...Et justice pour tous

Michaël Mention · Chapitre 24 sur 59

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...Et justice pour tous

Chapitre 21

21

 

« But now is not the time to cryyyy !

Now’s the time to find out whyyyy ! »

Un Gallagher succède à un autre pour guitariser Live Forever. Sid était fan d’Oasis à en juger par les CD dans sa boîte à gants. Je ne suis pas surpris : il jouait au bad guy, mais sa sucette trahissait son artifice. Un imposteur, à l’instar de son groupe fétiche. Je n’ai jamais aimé Oasis. Les mecs, pas leurs tubes qui étaient efficaces et le sont encore. Je les détestais parce qu’ils pompaient leurs idoles, les miennes, sous couvert d’hommages. Des fourbes, comme Shiny. Ce porc qui vient de regagner sa villa dans sa Ferrari noire.

J’éteins l’autoradio, finis la bouteille. Je l’incline, précipitant la dernière munition dans ma gorge. Je sors de la Mustang. La portière claque, ébranle la nuit polaire. Sur Stray FM, ils ont dit qu’il neigeait chez les Français. Demain sans doute, leur temps pourri traversera la Manche. C’est ça, l’Europe : on partage tout, et si possible les emmerdes.

Personne dans la rue. Je boutonne mon col et traverse, mains dans les poches. Whiskysé à l’extrême pour avoir chaud, et être sûr de ne pas trembler quand je viserai. Je rejoins le trottoir, dépasse deux propriétés jusqu’à celle de Shiny. Fenêtres éclairées. À la lueur du réverbère, je découvre un autre nom que le sien à l’entrée de la villa. Soit il s’est payé une autre identité, soit la villa n’est pas à lui. J’aurai bientôt la réponse.

Pour l’instant, j’approche de la grille. Au sol, des spots éclairent une allée de graviers jusqu’à un colosse – le garde d’avant-hier. Il fume, évidemment.

– Monsieur, me dit-il, il ne faut pas rester là !

– Auriez-vous du feu, s’il vous plaît ?

Je le vois manier quelque chose, qu’il dirige vers moi. Je me tiens prêt. Non, ce n’est qu’une lampe. Ébloui, je protège mes yeux de ma main gantée. Il éteint sa torche, s’approche. Personne ne se méfie des vieux, jamais. Les gens sont cons.

J’extrais une Dunhill de mon paquet, la coince entre mes lèvres. L’homme arrive à la grille. « Merci », lui dis-je en souriant. Il actionne son briquet, qu’il lâche. Figé, mon silencieux entre ses yeux écarquillés. Je passe mon autre main à travers les barreaux pour le saisir par le col :

– Ouvre.

Il me fusille du regard, tape sur le clavier. Un son précède l’ouverture, quand il se libère et dégaine. Son cri, ma balle le censure avant même qu’il l’ait pensé. Pas mal, pour un premier tir. Il s’écroule, bloquant la grille. Je me faufile, ramasse son arme – un Glock – et lui retire son oreillette. Je l’ajuste sur mon oreille droite, surveillant les environs, m’accroupis pour le traîner jusqu’aux rosiers. Trop lourd. Tant pis.

La grille refermée, je traverse la propriété par la pelouse. Fontaine à droite et Ferrari à gauche, garée à côté d’une Porsche. Shiny ne se refuse rien. Une voix – « Rob ! T’es où ? » – fait vibrer mon oreillette. Le son off se transforme en pas. Je passe sous les fenêtres, m’arrête au bout du mur.

J’attends.

J’attends et j’écoute.

J’écoute et je tire.

Mon silencieux fait plus de bruit que la chute du deuxième garde. Je le désarme avant de revenir sur mes pas, les poches alourdies par les Glock. Dernier regard dans le jardin, et j’actionne la poignée. Couloir à l’éclairage tamisé. Murs blancs aux lustres muraux. Sol tapissé de rouge.

Je referme la porte, prends mon Sig à deux mains, avance lentement. Du silence naît un son, qui s’affine en blabla. Shiny n’est pas seul et ça, ce n’était pas prévu. J’avance encore un peu, quand survient une voix. Télé ; un journaliste. Soulagé, j’approche de l’angle du mur, à quelques mètres du salon où résonnent…

– Regarde ça ! Le nouveau pape est déjà croulant !

– Comme d’hab’. Tu reprends quelque chose ?

– Je veux bien un cognac, et me casser d’ici.

– Moi aussi, mais on a des choses à régler.

… deux voix masculines. L’une grave, l’autre rocailleuse. Deux voitures, deux mecs. J’aurais dû m’en douter. J’entends des glaçons s’entrechoquer…

– Bon, qu’est-ce qu’on fout avec « Crumbs » ?

– T’inquiète pas.

– Plus on attend, plus les flics feront le lien.

– T’inquiète pas, je te dis.

… et jette un regard furtif dans le salon. Microseconde durant laquelle j’entrevois Shiny en jogging, sur un canapé. L’autre est vêtu d’un peignoir…

– Je dis juste qu’on aurait déjà dû régler ça.

– On n’allait pas décider chacun de son côté.

– Et maintenant, on est là. Faut trancher !

– Arrête de flipper, Gary. T’étais plus couillu pour négocier tes contrats.

… mais je n’ai vu que son dos et son catogan. Soudain, un claquement de porte. Je frémis, terrifié en entendant des pas. Ils cessent à quelques mètres de moi…

– T’en as mis du temps ! T’as la chiasse ou quoi ?

– Ta gueule, Gary ! dit un troisième homme, la môme, c’était ton idée. Je t’avais dit que ça changerait la donne si on s’en prenait au flic, mais t’as rien voulu savoir, alors assume !

