chute de l’énorme poutre, qui bascule en avant et l’écrase sur l’autel. Sa tête éclate en pastèque, dont le jus s’écoule…
Londres,
midi.
… comme cette larme, échappée de l’œil droit de David Cameron. Il la capture d’un index, se racle la gorge. Dans la cathédrale, des sanglots se font entendre d’un banc à l’autre. 2 300 personnes, 4 600 yeux rivés sur le cercueil disposé au centre, entre de très hauts cierges.
Au premier rang, Elizabeth II. Présente, malgré ses relations jadis tendues avec la défunte. À sa droite, le Prince Philip, sans doute content d’être sorti de son placard. Non loin, les petits-enfants de Thatcher, meurtris. Puis, les autres : membres du gouvernement, anciens ministres et ex-locataires de Downing Street tels que Major, Brown et Blair, le plus conservateur des travaillistes. Le plus con, tout simplement.
Le chef de l’opposition est également là, contrairement à Kinnock en charge à l’époque de Thatcher. Non loin, Kissinger côtoie d’autres salauds notoires qui ne seront jamais inquiétés par la justice. On a beau être en 2013, l’encens pue les années 70 et 80 dans ce qu’elles ont commis de plus ignoble, du Vietnam aux Malouines. L’ambassadeur d’Argentine devait s’en douter, puisqu’il a décliné l’invitation.
Obama est lui aussi absent, tout comme ses prédécesseurs. En fait, peu de chefs d’État ou de retraités du pouvoir ont fait le déplacement. Certains ont évoqué des raisons de santé, beaucoup ont menti. Les grands noms, on les trouve chez les stars : la chanteuse Shirley Bassey, le compositeur Andrew Lloyd Webber ou encore la pénible Sarah Ferguson. C’est elle que Sorville, deux rangs derrière, désigne à Wing. Vêtus de smokings. Le premier sans ses lunettes, le second avec son éternel catogan.
Cramponné au pupitre, Cameron regarde son épouse, puis leurs enfants, et poursuit son extrait de la Bible : « Et si je vais préparer une place pour vous, je reviendrai et vous prendrai avec moi afin que là où je suis…
Crowthorne,
12 h 30.
… vous y soyez aussi », dit-il à l’écran. La cérémonie, le vigile de Broadmoor la suit depuis le début. Son confrère, plus jeune, s’en fout comme de son premier rhume. Et puis, il a à faire avec ce visiteur qui vient d’arriver – Liam, livide. L’homme examine son insigne :
– « Détective Maverick ». Et vous venez voir Witcliffe.
– Oui.
Le vigile lui tend son badge, que Liam récupère dans sa main moite. Il le remet dans sa poche intérieure, l’homme poursuit :
– Nous n’avons pas été informés de votre venue.
– Comment ça ? Mon supérieur m’a certifié…
– Appelez-le.
– Il est en conférence de presse. Écoutez, je n’en aurai que pour une minute.
– Je regrette. Vous ne pouvez rencontrer un patient sans autorisation.
– Je suis navré d’insister, mais…
– Et moi, je suis navré de vous répéter que c’est impossible.
Liam s’assoit sur l’une des chaises, à deux mètres du portique. Derrière, le couloir. Et quelque part, Witcliffe. Le gardien se tourne vers Liam :
– « Maverick »… vous êtes passé à la télé, récemment ?
– Non, mais c’est le titre d’un film. Vous avez dû tomber dessus.
– Ce n’est pas la télé… la radio, peut-être… je peux revoir votre insigne ?
– Pourquoi ?
– Votre insigne, s’il vous plaît.
Liam se lève, fouille sa poche, sort brusquement le Magnum. Les vigiles réagissent trop tard : tenus en joue, ils lâchent leurs matraques. Liam en assomme un et retourne l’autre – « Conduis-moi à Witcliffe ! » – en lui appuyant le canon sur la nuque. Ils franchissent le portique. Arme détectée. Alarme déclenchée. Compte à rebours engagé.
