...Et justice pour tous
Chapitre 43
43
Ça y est, j’ai réussi à marcher jusqu’à la porte. Pour la première fois en cinq jours. Quand je l’ai dit à Clarence, il ne m’a pas cru. Je me suis vexé, puis j’ai compris qu’il voulait une démonstration. C’est ce que j’ai fait et on s’est pris dans les bras.
Il m’a mis la couverture sur les épaules, puis il a enfin ouvert la chambre pour me laisser aller aux toilettes. « Pour arroser ça », il a dit. On a échangé un sourire, j’ai gardé le mien jusqu’à ce que je voie mon reflet dans le miroir. Mon teint jauni. Et mon urine, là, étrangement brune. Anxieux, je tire la chasse.
Déni.
Je sors, traîne mes chaussures jusqu’au salon envahi de mouches. « Une pause et on se retrouve avec Lady Gaga ! » s’exclame une voix juvénile. Trax FM, échappée de l’un des PC. Hier, c’était BBC Radio Sheffield. Clarence, à l’affût de la moindre info nous concernant. Il est dans la cuisine, réchauffe ses doigts au-dessus d’une casserole d’eau bouillante. Je le regarde vider un sachet de pâtes. Féculents, pour nous booster tous les deux. Je m’enveloppe dans la couverture :
– Ils n’ont rien dit pour moi, à l’hosto ? Ma pisse a une couleur bizarre.
– C’est toi qui es bizarre.
Je me dirige vers la porte et serre la poignée glacée ; aperçu de la température extérieure. Je sors, happé par le froid. Je ne lui en veux pas, car il m’apporte ce que je suis venu chercher. Ces parfums de terre et de chlorophylle, affinés de ce printemps qui n’appartient qu’au Yorkshire. Humidité subtile, à la fois légère et lourde. J’inspire, purge mes narines de cette odeur de tombeau à laquelle la chambre m’a habitué.
Je frictionne mes bras, avance de deux pas, découvre la colline. En contrebas, la brume domine un royaume de verts qui cohabitent en harmonie. Ils sont tous là, du vert olive au vert émeraude. Le dégradé est magnifique et pourtant, il m’attriste. Quoi que je fasse, quoi que je pense, j’ai envie de pleurer. Le manque, encore et toujours.
« Allez, rentre ! » intervient Clarence. Je le rejoins à l’intérieur. Il referme la porte, m’aide à m’asseoir sur une chaise :
– Pâtes au beurre, ça te va ?
– Pas envie.
– Tu n’as rien mangé depuis hier.
– Pas faim.
– Mm. Comment tu te sens ?
– Tu vas me demander ça tous les jours ?
– Oui. Alors ?
– Ça va mieux… un peu mieux… et toi ?
Il ne saisit pas ma question ou fait semblant, mais je veux ma réponse. Du regard, je lui désigne ses antidépresseurs. Il acquiesce :
– Ça va. Tu veux un Coca ?
– Je vais devenir diabétique avec tes conneries. Ce que je veux, c’est du café.
– C’est trop tôt, Mark. Pas d’excitant, tu le sais.
J’insiste du regard, il accepte et regagne la cuisine. Ses gestes sont vifs, je suis jaloux. Il revient avec un mug de café, dont j’avale une gorgée ré-gé-né-ra-tri-ce.
– Du nouveau ?
– Janice planche sur les trucs caritatifs de Sorville dans d’autres hôpitaux, elle attend des news de l’I.C.O. Nous, avec Yann, on se concentre sur la discothèque.
– Laquelle ? Sorville en a eu plusieurs.
– Celle de Bingley. Jusqu’à présent, on n’a…
– Bingley ? Witcliffe a bossé là-bas, au cimetière.
– Sérieux ?
– Tu l’ignorais ? Qu’est-ce que vous foutez ?
– OH ! TU SAIS LE NOMBRE D’INFOS QU’ON A À TRAITER ? ON BOSSE NUIT ET JOUR PENDANT QUE TOI, TU PIONCES !
Je ne reconnais pas Clarence, défiguré par le deuil et la rage. Je m’en remets au mug, lui s’apaise :
– Désolé de m’être emporté, mais tu l’as cherché.
– Je sais… c’est moi qui suis désolé.
– Tu peux, et pour l’autre jour. Tu te souviens de ce que tu m’as dit pendant ta crise ?
– Heu… non.
Et là, tandis qu’il récupère les photocopies, j’ai peur. Terrifié à l’idée de lui avoir révélé malgré moi les circonstances de la mort d’Amy. Non, ce n’est pas ça. S’il était au courant, Sorville et les autres seraient déjà morts. Je songe à lui demander ce que j’ai dit mais abandonne cette idée, Clarence étant à nouveau concentré sur le PC.
– Qu’est-ce que tu fais ?
– Je vais sur Google Map, pour voir la distance entre le cimetière et le Hound Dog.
– Non, pas la boîte. Tape l’ancienne adresse de Witcliffe, quartier Heaton.
Il s’exécute et une carte s’affiche sur l’écran. Nos yeux suivent le tracé, du cimetière au domicile de Witcliffe : trajet d’une dizaine de minutes qui passe par Keighley Road, où se situe la discothèque de Sorville. Nous échangeons un regard…
6 h 02.
… puis le Smartphone retentit, réveillant Liam. Il le récupère, soupire en voyant « Hammett » sur l’écran, et prend l’appel :
– Mmallô ?
– Ramenez-vous à Huddersfield, à l’entrepôt près du viaduc. Dans vingt minutes.
