...Et justice pour tous
Chapitre 42
42
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Sheffield,
13 h 08.
Liam coupe le contact, ouvre sa portière sans avoir regardé dans le rétroviseur. C’est ce qu’il fait en général, pour éviter de percuter un piéton ou une poussette. S’il a oublié, c’est qu’il est épuisé. La faute à ses recherches, effectuées chaque nuit pendant qu’Andy travaille. Avant, Liam se plaignait de ne dormir avec lui qu’une fois par semaine, ajoutant « Déjà qu’on n’habite pas ensemble ». À présent, ça l’arrange parce qu’il peut enquêter sereinement sur Witcliffe et Sorville.
Il inspecte la rue. Rien de suspect, type bagnole banalisée du H.M.I.C. Parano, depuis qu’Hammett l’a interpellé : « Où allez-vous ? » Il lui a répondu qu’il allait manger, son chef a soupiré et a regagné son bureau. Pour téléphoner, peut-être.
Liam arpente le trottoir, le vent agite des détritus. Ils se déposent devant un kiosque à journaux. C’est officiel : les obsèques de Thatcher se dérouleront le 17 avril, dans six jours. Plus de deux mille personnes seront présentes dont la Reine. Fait exceptionnel, puisqu’elle ne consent que très rarement à exhiber ses varices. En attendant, les tensions continuent à travers le pays – fiestas à gogo et bobbies à l’hosto.
Liam s’arrête devant le domicile d’Eliott Hannaford, maison bourgeoise à deux étages. Il sonne, une voix traverse la porte :
– Qu’est-ce que c’est ?
– Bonjour, madame Hannaford. Détective Maverick, du bureau du West Yorkshire.
Il applique son insigne devant le judas. La porte s’ouvre sur une femme enveloppée dans une robe de chambre.
– Bonjour, détective.
– Navré de vous déranger, mais j’ai essayé de vous joindre à plusieurs reprises. Et comme vous n’avez pas de répondeur…
– Si, mais il ne fonctionne plus. Que voulez-vous ?
– Puis-je entrer, s’il vous plaît ?
Elle l’accueille dans son intérieur, austère. Tapisserie à rayures beiges. Mobilier élimé. Linoléum mal collé, donc gondolé. Il ne manque plus qu’un bouledogue paralysé dans son panier pour que Liam se sente chez ses parents.
– Désirez-vous un thé, un café ?
– Non, merci.
Elle l’invite à la suivre dans le salon, aussi terne que le hall. D’un sourire, Liam feint de le trouver accueillant, puis déclare :
– J’aimerais m’entretenir avec votre mari. Est-il…
– Il est mort.
Liam est abasourdi. Trois jours. Soixante-douze heures d’espoir annulées en une seconde. Il n’y croit pas, jusqu’à ce que les yeux de madame Hannaford s’inondent :
– C’est arrivé il y a dix jours.
– Je… je suis désolé… toutes mes condoléances, madame. Comment…
– Il souffrait d’un cancer. Que lui vouliez-vous ?
– Désolé d’insister, mais… se savait-il condamné ?
– Oui, depuis février.
« Depuis février », soit la période des premiers appels anonymes au sujet de l’orphelinat.
– Que vouliez-vous ?
– Je… je venais au sujet du St Ann’s.
– Eh bien, c’est trop tard. Eliott a longtemps attendu votre visite, mais son interview ne lui a attiré qu’une réputation d’affabulateur.
– Hum… vous avait-il raconté ce qu’il a subi, là-bas ?
– Jamais, en vingt-trois ans de mariage. J’ai appris ça comme vous, par le Guardian. Il s’était décidé à parler car les médecins ne lui laissaient que trois mois à vivre.
Rotherham,
16 h 11.
L’intro est magique. Le piano et les chœurs s’y marient à merveille, jusqu’au premier coup de batterie qui lance le chant. Le morceau est de Muse, il s’intitule Survival. C’est Yann qui l’a mis sur mon lecteur MP3 et je ne le remercierai jamais assez. Depuis hier, je l’écoute en boucle.