Liam s’élance avec son otage. Ils atteignent une porte, des patients apparaissent au loin. « Cassez-vous ! » hurle Liam, pendant que le vigile insère sa clef. La porte s’ouvre, la course reprend, les témoins s’enfuient. Porte, encore. Sons, derrière. Deux surveillants, qui accourent. Liam ouvre lui-même la porte, casse la clef dans la serrure.
Il repart seul, en fusée hurlante : « Witcliffe ! »
Deux gardes armés le traquent.
Il investit une pièce vide : « Witcliffe ! »
Les gardes se rapprochent.
Il se remet à courir : « Witcliiiiiffe ! »
Des pensionnaires quittent la salle télé où, haletant, Liam s’arrête. Assis à quelques mètres de lui, Paul Witcliffe. Nullement paniqué. Serein, il a compris dès le premier cri. Mais il s’en fout, puisqu’il a déjà gagné il y a trente ans.
Ils se fixent. Instant historique, brisé par une détonation. Liam vacille, le dos ensanglanté. Ses poursuivants accourent avec leurs armes. Il entre en titubant, referme derrière lui. À sa droite, une armoire. Il la tire, puisant dans ce qui lui reste de forces, et bloque l’issue. Les gardes tambourinent contre la porte. Witcliffe, bras croisés :
– Allez ! Tire, qu’on en finisse !
– Non… tu… tu mérites mieux.
Écrasé de douleur, il se laisse tomber sur lui. Witcliffe bascule en arrière, écrasé sous son poids. Liam harponne son regard et lui assène un coup de crosse au front :
« WILMA MCCRANE ! »
Encore un coup.
« EMILY OLDSON ! »
Et encore.
« IRENE RICHARDS ! »
Et encore.
« TINA WILSON ! »
Le front saigne.
« JAYNE TEMPLE ! »
La peau se creuse.
« JANICE JORDAN ! »
Le crâne se fend.
« HELEN HICKS ! »
Le sang jaillit.
« YVONNE PARSONS ! »
La plaie s’élargit.
« JOSEPHINE BAXTER ! »
L’œil est expulsé.
« MARY SHERIDAN ! »
Le cerveau s’écoule.
« MAGGIE WALLS ! »
Witcliffe s’étouffe avec son cortex.
« THELMA SYKES ! »
Il agonise.
« LINDA HILLS ! »
Il meurt enfin, le visage réduit à l’état de flaque. Liam, dégoulinant de fureur, expire lourdement. Vacarme, derrière lui : l’armoire qui vient de se renverser. Dans un dernier effort, il applique le canon sous son menton…
Londres,
13 heures.
… et les larmes coulent à la sortie de la cathédrale. Émotion captée par les photographes, qui se bousculent pour obtenir la meilleure peine. On félicite l’évêque, on évoque la cérémonie. Stars et ministres mélangent leurs castes consanguines. Leur copulation pourrait engendrer le plus monstrueux des avortons, mais il ne verra pas le jour, chacun regagnant son monde. Ils se retrouveront d’ici peu à la réception de Guildhall, devant le buffet. La Reine et son Philip de mari, eux, sont déjà partis.
Des berlines s’éloignent, deux motos apparaissent, suivies du corbillard. Les applaudissements deviennent ovations, les pleurs se transforment en crise. Au loin, un homme escalade un réverbère – « Repose dans la honte, salope ! » – avant d’être neutralisé par trois bobbies. Le contestataire s’insurge, escorté à travers la foule. Police acclamée, police critiquée, police fatiguée d’être toujours prise en étau.
Derrière le corbillard, un Range Rover, puis un autre et une Jaguar. Les visages de la foule se reflètent dans les carrosseries noires. Direction le crématorium Mortlake, conformément aux exigences de Thatcher. Le cortège s’éloigne, bordé de saluts et de roses blanches. Certaines sont jetées sur la route, écrasées par les Range Rover.