– Le flic allait tout découvrir et…

– Il était hors-jeu avant le St Ann’s et tu le sais !

– Sauf qu’il a continué ses interviews à la con !

… et je comprends, terrassé de lucidité. Tachycardie, pire que toutes les autres fois. Le trio poursuit sa conversation, mais je n’entends que son échange précédent. Ces mots terribles, ricochant dans ma tête en balles de squash. J’étais accroupi, je suis recroquevillé de haine. Le front sur mon canon, les paupières closes.

Et là, après tant de jours et de nuits passés à essayer de pleurer, je sens des larmes filtrer entre mes cils. Mes tripes se déchirent. La rage, que je censure en mordant ma main gantée. De toutes mes forces, à en percer le cuir jusqu’à ma peau. Le sang se répand dans ma gorge, altérant mon deuil en vengeance.

Mes yeux se rouvrent sur le Sig Sauer. Je tire délicatement la culasse en arrière et arme le chien. Clic. Le ressort place la balle dans l’axe. Je relâche la culasse, qui l’introduit dans le canon. Clac. Là-bas, le ton monte entre les trois hommes :

– Si mon idée ne vous plaisait pas, vous n’aviez qu’à en proposer une autre !

– De toute façon, c’est trop tard. Bon ! Et pour « Crumbs » ?

– Je propose que…

Shiny se tait face à mon canon. Les deux autres se retournent. Celui en peignoir pâlit, ses doigts se resserrent autour de son verre. À côté, un exemplaire du Mirror titré « St Ann’s : le père Tom lavé de tout soupçon » avec la photo du troisième homme, devant moi. Bien plus vieux. Un prêtre, qui a troqué sa soutane pour un costard. Il me fixe quand – « Les gars ? Où vous êtes ? » – l’oreillette me transmet la voix d’un troisième garde. Je me tiens prêt.

Dans quelques secondes, il verra ses équipiers.

Il vient de les voir.

Il sait que j’ai une oreillette.

Il sait que je sais et il est déjà dans le couloir.

Tourner la tête pour vérifier. Non, garder les autres dans ma ligne de mire. Tremblements. Mais je vais gérer. Il le faut. Il me reste treize balles et j’ai deux Glock sur moi, de quoi tous les buter et cribler leurs cadavres. Shiny se lève du sofa :

– T’es qui, toi ?

– C’est… c’est pour ça… que vous avez tué Amy ?

Shiny et l’homme en peignoir échangent un regard. Le père Tom avale une gorgée de cognac, puis me sourit :

– Tu connaissais la p’tite ?

– Vous l’avez tuée… elle et les autres… parce que Clarence a remué votre merde.

– Tu connais Cooper, aussi ?

– Vous lui avez pris Amy… pour qu’il lâche l’enquête.

– Mec, j’ignore qui tu es, mais la p’tite a l’air de te manquer. Si tu veux lui faire le cul, t’as qu’à aller au cimetière.

Ses mots ont l’effet escompté : ma rage passe à Mach 3. Je la canalise, car ce n’est pas logique. Son aplomb, tout ça est anormal. Le plus courageux des hommes ne se comporterait pas ainsi face à un flingue. Il sait que je peux le buter, là, maintenant. Il sait qu’il pourrait déjà être mort et pourtant, il me provoque. Il me cause pour mieux capter mon attention…

… et je comprends. Je me jette derrière un fauteuil, évitant de peu la balle du garde. Les autres s’enfuient en direction d’une porte vitrée. Je me rétablis, le garde vide son chargeur sur le fauteuil. Tonnerre de cuir, dont les retombées gênent ma ligne de mire. Claquement de porte, là-bas. Le père Tom, sorti.

Transcendé de fureur, je cible le type au peignoir. Le garde s’approche, ma balle l’envoie contre le mur. Son corps claque comme la porte, encore. Deux salauds en fuite et Shiny, bientôt. Il actionne la poignée, je le vise et il s’écroule à plat ventre, le dos rougi.

Je me redresse en m’appuyant sur ce qui reste du fauteuil. Au sol, Shiny n’en finit plus de gémir. Alerté par mes pas, il se retourne avec effort et panique en me voyant devant lui. Je le vise entre les yeux, qu’il baisse.

– Regarde-moi, Gary.

– N… non…

– Regarde-moi !

– Pitié !

– REGARDE-MOI !

Lentement, Shiny relève la tête et peine à soutenir mon regard. Devenu muet, il n’est plus qu’un tas de viande. Sur son front, une veine trahit ses efforts pour accoucher de supplications. Je le regarde insister. Fort, si fort, que sa détresse explose :

– MAIS PUTAIN ! T’ES QUI ?

– Je suis le parrain de la « p’tite ».

– M… mais…

– Tu vas crever, Gary. Tu vas crever mais avant, tu vas en chier. Pour Amy, et pour tous les gosses que t’as enculés.

Ma balle pulvérise son entrecuisse, lui arrachant son vice et un hurlement. D’autres viennent, croisant leurs résonances dans ce salon à l’acoustique optimale. Shiny convulse, animal. Je pourrais le tuer maintenant, mais c’est encore trop tôt. J’allume une Dunhill, la savoure en ne perdant rien de son supplice. Captivé, j’aspire ce tabac qui n’a jamais été aussi bon.

Au bout de deux minutes, il cesse de gesticuler. Il m’insulte, de « bâtard » à « fils de pute », avant de délirer, submergé par son calvaire. Là, il s’esclaffe et me dit qu’il a hâte de crever pour « aller retrouver la p’tite et la baiser par tous les trous ». Impassible, je continue de fumer.

Ma clope se consume autant que lui, lorsqu’il se pisse dessus. J’observe, me demandant comment il peut encore le faire, puis réalise que ma Dunhill est terminée.

 

GARY SHINY

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