...Et justice pour tous
Chapitre 17
17
– Mark ?
– Mm…
– Mark ! Je vais y aller.
Mes paupières s’entrouvrent, me renvoient une couverture en laine. Et le sourire de Barbara, debout devant moi. Maquillée et moulée de cuir, prête à se vendre comme tous les jours.
Je détaille sa chambre d’hôtel. Téléviseur rose bonbon, frigo avec sticker « Girl Power », lampe de chevet ornée de badges musicaux – la piaule d’une quinqua restée bloquée sur ses vingt ans. Imposture annulée par cette seringue et ces élastiques sur la table. Elle s’assoit à côté de moi, allume une Marlboro :
– T’as l’air éclaté. Tu ne te souviens de rien ?
– Si… bien sûr.
– Tant mieux. T’as intérêt à me rembourser mon vase.
Elle m’indique sa commode. J’y vois un reste de récipient, aussi atomisé qu’un vestige de la Grèce antique. Je lui prends une clope :
– Désolé.
– Je déconnais. Vu ton état, ça aurait pu être pire.
– Je ne t’ai pas dérangée au moins ?
– Non, si j’exclus le fait que tu t’es excité contre ma porte à 2 heures du mat’. Café ?
– Je veux bien, merci.
Je fais craquer mes cervicales, me contorsionne. Le mouvement de trop, qui réveille mes côtes. Flashback, de ma chair à ma mémoire. Le dealer y meurt une seconde fois, déversant son cerveau liquéfié dans le mien. Il se remplit, s’étend en rouge marécage d’où émerge Amy.
Amy est morte, aujourd’hui encore.
Son absence revient labourer mes tripes, comme si j’étais frappé d’Alzheimer. Nouveau jour et nouveau deuil, plus meurtrissant que celui d’hier. Encore un matin à pleurer sans larmes. Barbara me tend une tasse de café fumant :
– J’ai mélangé ton sucre. Qu’est-ce qui t’est arrivé, cette nuit ?
– Pourquoi tu me demandes ça ?
Du regard, elle désigne mes mains. J’y retrouve ces restes de sang, mêlés à mes taches de vieillesse.
– C’est rien, je me suis fait agresser par un mec.
– Hein ? Où ça ?
– Je ne sais plus… j’étais bourré… il voulait mon fric. J’ai essayé de me défendre, une bagnole est arrivée et il s’est cassé.
– Tu te souviens de tout ça, mais pas de l’endroit ?
– C’était dans une rue… je crois.
Barbara ne cherche pas à en savoir plus, elle est pressée. S’il y a bien une chose qu’elle a toujours détestée, au-delà de l’héroïne coupée au plâtre, c’est d’être en retard au boulot. De Thatcher à Blair, on m’a bassiné avec le « citoyen volontaire et moteur de la nouvelle Angleterre », mais les vrais travailleurs n’ont jamais de cravate ni d’attaché-case. La force de ce pays, c’est ceux qui transpirent pour lui. Ça a débuté avec le premier cultivateur, ça a continué avec les artisans et ce sera ainsi jusqu’à la fin. Barbara revient à la charge :
– Et Malone ?
– Je ne suis pas allé le voir.
– Me prends pas pour une conne. Je sais que tu t’es pointé au garage.
– Mm. Malone n’a rien à voir avec la Ford.
– Et du coup, tu fais quoi ?
– Je rentre à Paris.
Elle écrase sa clope, saisit son parapluie, boutonne son manteau :
– Tu peux rester ici, si tu veux. On bouffe ensemble, ce midi ?
– Heu… on verra. Tu connais un type qui s’appelle « Crumbs » ?
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Plus tard,
Baildon.
Retour dans cette ville pépère, où je ne pensais pas revenir de sitôt. Dans le taxi, j’ai demandé au chauffeur de passer devant chez Clarence et Ann. Les volets étaient fermés, confirmant leur absence. Ça m’a rassuré de savoir que je ne les croiserais pas. Comme ça, je n’aurais pas à leur mentir.
Assis dans ce bar, j’avale une gorgée – Guinness aux frais de l’assassin d’Amy. Au comptoir, un freak discute avec la gérante. Il est question d’un référendum aux Falklands, où les gens auraient dit « oui » au maintien de l’emprise britannique. J’espère que les résultats ont été truqués ou c’est grave.
Je finis ma bière, songeur. C’est bizarre, le Temps. En taule et à Paris, il m’a maintenu dans une inertie élastique. Puis, en un jour, il m’a fait vivre bien plus qu’en douze ans : cette nuit, j’ai tué un mec et aujourd’hui, j’en guette un autre. Arthur Balister dit « Crumbs ». Un geek ascendant dealer, domicilié au nord de Bradford. Barbara ignore son adresse, mais me l’a suffisamment décrit pour je le reconnaisse. Et je ne le louperai pas, car il travaille à l’école où Amy était scolarisée… et que je surveille à travers la vitre. Porte fermée, bientôt ouverte.