La Jaguar passe à son tour, conduite par un jeune chauffeur. À l’arrière, Sorville et Wing. Les seuls stars conviées à l’incinération, eu égard à leur profonde amitié avec la défunte. Ils rallument leurs portables, les motards à l’avant ralentissent au premier virage et…
Baildon,
13 h 30.
… Clarence fuse à bord de la voiture. Celle de Liam, déposée à l’aube à la gare de Leeds. Liam qui a réussi, ce que confirme l’autoradio : « … explosion d’une propriété à Rotherham alors que nous apprenons à l’instant l’assassinat de Paul Witcliffe, le tristement célèbre “Éventreur du Yorkshire”, à l’hôpital Broadmoor… » mais la suite est couverte par les sirènes de police. Toujours plus proches.
Il accélère, retrouvant sa ville. Un havre de paix, comme le disent ceux qui s’y ennuient. Clarence était de ceux-là, mais il ne l’a jamais dit à Ann. Le plus important, c’était qu’Amy s’y sente bien. Là, dans ce lotissement qu’il atteint après deux heures d’impatience. Le trajet aurait dû ne durer qu’une demi-heure, mais il lui a fallu faire des détours. Passer par Leeds et Bradford où, sans surprise, les manifs anti-Thatcher ont dégénéré. Les bobbies ne l’ont pas vu passer, submergés par les émeutiers.
Et maintenant, après tant de sueur, Clarence freine devant chez lui. Il sort, fusil en main. Au loin, motos et trois voitures de police. Il ouvre le portail, traverse le jardin et dépasse la balançoire qu’aujourd’hui, il ose regarder. Les agents l’interpellent, il referme la porte derrière lui. Il la verrouille, bloque la poignée avec une chaise, se rend dans le salon. Sur le sofa, Ann est enveloppée d’une couverture. Sommeil lourd pour cause d’antidépresseurs.
Clarence s’approche du canapé, s’accroupit et pose le fusil au sol. De la main gauche, il lui caresse les cheveux :
– Chérie ? Chérie, c’est moi. Je suis de retour.
Ann entrouvre les paupières et, face à son visage, écarquille les yeux. Elle se redresse, se blottit contre lui :
– Oh, mon amour ! Tu m’as manqué !
– Toi aussi, dit-il avant de l’embrasser tendrement.
– Tu m’as tellement manqué !
– Je sais, mais c’est fini.
Dehors, les policiers tambourinent contre la porte. Leurs cris parviennent à Ann, trop assommée de médicaments pour y entendre des sommations :
– C’est quoi, ces bruits ?
– Ne t’inquiète pas. Je suis là, avec vous.
– « Vous » ?
– Oui, avec Amy et toi.
– Mais… elle est…
– Elle est belle, sourit Clarence, elle est magnifique avec ses nattes.
– Chéri…
– Et puis, ses yeux. Ses yeux bleu-gris, les plus beaux du monde.
Elle le fixe, interloquée, mais les mots font effet et réveillent le souvenir de leur fille. Alors, Ann sourit à son tour. Et c’est là, à cette microseconde, que Clarence lui tire dans la poitrine. Ann meurt dans ses bras et, une détonation plus tard, il meurt dans les siens…
Londres,
14 heures.
… quand les premières flammes germent autour du cercueil. Petites, semblables à des bougies d’anniversaire. 1975-2013. À deux ans près, il y en aurait eu quarante. 1975 : Thatcher prend la tête des Conservateurs et Witcliffe tue sa première victime, 2013 : ces deux-là crèvent ensemble, unis dans la même radicalité, en complices qu’ils ont toujours été. L’une a saigné le pays, l’autre en a profité pour saigner le peuple.