J’en ai parlé à Clarence lorsqu’il a apporté ma soupe. Il a dit que c’était l’hymne des J.O. de Londres l’année dernière avant d’ajouter : « L’un des meilleurs moments de la cérémonie avec le medley des Who, même si Daltrey sentait le cercueil. » Pour moi, cette chanson est bien plus qu’un hymne.
« And I’ll never loooose,
And I choose to survive ! »
Et les chœurs, plus puissants. Enivrants, comme cette rythmique dont chaque note, chaque mot bâtit un peu plus ma foi. Pour la réécouter sans cesse, je savoure cette chanson pour ce qu’elle est : un appel à la renaissance, épique et viscéral. Un « Lève-toi et marche », sous-titré « Et c’est pas grave si tu tombes ».
J’essaie une fois encore de sortir du lit et, aujourd’hui, y parviens enfin. Debout, sur mes pieds nus. Je m’adosse contre le mur glacé. Des frissons parcourent mes vertèbres jusqu’aux cervicales, où le signal est lancé. Je me concentre sur la porte, retiens mon souffle, serre le lecteur dans ma main et accomplis ce que je n’ai pas fait depuis trop longtemps : marcher.
« And I won’t forgive,
Vengeance is miiiine ! »
Je fléchis la jambe droite. Premier pas, vacillant. La guitare émerge du sol et me maintient debout, m’ordonnant de continuer. J’avance l’autre pied, porté par le solo. Dantesque, sublimé par la batterie toujours plus lourde. Je calque mes pas sur le rythme binaire. La guitare accélère ; ascenseur fou. Et ça monte. Et ça monte. Et ça marche. Et je marche, fermement décidé à atteindre la porte.
Ne pas tomber.
Continuer d’avancer.
Ne pas tomber.
Continuer d’avancer.
Ne pas d’alcool et je m’écroule, à un mètre de la porte. Le lecteur m’échappe. Fou de rage, j’appuie mes mains sur le sol pour me rétablir. Impossible. J’attends de retrouver ma respiration. Des écouteurs grésillent les chœurs…
« Fight ! Fight ! Fight ! Fight !
Win ! Win ! Win ! Win !
Yes, I’m gonna wiiiin ! »
… qui continuent leur marche triomphale sans moi. Je m’appelle Mark, j’ai 72 ans et je me relèverai.
Leeds,
18 h 32.
– Merci, Trevor.
– De rien. On se voit bientôt ?
– Ouais, je te rappelle. Et désolée de t’avoir réveillé.
– C’est rien. À bientôt, j’espère.
Janice raccroche, bâille, observe les documents sur son bureau. Ce braquage survenu à Pudsey, dont elle se fout. Si elle s’est engagée à finir l’article, c’est pour duper son rédacteur en chef. Jusqu’ici, la rustine résiste mais elle finira par céder. Janice et les autres le savent.
Ils doivent faire vite. Très vite, malgré le décès de leur témoin. Cet après-midi, ils ont échangé plusieurs mails pour partager leur désarroi avant de retourner à McGee, afin de cibler la moindre connexion. Période MI5 74-81, lorsqu’il foulait régulièrement le sol anglais. Sept ans de trajets sous escorte, transmis par Trevor.
Et là, son informateur vient de lui révéler autre chose : en 78, McGee a été entendu par la Crim’ de Manchester sur la disparition d’une petite Rita. Ses parents étaient irlandais, membres de l’Ordre Orange. Quand McGee était dans le coin, il leur rendait visite et connaissait donc leur fille, d’où son audition menée par Stanley Powell. Un ancien membre du Ripper Investigation Office et fan d’Elvis…
York,
9 h 28.
… aujourd’hui pensionnaire de l’hospice St Leonard. En apprenant qu’il était toujours en vie, Janice a trépigné toute la nuit jusqu’à la fin du couvre-feu.
À 7 heures tapantes, elle a sauté dans sa Mini. Une trentaine de miles plus tard, elle a déchanté : si Powell a été placé ici, c’est qu’il est sénile ou en passe de l’être. Elle se présente devant l’accueil, où une rousse arrose des fleurs à l’aide d’un spray.
– Bonjour, je viens rendre visite à Stanley Powell.
– Vous êtes de sa famille ?