Hammett raccroche, laissant Liam à ses interrogations. Huddersfield ou Rugby City, le fief des Giants. Une ville de bourrins. Il repose le Smartphone, dont le cadran annonce un mail de Clarence : « Possible lien Witcliffe-Sorville. » Liam sourit, quand Andy se réveille à sa droite et se blottit contre lui :
– C’était qui ?
– Mon chef, je dois y aller.
– Pff… bon courage… je t’aime.
– Moi aussi.
Ils s’embrassent, Andy se tourne. Liam observe son dos, constellé de grains de beauté, puis se lève. « Dans vingt minutes », donc pas de douche. Il ramasse son boxer, hagard. Il se souvient de s’être vite déshabillé hier soir, mais c’est tout. Il a dû s’endormir illico ; hypothèse confirmée par ce polar au sol. Poussière tu seras de Sam Millar, avec lequel Andy l’a trompé cette nuit.
Liam enfile son jean, son tee-shirt. Un verre de jus de raisin pour le réveil, un chewing-gum pour l’haleine et le voilà dans l’escalier, où il enfile son blouson. Il sort de l’immeuble, stoppé net par la pluie – et merde ! – et court jusqu’à sa Ford. Moteur. Essuie-glaces. Bâillement. D’une main, il tourne le volant et, de l’autre, boucle sa ceinture. Peu de trafic sur Portland Way, c’est rare.
Les quartiers se refilent leur grisaille, du sol au ciel. Liam mâche nerveusement son chewing-gum, si bien qu’il n’a déjà plus de goût à la moitié du trajet. Le son de la pluie, jusqu’ici agréable, l’oppresse subitement. Il le comble avec Radio Leeds…
« Nouvelle nuit d’échauffourées à Londres, où des centaines de gens ont encore fêté le décès de Margaret Thatcher au son de The witch is dead »
… et change de station…
« Certains économistes annoncent un taux de croissance de 0,3 % pour ce premier trimestre, ce qui éviterait au pays une récession »
… avant d’éteindre. Marre de Thatcher. Marre des prévisions. Marre de Leeds et ses immeubles déprimants. En fait, ceux d’Huddersfield. Arrivée imminente. Il laisse passer un car d’écoliers et contourne le rond-point, avant d’apercevoir le viaduc au loin. Vus d’ici, ses poteaux en arcs ressemblent aux pattes d’un éléphant. Liam divague, il le sait, mais c’est comme ça : il adore tellement cet animal qu’il en voit partout. Surtout lorsqu’il croise Caine.
Liam passe de la route bordée de commerces au chemin herbeux, longeant le canal. Les pneus patinent, il s’excite sur l’accélérateur. Au loin, l’entrepôt désaffecté. Garés à l’entrée, deux voitures et un van de la Scientifique. Sous le porche, cinq silhouettes dont Hammett avec son parapluie. Liam s’arrête près d’un tas de planches trempées. Il s’en écoule un jus beige, qui forme une flaque. Il l’a remarqué trop tard et, les baskets dégueulasses, court jusqu’au porche. Il rejoint les siens :
– Salut. J’ai fait aussi vite que j’ai pu.
Aucune réponse. Regards en berne. Liam crache son chewing-gum et allume une cigarette. Hammett lui fait signe de le suivre. Il lui emboîte le pas, contourne l’entrepôt en direction d’une autre porte… à laquelle est fixée Janice.
Une flèche dans le front.
Debout et nue.
Punaisée en trophée.
Ses yeux sont grands ouverts, comme son ventre où dégouline la une du Daily Mirror titrée « Nouvel Éventreur : l’horreur continue ».
Foudroyé de terreur, Liam perd sa cigarette. Nausée. Tremblements. Poings serrés. Hypnotisé par tant d’horreur, il ne peut s’en détourner. Traumatisé à vie par le cadavre de Janice, dont il devine les derniers instants. Avant de la « finir » à l’arbalète, Harris s’est bien amusé au regard de ses ongles arrachés. Torture, pour obtenir la planque de Mark et Clarence. Les alerter. Tout raconter à Hammett. Non, Liam est incapable de parler. Son chef lui tapote l’épaule :
– Je sais, Maverick. Moi aussi, ça m’a fait un choc.
– …
– Vous la reconnaissez ? La chieuse du Mirror qu’on a croisée, l’autre jour.
– …
– Burstyn n’y est pas allé de main morte. Et vous savez pourquoi il a fait ça ici ? C’est là qu’on a trouvé une victime de Witcliffe en 78.
– …
– On arrête les recherches dans le Wearside. Il n’y était pas, on l’aurait vu avec tous les barrages qu’on a placés là-bas.
– …
– Il est forcément dans le coin, le témoin anonyme s’est foutu de vous. Scotland Yard va nous envoyer une dizaine de gars. Vous m’écoutez ?
– Oui… je… je vais chercher mes gants.
Liam s’éloigne, les bras ballants. Il déambule en fantôme alourdi de pluie et de névrose. Ses baskets s’enfoncent dans la boue. Chemin de croix laborieux, jusqu’à sa Ford. Il s’y enferme, regarde à travers le pare-brise. Là-bas, Hammett discute avec le binôme de la Scientifique. Profitant de son inattention, Liam sort son Smartphone et commence à taper son mail, avant de craquer.
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La porte s’ouvre et un halo cisèle le sol jusqu’à mon lit. La lumière introduit l’ombre d’une mygale.
À son déplacement succède celui d’un scorpion. Apparaît ensuite un cobra.
Lentement, le trio s’approche de moi. Leur frottement résonne dans mes tempes.
La mygale gravit le lit, suivie du cobra. Le scorpion les rejoint et, de ses pinces, courtise mes orteils.
Pétrifié, je les vois remonter mes jambes, creuser mon abdomen en direction d’une autre porte, plus intérieure.
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