Je pose un billet, me lève, boutonne mon manteau. La gérante ne me souhaite pas une bonne journée. Moi, je suis déjà dehors. J’allume une Dunhill, observe la rue. Aucun taxi. Ça va venir. En deux heures, j’en ai vu passer une dizaine. Attente, durant laquelle je regarde un clodo fouiller des poubelles. Un vieux, comme moi.
À la vue d’un taxi, je jette ma clope et lui fais signe. Il s’arrête à mon niveau. Je monte, passant du tapage de la rue à la pop de l’autoradio. Le chauffeur se tourne, m’imposant son front boutonneux :
– Bonjour, monsieur. Je vous écoute !
– Pour l’instant, on reste ici.
Il enclenche son compteur. Tourné vers la vitre, je surveille l’école. Je pense à Amy, son visage vieillit pour devenir celui de Yann. Il doit s’étonner de ne plus me voir. Plus d’une semaine que je ne suis pas passé à sa librairie.
La porte s’ouvre enfin, un homme sort : 30-35 ans, moustachu. « Crumbs », surnom que je comprends en le voyant avec un paquet de biscuits. Il se dirige vers une vieille Volkswagen. Je le regarde s’installer au volant :
– Suivez la Golf.
– J’espère que ce n’est pas pour faire des histoires. Le mois dernier, un client m’a dit de suivre une bagnole et au final, il a buté le…
– Ne vous inquiétez pas.
– C’est aussi ce que m’avait dit le mec.
Le chauffeur réveille son moteur, réactivant sans le savoir ma pulsion de mort.
Suivre « Crumbs » jusqu’à Bradford.
Repérer son adresse.
Acheter un flingue.
Revenir ce soir.
Le taxi s’engage sur Newton Way, à une vingtaine de mètres de la Golf. La pop fait place aux infos. D’abord, la famille royale : Elizabeth bien remise de sa gastro, Kate et sa grossesse. Voilà ce qui préoccupe mon pays. Nation de connards. Puis, le reste : suppression des allocs pour les familles les plus aisées (Cameron et son énième mesure anti-crise, même Thatcher n’avait pas osé), le Vatican en émoi à quelques jours de l’élection de son nouveau boss et Mandela, sorti de l’hôpital. « Âgé de 94 ans, il va bien », dit la voix. Non, Mandela n’est pas mort, nuance.
– Je vais devoir m’arrêter, dit le chauffeur, on est sortis de Baildon.
– C’était prévu. Suivez la Golf jusqu’à Bradford.
– Elle va dans la direction opposée.
Je regarde par la vitre, ne retrouvant pas les usines aperçues à l’aller. Le chauffeur ralentit pour amorcer un demi-tour. Je lui tends deux billets :
– Continuez. J’ai de quoi vous payer jusqu’à Londres.
– Mais…
Je lui montre l’intérieur de mon portefeuille. Il feint d’hésiter avant de prendre mes billets, et reprend la filature. La Golf nous entraîne dans la banlieue de La Grise, direction nord-ouest. Les infos cessent, Guiseley nous fait de l’œil avec son église et son stade. Pour la verdure, il me faut sortir de la ville en direction d’Otley…
– Ça va vous coûter cher, monsieur.
– Ça ne fait rien.
… puis Huby, dont nous dépassons la petite gare. De villes en villages, de stupeur en perplexité. Au loin, la rivière Wharfe. Les miles s’enchaînent, étirant notre trajet sur plus d’une demi-heure. Les champs nous bordent le long de l’A 658…
– Ralentissez, on est trop près.
– Ça va vraiment faire cher, vous savez.
… et la pop grésille, remplacée par un jingle de Stray FM. L’une des radios d’Harrogate, la ville thermale où mon père était venu retarder son cancer. La Golf nous balade entre parcs et hôtels, pour traverser un lotissement classieux. « Crumbs » ralentit et se gare, devant l’une des villas. Ici, dans ce quartier chic qui ne lui ressemble pas, à une heure de chez lui. Je tape sur le siège du chauffeur :
– Arrêtez-vous !
– OK, pas la peine de vous énerver.
Il s’immobilise à l’angle de la rue devant une cabine téléphonique, à une cinquantaine de mètres de « Crumbs ». Celui-ci sort de la Golf, se retourne pour surveiller les environs. Je me baisse, tends un billet au chauffeur :
– Gardez tout.
– Eh ben, merci ! Je vous attends ?
– Non, et repartez en marche arrière.
Je sors, ferme la portière sans la claquer. La zone est si paisible que le moindre bruit y serait perçu comme une anomalie. Là-bas, ma cible sonne à l’entrée de la villa. J’entre dans la cabine, feins de téléphoner et, de trois quarts, le regarde attendre. Le taxi repart, la grille s’ouvre. J’entrevois un garde du corps et un autre homme. Chauve, avec un foulard blanc. Non, une barbe. En fait, un bouc pointu.
Le vigile sort pour inspecter la rue. Du coin de l’œil, je les vois se serrer la main et regagner la propriété. La grille se referme, comme l’effroi se resserre sur ma gorge. J’ai reconnu l’autre homme. Et plus j’y pense, plus je repense à Tina Wilson. Je me revois, jeune flic, inspecter son appart’. Petite chaudière, petites tortues…
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17 avril 1977
… dans petit aquarium, petite table ronde, petites chaises, petite litière pour chat, petit téléviseur allumé mais sans le son, où je reconnais Top of the Pops.