Le bois craque sous l’emprise du feu, grandissant. Essor calculé, conscient de son pouvoir de destruction. L’enfer fait durer son plaisir, enveloppe le cercueil plus qu’il ne l’emprisonne : ce n’est pas tous les jours qu’il se farcit une telle invitée. Du coup, il prend son temps. Une flamme pour chaque vanité…
« La Dame ne fait pas demi-tour »
… chaque injustice…
« L’économie est la méthode.
L’objectif est de changer le cœur et l’esprit »
… chaque provocation…
« Quand l’objectif d’un gouvernement est de parvenir à l’égalité, ce gouvernement constitue une menace à la liberté »
… lorsque descend la paroi d’acier. Bouleversés, les enfants de Thatcher revivent la mort de leur père, incinéré ici même il y a dix ans. Ses petits-enfants se serrent dans les bras. Wing échange un regard troublé avec Sorville, qui baisse la tête. Ultime signe d’allégeance envers celle qui l’avait anobli.
Le rituel terminé, la famille remercie le directeur de Mortlake et ses employés. Wing les laisse échanger quelques mots, serre des mains – « Toutes mes condoléances » – avec son acolyte. Les deux amis quittent ensuite la pièce. Direction la réception, où les invités sont en train de piller le buffet. Sorville est le premier à sortir, assailli par les journalistes.
– Sir Sorville, quel souvenir gardez-vous de madame Thatcher ?
– Celui d’une amie intègre et courageuse.
– Et quel regard portez-vous sur sa politique ?
Il ne répond pas, fidèle à son attitude depuis des décennies. Neutralité, pour ne jamais perdre son public. Il avance, brave d’autres questions. La foule l’interpelle à son tour, réclamant des autographes. Wing est lui aussi interpellé, suivi des membres de la famille. Sorville s’approche de sa Jaguar, où le chauffeur lui ouvre la portière arrière. Wing presse le pas, harcelé de toutes parts.
– Monsieur Wing !
– Aucune déclaration, merci.
– Monsieur Wing, s’il vous plaît ! Que pensez-vous…
– J’ai dit « aucune déclaration ».
– … de la mort d’Amy Cooper ?
À ces mots, il se tourne et me reconnaît dans la foule. Moi, ma barbe sale, ma parka et mon Sig Sauer.
Panique générale.
Sorville s’élance vers sa voiture, je lui tire dans la cuisse, Wing bouscule la famille et court vers le crématorium. Ma balle lui explose le crâne. Dispersion des derniers fuyards, sommations de gardes armés. Le chauffeur rétablit son maître et, me voyant approcher, l’abandonne. Les flics pointent leurs canons, j’appuie le mien sur la tempe de Sorville, ils baissent leurs armes. Je le savais ; ma proie est bien plus que ça. Et non, aucun d’eux ne prendra le risque de sacrifier « l’institution Sorville ».
D’une main, je les vise et de l’autre, le bazarde à l’avant de la Jaguar. Sa tête heurte le pare-brise. Je me jette au volant. Contact. Embrayage, et je fuse entre les barrières…
Townmead Road.
… suivant l’itinéraire prévu jusqu’à la réception. Voie dégagée. Gens terrorisés. Flics à mes trousses. Sorville bégaie :
– Comment t’as fait… pour venir jusqu’ici ?
– Tu sais ce que des jeunes ont dit, dans le car ? Que je ressemblais à un clodo avec ma parka. Or, ce n’est pas ça que les flics recherchent. C’est con pour toi, hein ?
Je passe une nouvelle vitesse, lorgnant d’un rétroviseur à un autre. D’un coup sec, je manœuvre le volant et aperçois…
Richmond Road.
… des bobbies qui agitent leurs talkies. J’accélère, ils détalent et je passe. Sorville, tassé sur le siège :
– Pauvre con ! Tu ne feras pas un mile !
– Le trajet est balisé. La route est à nous, Jim. Rien qu’à nous. Et tu vas crever, comme George a crevé à cause de toi. Toi et les tiens.
– Non, attends !
