...Et justice pour tous
Chapitre 33
33
… et je me réveille en sursaut, tombant du lit. Le choc ravive mes courbatures, mes cauchemars, les bébés. Leurs hurlements me vrillent les tympans, s’amenuisent en bruits de pas. Près de moi, dans cette pièce où se referme la porte. Elle n’a pas claqué, mais ma tête résonne pourtant de mille et un vacarmes. Migraine. Sueurs. Manque.
Affamé, je peine à me relever. Mon corps nu, incroyablement lourd. Je suis une tortue écrasée par sa carapace. Et devant moi, deux bouteilles posées au sol. Du scotch, à ma portée. De toute ma vie, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. J’en attrape une, dévisse le bouchon mais n’arrive pas à la soulever. Même à deux mains.
Je me couche sur le flanc. Mes lèvres capturent le goulot, aspirant le whisky. La première gorgée a la violence de la naissance, la deuxième la saveur de l’immortalité. Encore une gorgée et la bouteille, déjà vide, me tombe des mains. Je relâche ma tête, la joue écrasée contre le sol. L’alcool me régénère peu à peu, réchauffant mon être. Et c’est bon. Réconfortant, comme une couette dans laquelle je me recroqueville. Je savoure l’instant en fixant le plancher. Ses rainures s’étendent en direction…
… d’une main.
Hagard, je rampe. Un mètre je continue, un mètre je m’épuise. Plus que quelques centimètres et la main devient bras, puis corps. Une femme nue, allongée sur le dos, éventrée. Une femme que je reconnais : Barbara, une flèche dans la bouche et son parapluie enfoncé dans le vagin. Jusqu’au manche.
L’horreur m’étrangle. Vertige – je me découvre dans sa chambre d’hôtel. J’étais au sol, je m’y enlise. Bouleversé, dans tout ce sang. M’enfuir. Me relever. Glisser sur la flaque et tomber, quand un son me parvient. Une sorte de sifflement, lointain. Il s’affine, orientant mon attention sur une fenêtre que je n’avais pas vue.
Je m’appuie sur le lit, m’approche de la fenêtre, m’écroule. Tandis que le son s’intensifie, je m’agrippe à la poignée de la fenêtre et me hisse, découvrant l’extérieur. Carrefour enneigé. Le son se matérialise en sirènes de police ; cinq véhicules apparaissent dans un freinage tonitruant.
Et je comprends. Je comprends que je dois fuir. Maintenant. Vacillant, je reviens sur mes pas. Au lit succède le cadavre de Barbara, encore. Nouvelle confrontation, bien plus meurtrissante. Ses yeux vitreux m’ordonnent de les regarder. Je m’efforce de les éviter, atteins enfin la porte. Je tourne le verrou, qui claque dans ma tête, puis la poignée.
Palier.
Escalier.
Marches.
Étage où, dans mon élan, je percute le mur. Je me remets en chemin. Deux bobbies surgissent au rez-de-chaussée :
– Arrête-toi !
– Non, attendez !
– ARRÊTE-TOI !
Paniqué, je remonte jusqu’à la chambre et m’y enferme. Ils martèlent la porte en hurlant. Le verrou résiste, malgré leurs coups de pieds. Je recule, trébuche contre le corps, échoue sur le lit. La porte, encore. Dehors, la rue grouille de flics et de journalistes. Tous me pointent du doigt.
Fracas, derrière moi. Je me retourne, plaqué au sol par le binôme. Je me débats, trois autres bobbies apparaissent et découvrent Barbara. Leurs yeux passent de l’épouvante à la haine, dont je suis la cible. Je tente de me libérer – « C’EST PAS MOI ! C’EST UN PIÈGE ! » – lorsqu’un coup de matraque me fait taire. Sonné, menotté, traîné à travers la chambre. Un agent, à ses confrères :
– On ne l’habille pas ?
– Avec quoi ? Il n’y a que des robes, ici ! On le laisse à poil, il l’a bien mérité !
Je suis ballotté dans l’escalier, sous les yeux des clients de l’hôtel. Sourds à mes implorations, les flics me conduisent dans le hall. Des micros m’assaillent :
« Mr BURSTYN ! POURQUOI CES CRIMES ? »
Harcelé de toutes parts, j’entrevois d’autres agents qui dispersent la meute. Je sors sous les flocons et les insultes. Frigorifié, livré à cette foule ivre de rage. On me crache dessus, on me jette des canettes, on me tire par les cheveux…
« SALAUD ! »
… pour me cogner le visage. Des bobbies viennent aider leurs confrères pour m’arracher aux gens déchaînés. Une bouteille est lancée, ratant ma tête. Un agent s’écroule, le crâne ensanglanté. Moi, je suis poussé en direction d’un fourgon…
« MARK ! »
… lorsque Clarence accourt vers moi, traversant la marée humaine. Hammett, que je reconnais, l’intercepte :
– Non !
– Lâchez-moi !
– Cooper ! Calmez-vous !
Les portes du fourgon me coupent d’eux et je suis violemment plaqué au sol. Le choc ponctue mon enfer, où je sombre peu à peu.
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