...Et justice pour tous
Vengeance – 9 heures
Pudsey Cemetery,
Crypte.
La basse ronronne, pilonne sous l’influence de la batterie. Albatross s’élance, déployant sa noirceur. Envolée au rythme d’un disco perverti. D’abord, la guitare stridente, puis cette voix incantatoire, surgissant des abîmes les plus désabusés. « Ici Radio Fatalité, vous êtes en direct avec Public Image Limited », voici ce que semble dire John Lydon alias Johnny Rotten, ex-leader des Sex Pistols. Un escroc.
Il l’a dit lui-même : lui et ses complices n’ont été qu’un boys band de plus, qui n’avait de punk que l’arrogance. À l’époque, les médias en ont fait un symbole pour la jeunesse du pays, érigeant le crachat en acte militant. Ça peut se discuter mais Lydon lui-même n’en a plus envie, trop occupé à compter son pognon.
Or, la pire merde peut engendrer le meilleur fumier. C’est ce qui s’est passé avec son autre groupe, P.I.L. Né du cadavre des Pistols, il a révélé au monde le génie de Lydon, notamment avec l’album Metal Box sorti en l’an de grâce 1979. Un rouleau compresseur hypnotique, précurseur de l’indus et de ce millénaire déshumanisé. Un présent qui s’effrite de jour en jour, à chaque battement d’ailes de cet Albatross…
« Run away ! »
… dont la rythmique ébranle les murs de la crypte. L’antre de Keith, dans les entrailles du Yorkshire. Terrier de béton aux murs ornés de couteaux, grenades et pistolets automatiques. Un arsenal de guerre, celui de McGee du temps où il fournissait l’I.R.A. Après avoir négocié son retour, Keith a fait du lieu son repaire pour pallier un éventuel assaut de la police. Comme on dit, il vaut mieux prévenir que périr. Et s’il doit mourir, il le fera en entraînant tout le Nord avec lui.
« Run awayyyyy ! »
Lui, fils de l’une des victimes de Witcliffe, devenu son père spirituel. Un lien unique, filiation artérielle entre icônes. Loin, si loin de ce monde d’hommes dont Keith s’est affranchi depuis longtemps. Totalement émancipé, débarrassé de ses racines, de tout code sociétal et sexuel. Keith Harris ou le chaos serein, comme ce feu qu’il contemple à ses pieds. Les flammes s’enlacent au son de l’« Albatroce » toujours plus extrême, tandis que le dossier et la clé USB se consument.
« RUN AWAYYYYY ! »
Les dernières preuves meurent dans la fumée, qu’il filme avec le téléphone de Yann. De quoi ravir Sorville et les autres, d’ici peu. Pour l’instant, c’est un ultime affront fait à Clarence, qui finira par l’appeler. Keith le sait et l’attend. Dix minutes qu’il guette son appel. Et ça y est, le portable retentit enfin. Keith ne prend pas la communication. Pas encore. Avant, il baisse le volume de la chaîne hi-fi. À la sixième sonnerie, il enclenche la touche :
– Je t’écoute, Clarence.
– C’est moi.
– Liam ?
– Pourquoi t’as fait ça ? Pourquoi tu m’as fait ça à moi ?
– C’est pour ça que tu m’appelles ?
– Non. Dis-moi, Sorville et les autres, ils t’ont payé combien pour revenir ?
– Je me fous du fric, je me suis contenté de l’opération. Passe-moi Clarence.
– Il ne veut pas te parler. Il t’attend, avec moi.
– Eh bien, vous pouvez m’attendre longtemps.
– T’as peur de venir ?
– Non. Je préfère vous envoyer les flics, ce sera plus drôle.
– Tu ne le feras pas.
– Oh, si.
– Non, car j’enregistre notre conversation.
Keith marque un temps d’arrêt, puis sourit :
– Bien tenté.
– Je suis sérieux. T’as tué Janice, mais elle a sa revanche. Elle nous avait laissé son dictaphone.