– Tes potes sont tous morts, t’es le dernier.
J’écrase la pédale d’accélérateur…
Great West Road.
… lorsque des militaires, loin devant, referment deux barrières. Je les enfonce, les propulsant dans les airs. L’une retombe sur un arbre, l’autre sur une voiture.
– Burstyn, écoute-moi !
– Vous vous êtes bien foutus de nous avec la cassette, hein ?
– Non ! La cassette, c’était pas nous !
– Ta gueule !
– Je te jure que…
Je le fais taire d’un coup de crosse, le saisis par les cheveux et – « FERME-LA ! » – lui martèle la tête – « FERME-LA ! » – contre le pare-brise. Nouveau virage, nouvelles voitures de flics. Leurs sirènes se mêlent aux autres…
Warwick Road.
… et je quitte l’itinéraire. Derrière, l’un des véhicules se rapproche. Sorville s’agite sur le siège :
– Où… où tu m’emmènes ?
– Surprise.
La voiture nous dépasse par la gauche, je l’envoie contre une barrière. Des gens s’écroulent. Je contourne le rond-point, fuse entre les arbres et les immeubles de verre. Les piétons s’écartent sur mon passage, à perte de vue. La poursuite devient traque. Je brûle un feu rouge, puis un autre…
Marylebone Road.
… et un camion nous percute. J’en perds le volant, le flingue. La voiture tourne, emportée par sa vitesse. Dispersion de la foule. Crissement des pneus. Sorville ramasse le Sig, la voiture heurte un réverbère, il lâche l’arme. Je la récupère et lui tire dans l’épaule. La balle lui arrache un cri inhumain, suivi d’insultes.
Je remets le contact. Le capot vibre, libérant une fumée à travers laquelle j’entrevois un hôpital. Et les cimes de Regent’s Park. Et des gens au milieu de débris. Et mes poursuivants, qui freinent tout autour. Je repars sous leurs tirs. Ils regagnent aussitôt leurs véhicules. J’en cible deux et, cramponné au volant, passe en force. Nos carrosseries geignent ; fracas aliénant. Londres reprend ses cris, syncopés de détonations. Les balles criblent ma voiture, l’une d’elles me saigne une oreille. Indicible, le mal décuple ma haine le long du parc…
Portland Place,
siège social de la BBC.
… jusqu’au lieu mythique. Sorville reconnaît sa maison mère, à laquelle je le renvoie en travelling surpuissant. Je mets ma ceinture de sécurité eeeeeeeeeeeeeeeet enfonce les portes sous la statue de Prospero. Elle se brise dans cette Tempête fantasmée par Shakespeare, accomplie par ma rage. Tornade de verre, d’acier. La voiture anéantit le hall et s’encastre dans un mur.
Les yeux mi-clos, je réveille mon bras engourdi et ouvre la portière. Sorville apparaît disloqué, tel un jouet défectueux. Je l’arrache à l’habitacle, l’envoie dans les décombres et, le Sig en main, m’adosse contre la voiture pour reprendre mon souffle. Éreinté, je palpe mon oreille, examine le chargeur. Six balles, encore.
Je balade mon regard. Hall semblable à un champ de bataille. Plafond fendu aux câbles pendants. Respiration, à droite. Je me tourne, visant une hôtesse – « NON ! » – cachée derrière des ruines. Je baisse mon arme, assène un coup de pied à Sorville :
– Allez, debout !
– Aaaaaah…
Il couine ; caniche grabataire au poil peroxydé. Je me baisse pour le soulever. Une balle explose ma clavicule, m’envoie contre le mur. Elle aurait dû être mortelle et se venge, me cramant le muscle jusqu’à l’os. Je riposte, rate ma cible. Un vigile ; deux. Je tire à nouveau. L’un meurt, l’autre ne tire pas puisque Sorville est désormais mon bouclier. Je vise sa tête :
– Jette ton arme !
