...Et justice pour tous
Chapitre 44
44
Une demi-heure que Clarence, Yann et moi n’avons pas échangé un mot. Ce silence est insupportable, même si j’ai ma part de responsabilité. Mais ce n’est pas à moi de parler, c’est à Clarence. Lui qui a sollicité Janice. C’est pour ça qu’il a les larmes aux yeux. La culpabilité, et l’absence d’Amy.
Assis à sa droite, Yann est tout aussi brisé. Liam est resté chez lui. Il nous a prévenus par mail, terminé par « Besoin d’être seul ». Quant à moi, plus je renais, plus je souffre. Amy. Sevrage. Janice. Impossible de savoir ce qu’elle a révélé à Keith. C’est ça, le plus dur. Être dans le flou, redouter à tout moment que les flics débarquent. À coup sûr, les gars armés du C.I.U. Des cow-boys, qui se sont trompés de pays.
Du coup, on se tient prêts.
Après avoir lu le mail, Clarence a fouillé la propriété de fond en comble en quête d’une autre arme. Dans l’étable, il a trouvé une vieille Winchester et des cartouches. Depuis, le fusil et le Sig sont sur la table, à côté du dictaphone de Janice.
Tout ce qui nous reste d’elle, c’est ça et sa boîte mail. Clarence la consulte toutes les dix minutes, au cas où l’I.C.O. enverrait d’autres docs. Il l’espère ; il est bien le seul. Moi, je n’attends plus rien. Et Yann, lui, se lève :
– Je vais rentrer à Paris… tout ça, c’est trop pour moi.
– Tu restes ici, lui dit Clarence.
– Désolé, les gars, mais…
Clarence serre la crosse de la Winchester. Yann panique autant que moi :
– Qu’est-ce que tu fais ?
– Rassieds-toi, Yann.
– Mais…
– ASSIS !
Il s’exécute. Clarence ne lâche pas le fusil et, de l’autre main, allume une Marlboro :
– On va continuer les recherches.
– Harris peut débarquer à tout moment !
– Il ne viendra pas.
– T’en sais rien ! Et les flics ? Ils finiront par nous trouver !
– Janice nous l’a dit, elle a veillé à ce que rien ne la relie à ici. La preuve, elle nous a aidés pendant des jours sans que personne ne la soupçonne.
– Keith l’a bien trouvée, lui ! Il a forcément eu une info par quelqu’un ! Votre chef, là, Hammett ! C’est sûrement lui !
– S’il était dans le coup, il nous aurait envoyé ses gars. On ne craint rien ici.
– Alors, pourquoi tu ne lâches pas la Winchester ?
Clarence soutient son regard. L’envie de fumer me vient, sans que je sache pourquoi. Je referme mes mains sur le paquet et l’approche en le faisant glisser sur la table. Le son les irrite tous les deux ; ils battent des cils. À cran, eux aussi.
Moite, mon pouce glisse, échouant à actionner le briquet. Je m’y reprends à trois fois, lorsque la flamme jaillit et ravive ma mémoire. Ma rencontre avec Janice, à bord de la Fiat. « Janice Holcraft, du Daily Mirror », aussi sèche que sa vocation :
– Inutile d’être grossier. Je vous laisse trois jours.
– C’est trop court. Je n’aurai pas fini d’ici là.
– Vous m’appelez dans trois jours ou je vous dénonce.
Elle sort une carte de son sac, la pose sur le tableau de bord. J’y découvre son numéro de portable, son mail et son adresse.
– Elle m’avait laissé sa carte dans la bagnole. Keith a dû la récupérer.
– Le plus important, c’est de savoir s’il l’a fait parler.
– Elle ne lui a rien dit, ajoute Clarence, il lui a arraché tous les ongles : si elle lui avait révélé quoi que ce soit, il n’aurait pas eu à aller jusqu’au bout.
– C’est ça, ton argument ?
– Je suis d’accord avec Clarence, intervient Yann.
– Ah. Et je peux savoir pourquoi ?
– Il est flic. La torture, ça le connaît.
Clarence s’amuse de sa repartie. Clarence et son sourire, il y a longtemps que je ne les avais pas vus réunis. Mes lèvres se détendent à leur tour, puis celles de Yann. Un instant où Janice et Liam auraient bien leur place.
Et une bonne bouteille aussi.
Le manque revient.
Putsch stomacal.
La crampe est si violente que je me plie sur la chaise. Pire qu’une colique néphrétique ; je ne peux même pas crier tant je souffre. Ils se lèvent pour s’approcher, je les en dispense d’une main tremblante :
– N… non… c’est bon…
– T’es sûr ?
– Oui… ça va passer… je vais… m’allonger.
Le mal s’intensifie comme s’il m’avait entendu. Un espion, logé en moi pour guetter mes intentions. Yann et Clarence échangent un regard ; le second se rend dans la cuisine. J’entends à défaut de voir, les paupières soudées par la douleur.
Puis, un son. Familier, quasi intime. Je rouvre les yeux, découvre une bouteille de J&B sur la table. Là, devant moi. Ma langue frétille, claquant contre mon palais. Et je contemple cette bouteille, remonte ses courbes de verre jusqu’à sa chevelure de bouchon. Clarence le dévisse et me fixe comme jamais il ne l’a fait :
– On a longuement parlé avec Yann.
– M…
– Il en a acheté une dizaine. On n’en pouvait plus de te voir comme ça.
– M… mais…
– Maintenant que Janice n’est plus là, on a besoin de toi. On va y arriver, Mark. On finira par les coincer. Tous.
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