– C’est ça, oui. Te fatigue pas.
– Alors, envoie-nous les flics. On se fera un plaisir de leur filer tes aveux.
– Vous n’avez rien contre moi.
– T’es sûr ? On a pourtant évoqué Sorville, ton opération, la mort de Janice.
Keith serre le téléphone :
– Je ne te crois pas.
– OK, un instant.
Du téléphone émane un son que Keith peine à identifier. Il se concentre, quand sa voix lui parvient : « C’est pour ça que tu m’appelles ? Non. Dis-moi, Sorville et les autres, ils t’ont payé combien pour revenir ? Je me fous du fric, je me suis contenté de l’opération. » Ses lèvres se crispent et lâchent un mot. Un seul :
– Quand ?
– Demain, à midi. Si tu n’es pas là, je file la cassette au Mirror. Profite bien de ta dernière nuit, « chéri »…
Rotherham,
Propriété des Holcraft.
… conclut Liam avant de lui raccrocher au nez. Il s’approche de la table, où figure une carte de la région. Itinéraires aux villes entourées, de Leeds à Bradford et bien d’autres. Il pose le téléphone, puis le dictaphone :
– C’est bon, il est « chaud ».
Je ne réagis pas, Clarence non plus. Tous deux immobiles face au PC. Liam s’approche :
– Quoi ?
Je tourne l’écran dans sa direction. Et là, comme nous quelques secondes avant lui, il se fige. Effaré par ce que l’Information Commissioner’s Office vient d’envoyer sur le mail de Janice. Une lettre de Sorville datée de février 1980, adressée à Thatcher :
« Cher Premier ministre,
J’ai attendu une semaine avant d’écrire pour vous remercier de m’avoir invité à déjeuner parce que j’ai passé un superbe moment. Je ne veux pas être trop démonstratif. Mes jeunes patientes étaient follement jalouses, voulaient savoir ce que vous portiez et ce que vous avez mangé. Tous les petits paralysés m’ont appelé « sir James » toute la semaine. Ils vous aiment tous. Moi aussi ! »
Remerciements après leur entrevue dans la maison de campagne de celle-ci. Estomaqué, Liam l’est davantage en découvrant un autre document
officiel 1 :
Un courrier de Thatcher, où elle s’engage à réfléchir à une exonération d’impôts pour les actes de bienfaisance de son « cher Jimmy ». La preuve de leur amitié, comme en témoignent sa courtoisie et ses mots doux. Surprenant, de la part de la vieille.
Quant au passage censuré, il l’est pour cause d’exemption, conformément aux règles du Freedom of Information Act sur le respect de la vie privée. « Privée » ou « trop malsaine pour être dévoilée au nom de l’intérêt public ». Liam accuse le coup :
– Mais…
– C’est pas fini.
Un clic, et je lui montre une lettre de Thatcher adressée en 1983 à Robert Armstrong – à l’époque président du comité des distinctions honorifiques – dans lequel elle suggère d’anoblir Sorville. Armstrong s’y est opposé, évoquant les « malheureuses révélations apparues dans la presse en avril » et des « détails sordides ». Insistance de Thatcher, même réticence d’Armstrong : « Nous restons inquiets. Il mérite des éloges et se mobilise pour aider des patients, mais n’a jamais nié les accusations dans la presse à propos de sa vie privée. »
Thatcher est revenue à la charge à deux reprises, parvenant à faire de Sorville un « sir » en 90, peu de temps avant qu’elle ne quitte ses fonctions. Liam cherche une réponse dans nos yeux :
– Vous… vous croyez qu’elle savait ?
– Je n’en sais rien, répond Clarence, c’est possible.
– Il l’a peut-être piégée, elle aussi. Mark ?
– Ce que je vois, c’est que plus l’enquête progressait, plus il était intouchable.
1. Source : Information Commissioner’s Office.
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