– Ne…
– Ton arme ou je le bute !
Il obéit. Je pousse mon otage à travers les ruines. Les flics investissent le lieu, je menace de tuer Sorville. Ils reculent jusqu’à la rue, grouillante de Londoniens terrifiés. Pour eux, je suis un monstre. Bientôt, ils sauront. Je dirige Sorville vers les ascenseurs, où j’appuie sur chaque bouton :
– Il va falloir me guider, Jim.
– Où…
– BBC News, rien que pour toi.
Bruits, en provenance du hall. Avancée des flics. Je tire une fois, ils répondent par une rafale aveugle. Des portes s’ouvrent derrière nous. J’y pousse Sorville, qui me saute à la gorge. Je le renvoie dans l’ascenseur d’une balle bien placée, dans l’entrecuisse. Il rugit et je m’engouffre à l’intérieur :
– Quel étage ?
– Aaaaaaah !
– QUEL ÉTAGE ?
– S… s… sept…
J’appuie, les portes se referment sur les tirs. La résonance ébranle notre ascension. Je ressens les vibrations jusque dans mon épaule. Le mal y palpite ; chaos de chair et de tissu. Suant de douleur, je presse ma plaie. À mes pieds, Sorville n’en finit plus de gémir.
– Prépare-toi, Jim. T’es à l’antenne dans deux minutes. Tu vas commencer par qui ? Witcliffe ? Ou les autres ? Car vous êtes plus qu’une poignée, hein ?
– Aaaaaah…
– T’as toujours vu les choses en grand. Vous deviez être sacrément nombreux, non ? Réponds ! – OUI ! AAAAAAH !
– QUI ?
– Des… DJ… et des animateurs…
– Où ça ? Dans ta boîte ?
– Non… télé… loges…
Il bredouille quelque chose que je n’entends plus, médusé. L’ascenseur poursuit son trajet, mais le Temps s’est figé. Des viols, ici. Des tas de gamins abusés durant des années, au sein de la prestigieuse BBC. Horreur bien pire que celle que je croyais avoir découverte.
J’accuse le coup et fixe Sorville, qui rajeunit peu à peu. Ses rides s’estompent, son smoking se transforme en jogging, le sang autour de ses yeux dessine ses lunettes.
Back to the Seventies.
Je l’imagine quitter le plateau de Top of the Pops.
Je l’imagine en coulisses avec des enfants.
Je le vois et sens son excitation. Ses amis lui ouvrent la porte… de l’ascenseur. Tirs et sommations, dans le couloir. Je soulève Sorville, m’en refais un bouclier. Canon sur la tempe, recul sous l’étroite surveillance des flics. Une dizaine, tous l’œil dans le viseur.
– Libérez-le, Burstyn !
– D’abord, il va parler ! Tout déballer !
L’échange se poursuit, entre leurs ordres et mes refus. Sur les murs, le logo de BBC News, la chaîne la plus regardée du pays. Je recule avec Sorville à travers la plateforme de bureaux. Les employés s’éloignent. Des tasses se brisent, des chaises se renversent. J’interpelle l’un des témoins :
– Le direct, c’est où ?
– Stu… studio C.
Je recule avec ma proie. Au sol, une longue traînée. Nos sangs, où se mêlent vice et justice. Les flics les piétinent dans une avancée prédatrice.
Un pas, je longe le studio A.
Un pas, ils traversent les bureaux.
Un pas, je dépasse le studio B.
Un pas, ils quittent la plateforme et je pousse Sorville à l’intérieur d’un studio. Immense et désert. Caméras sans caméramans, spots sans techniciens, plateau sans clowns. Un écran géant m’impose le sourire de Thatcher. Hommage interrompu ; tout le monde a fui.
Je verrouille la porte derrière moi, lève la tête. En régie, des gens pétrifiés m’observent à travers la vitre. Je tire. Pluie de verre et panique des témoins :
– QU’EST-CE QUE VOUS VOULEZ ?
