...Et justice pour tous

Michaël Mention · Chapitre 8 sur 59

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...Et justice pour tous

Chapitre 5

5

 

Paris.

Le pire dans la vieillesse, ce ne sont pas les rhumatismes ni les regrets. Ça, j’ai fini par m’y faire. Le plus dur, c’est l’ennui. Rien à faire et tout à subir. Parfois, je me crée un enjeu. Par exemple, les saucisses sous cellophane. Identiques, même pas foutues de se distinguer les unes des autres. Toutes cachées derrière le sticker « origine contrôlée » comme une main corrompue agite son immunité diplomatique.

Alors, je déchire l’emballage d’un coup de dents. Yeah. Je les entasse sur une petite assiette pour qu’elles soient mal installées, les place dans le four micro-ondes, règle la minuterie sur 3 minutes. Là, je les regarde éclater, s’ouvrir en petits vagins résignés. C’est dans l’épreuve qu’on révèle son vrai visage et les saucisses ne dérogent pas à la règle. Solidaires sous le plastique, elles se débattent au son du « chacun pour soi » dès que ça se met à chauffer, avant d’implorer ma clémence.

Le pouvoir.

Ça, ça me manque. Quand j’étais flic, mon insigne m’ouvrait tout : les clubs privés, les dossiers verrouillés, les femmes récalcitrantes… puis j’ai sombré à cause de « L’Éventreur ». Les années perdues à traquer Witcliffe. La mort de George. Le départ de ma femme. Les crimes impunis d’Harris. Et Thatcher qui, après avoir saigné mon pays, vieillit sereinement à ses frais. Cette salope et sa sale gueule. Son putain de libéralisme. Ses provocations – « Défaite ? Je ne connais pas le sens de ce mot ».

Moi non plus. Et ma lettre pour Amy, je réussirai à l’écrire. Deux jours que j’essaie, deux jours que ma main tremble. Finir ma saucisse. Essuyer mes doigts. Prendre une feuille à grands carreaux. La poser sur la table. Coincer les angles en haut avec le verre et le cendrier, pour qu’elle ne bouge pas. Et maintenant, saisir mon stylo noir. Ma main s’agite, moite de stress. Ne pas y penser, sinon ce sera pire.

Je retire le capuchon, il m’échappe. Le ramasser. Non, après. Le plus important, c’est Amy. Non, le capuchon. Bon, je le ramasse – comme ça, je n’aurai plus à le faire – et m’attaque à la lettre. Le stylo approche du papier, les tremblements s’intensifient. Pour m’intimider. Mais je n’ai pas à avoir peur. Je retiens mon souffle et m’élance…

Chère Amy

… renouant avec ma langue maternelle. Étranger je suis, anglais je redeviens. Et ça fait du bien, malgré cet arrière-goût de schizophrénie. Je cesse d’écrire pour examiner mon intro. Mon écriture a l’air lisible. Je continue…

Je te remercie pour ta lettre qui m’a encore fait très plaisir, ainsi que ta nouvelle photo. C’est fou, j’ai l’impression que tu changes de semaine en semaine, tu deviens de plus en plus jolie.

… et m’arrête à nouveau. J’expire, me relis. Mm, ça se sent que j’ai écrit vite. Si Clarence voit ma lettre, je risque de lui faire pitié. Cette pensée aggrave mes tremblements. Je serre mon poignet avec l’autre main pour stabiliser le stylo…

Je suis très fier de toi pour tes progrès en dessin et en piano. J’ai tout raconté à mes amis, qui te félicitent. Moi aussi, j’aimerais beaucoup qu’on se rencontre enfin.

 

… mais il glisse. Ma paume humide ; signe extérieur de nervosité. Ou de dépendance. Ou les deux. Allez, un verre. Juste un. Pour apaiser ma main. Non, bientôt. Je me relis depuis le début et, quelque peu satisfait, poursuis…

 

Je vais essayer de venir à la fin de l’année pour fêter Noël avec toi, je te le promets. Remercie ton papa de ma part pour le billet de train, mais je vais me débrouiller.

 

… quand le stylo dérape. Mon dernier mot en est perverti. Ma lettre, elle, est foutue. Je l’arrache de la table, mon verre se brise. J’en ai marre, pleure en buvant. Au contact du whisky, ma rage devient acide et altère mon esprit. 2001, dans ce pub à Castletown. Moi, le coupable qui se bourre la gueule. Et une gorgée pour George. Et une pour Witcliffe. Et une autre pour Harris. Et je veux du cul, maintenant.

Excité, je prends mon magazine porno et l’ouvre. Pas comme ma braguette, qui me résiste. Trop bourré. J’insiste et mon sexe se transforme en cobra. Horreur. Il me fixe, crochets aux aguets. Duel, rythmé par le frétillement de sa langue. Épouvanté, je bascule en arrière – « Non ! » – et repousse – « NON ! » – ses assauts. Il se cambre, je l’étrangle d’une main ferme. De l’autre, je récupère un couteau dans l’évier. Enragé, je le taillade dans une crise de larmes qui se mêlent au sang et je me réveille dans mon lit, tremblant de fièvre.

Alcool, vite.

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