Dans un coin, un agent fouille les tiroirs d’une commode. Un autre retire les coussins du canapé et, découvrant une petite liasse, la met aussitôt dans sa poche. Aucun d’eux n’a remarqué ma présence, mais j’ai tout vu. Je ne dis rien, car il n’y a rien à dire. Juste à déplorer que les flics touchent trois fois moins que les dealers et les macs. Je m’approche du téléviseur, dont je monte brusquement le volume. Beuglement d’Elton John, sursaut des agents :
– PUTAIN DE… oh, détective Burstyn ! Vous nous avez fait peur !
– C’était le but, agent…
– Guilmore, puis indiquant l’autre devant la commode, et voici l’agent Frost.
– Vous avez trouvé quelque chose ?
– Rien de spécial.
– Alors, continuez.
Un ronronnement attire mon attention sur mes mocassins, contre lesquels se frotte un chaton angora blanc.
– Désolé, vieux ! J’ai mes gants, je ne peux pas te caresser.
Le félin repasse inlassablement contre mes mollets. Je m’accroupis, approchant mon nez de la moustache du chaton :
– Tu as faim, c’est ça ? Attends un peu… Guilmore ! Allez nourrir le chat.
– Mais…
– Merci.
Guilmore remet les coussins et, les bras ballants, se dirige vers la cuisine. Le chaton l’y rejoint aussitôt. Au même moment, un quadragénaire vêtu d’une salopette en jean sort de la chambre. Il nous rejoint dans le salon, change son appareil photo de main pour serrer la mienne :
– Salut, toi ! Toujours pas revenu des sixties, à ce que je vois ?
– Ben, oui.
– Je te rappelle qu’on est en 77 !
– Tu peux parler ! Avec tes favoris, t’as la gueule de Bligh !
Le photographe recule, incommodé par mon haleine « frites-mayo-tabac ». Je le regarde sortir, puis pénètre dans la chambre. Murs roses. Tapis de style « indien acheté au coin de la rue ». Posters de Syd Barrett et du Che. Fenêtre fermée. Miroir à bascule. Penderie ouverte. Vêtements sexy bon marché. Soutien-gorge, culotte jaunie et collants sur le plancher. Table avec lampe à l’abat-jour cassé, deux Woodbines, chips au vinaigre, seringue, cuillère, briquet et élastique. J’examine le mur rougi d’effusions sanguines et les suis jusqu’au lit, où gît Tina Wilson. Je me revois, nauséeux, regagner le salon. Sous le choc, face à la télé. Elton John y est remplacé par l’homme que je viens de reconnaître :
Paul Hampton, alias Gary Shiny.
À l’époque, il avait une sacrée tignasse, sorte de choucroute permanentée. Sa coiffure était horrible, moins que ses combinaisons à paillettes. Ses fans le prenaient pour un apôtre du glam, mais ce n’était qu’un opportuniste. Avant de copier Bolan et Bowie, il s’était essayé au folk et au rock. Si ses merdes ne s’étaient pas vendues, il aurait fait du disco ou autre chose. D’ailleurs, quand il était has-been dans les années 90, il a dépoussiéré ses anciens tubes avec des pseudo-rappeurs.
Son retour avait tout pour réussir : un régime, une compil’ avec un mégamix, un Featuring avec les Who sur leur tournée Quadrophenia (pour se rappeler à la mémoire des vieux), une participation au film des Spice Girls (pour séduire les jeunes) et un concert prévu à Wembley avant une tournée mondiale.
En 1997, il a donc fait reparler de lui, mais pas comme prévu : arrêté pour possession de fichiers pédophiles. Renié par EMI et coupé au montage de Spice World, il a été condamné deux ans plus tard à la prison ferme. À peine quatre mois, au terme desquels il a fui vers le Cambodge. Là-bas, il s’est tapé des gosses jusqu’en 2002 avant d’être expulsé. Oui, sans être incarcéré, Shiny étant assez friqué pour corrompre les juges. Réfugié au Vietnam, il a remis ça, ce qui lui a valu d’être condamné en 2006 à trois ans de prison. Il a été libéré un an plus tôt pour bonne conduite et a disparu, avant de rentrer au pays l’année dernière doté d’un nouveau look : chauve, avec un bouc blanc et pointu. Un grand-père « swag » qui, face aux caméras, a crié à l’injustice.
J’ai appris son retour par la télé, à Paris, où son déclin a été radoté des centaines de fois. Devant la complaisance des médias français, je me suis dit qu’ils n’avaient rien à envier à leurs homologues anglais. Je me souviens d’avoir été indigné, écœuré par le parcours criminel de Shiny. Son vice, ses remises en liberté successives, son culot devant les journalistes. Comme des millions de gens, je l’ai haï, mais ça ne m’a jamais empêché de dormir.
Maintenant, il est 3 heures du mat’, je suis dans ma chambre d’hôtel et je sais que la nuit va être longue.
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