– Ça filme encore ?
– N… non !
– Au boulot ! Et ne vous foutez pas de moi, je veux un « retour écran » !
Derrière, la porte tonne. Assaut imminent. Je traîne Sorville jusqu’au plateau et lui colle la joue contre le bureau, face aux caméras où clignotent des points rouges. Le signal est lancé, confirmé par l’écran de contrôle. Je m’y vois, comme des milliers de gens à travers le pays :
Hammett, à son domicile.
Powell, dans son hospice.
Greenhill, chez sa mère.
La nation entière, de la Reine aux plus miséreux.
Des millions d’yeux au seuil de la vérité…
… en mémoire d’Amy, George, Clarence, Ann, Yann, Liam et toutes les autres victimes. Un scoop comme aucune chaîne n’en a jamais pondu à travers le monde. Plus fort que le Watergate. Plus fou que la mort d’Oussama. Mesdames et messieurs, bienvenue en ce 17 avril 2013, 15 h 08, jour historique. Il s’intitule Anarchy in the UK et c’est maintenant, mais les flics surgissent dans le studio. Cerné par les fusils, j’appuie le Sig sur la tête de Sorville.
– BURSTYN ! LÂCHEZ-LE !
– ALLEZ, JIM ! APPLIQUE-TOI, TOUT LE PAYS TE REGARDE !
Sorville ne dit rien. Je presse davantage le canon, si fort qu’il me semble lui creuser le crâne :
– ALLEZ ! ET SI TU COMMENÇAIS PAR THATCHER ? TA GRANDE AMIE !
Il ne parle toujours pas. Je le retourne, découvre ses yeux exorbités. Mort. Sorville est mort. La main crispée sur son cœur, qui a fini par lâcher. Qui nous a lâchés tous les deux. La star a fini déchue, et pourtant victorieuse : 84 ans, dont cinq décennies de pédophilie impunie. Bien joué, l’artiste.
Et me voilà, vieille épave agrippée à une autre. De ma main s’échappe une vérité désormais obsolète, Sorville glissant jusqu’au sol. Alors oui, pour toujours et à jamais, sale temps pour mon pays. Mon putain de pays, qui périra noyé dans son ignorance. Je ne m’en fais pas pour lui, il est habitué à l’obscurantisme.
Après tout, la vérité, ça se mérite. Mon peuple ne peut plus y prétendre depuis longtemps, puisqu’il a toujours élu et vénéré son propre cancer. Comme l’humanité tout entière. Des milliards, partagés entre salauds et soumis. Tous ceux-là ne méritent plus rien, surtout pas leur Histoire. Elle continue sans eux, précipitant la fin.
La mienne, car une détonation vient de retentir.
Et trois autres.
Et des douleurs, suivies d’un vertige.
Je lâche mon arme et vacille, mais vous le saviez déjà. Moi aussi. J’ai commencé cette histoire devant la télé, je finis à l’intérieur. Tout est lié. En revanche, ce que personne ne pouvait prédire, même moi, c’est que je m’écroulerais sous le sourire carnassier de Thatcher.
Et ça, ça fait chier.
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La porte s’ouvre et un halo cisèle le sol jusqu’à mon lit. La lumière introduit l’ombre d’une mygale.
À son déplacement succède celui d’un scorpion. Apparaît ensuite un cobra.
Lentement, le trio s’approche de moi. Leur frottement résonne dans mes tempes.
La mygale gravit le lit, suivie du cobra. Le scorpion les rejoint et, de ses pinces, courtise mes orteils.
Pétrifié, je les vois remonter mes jambes, creuser mon abdomen en direction d’une autre porte, plus intérieure. Un panorama familier, lumineux. Et cette fois, c’est moi qui rampe. Rampe et m’arrête. M’arrête et clos mes paupières, caressées par l’herbe fraîche de mon Yorkshire natal.
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