– Je suis une amie.
– Vous avez pris rendez-vous ?
– Non. Je suis de passage, je viens lui faire la surprise.
Son interlocutrice hésite, puis finit par accepter. Elle examine le faux permis de conduire de Janice, le numéro de sa fausse carte de N.H.S., et lui tend le registre pour qu’elle y ajoute sa fausse signature. Janice lui rend le stylo :
– Merci beaucoup. Où puis-je le trouver ?
– À l’entrée des toilettes, sa place habituelle. Il s’assure que tout le monde tire bien la chasse d’eau. La police lui manque.
– J’avais compris.
Janice remet le tout dans son sac et arpente le couloir, croisant des patients. Elle dépasse une salle, où d’autres trompent l’ennui avec des jeux de société, en direction des WC. Assis à l’entrée, un vieillard moustachu correspond aux photos : hormis ses cheveux blancs, Powell est le même maigre qu’il y a quarante ans. Son souci d’élégance a également perduré comme en témoigne sa chemise sans plis et son nœud papillon. Sa marque de fabrique à l’époque du R.I.O.
– Monsieur Powell ? Bonjour, je m’appelle Janice Holcraft.
– Tant mieux pour vous.
En quatre mots, il a annoncé la couleur. Janice est rassurée, voyant dans cet aplomb un signe de vivacité intellectuelle.
– Je viens de la part de Mark, dit-elle à voix basse.
– Mark ?
– Mark Burstyn, votre ancien confrère. Vous ne vous souvenez pas de lui ?
– Bien sûr, que je m’en souviens. Comment va-t-il ? J’ai appris qu’il était en cavale avec son ami Cooper. Celui-ci m’a d’ailleurs téléphoné hier.
– Pas hier, mais récemment.
– Je sais ce que je dis, mademoiselle. J’ai beau être âgé, je ne suis pas sénile.
– Mm. Dans tous les cas, c’est lui qui m’a dit où vous trouver.
Elle pourrait enchaîner mais attend, pour cause de passage dans le couloir. Une femme en blanc avec un chariot de linge. Les roues crissent, titillant les tympans de Janice. Dormir. Elle s’accroupit pour mieux chuchoter :
– Ce que je vais vous dire doit rester entre nous.
– N’ayez crainte, alors ?
– Mark n’a pas tué ces femmes. Je travaille au Daily Mirror et…
– Cassez-vous.
– J’ai aidé à le faire évader car il est innocent.
– C’est ça, oui. Je connais vos méthodes, ne comptez pas sur moi.
– Ça, c’est sûr. Vous confondez les jours et vous faites le vigile devant les chiottes mais, à part ça, « vous n’êtes pas sénile ».
– Un problème, monsieur Powell ? intervient un surveillant.
Le vieillard se tourne vers Janice, soutient son regard, puis répond :
– Aucun problème.
– Vous êtes sûr ? J’avais cru comprendre que…
– Vous vous êtes trompé.
Le surveillant acquiesce et s’éloigne. Janice ne cache pas son soulagement à Powell, qui lui murmure sèchement :
– Vous êtes dure avec moi. Je sais pourquoi je suis ici, inutile de me le rappeler.
– Désolée.
– Ne le soyez pas. Il y avait longtemps qu’on ne m’avait pas parlé ainsi, ça fait du bien. Ici, il ne se passe rien. Tout le monde est gentil, trop gentil. Alors, Mark ?
– Il a été piégé par… des gens sur lesquels nous enquêtons.
– Qui donc ?
– Trop long à expliquer. Je suis venue vous voir au sujet de William McGee. Vous souvenez-vous de l’avoir interrogé en 78 ?
– McGee… navré, ça ne me dit rien.
– Prenez votre temps.
– 78, c’est trop loin pour moi.
– McGee a fait partie de l’Ordre Orange. Il a dirigé un…
– Navré, mademoiselle. J’aimerais vous aider, mais j’en suis incapable.
Elle songe à insister, lorsque les yeux du vieillard se voilent. Ceux d’un homme qui vient de réaliser qu’il n’en est plus un, privé de sa mémoire. Quelques secondes s’écoulent, durant laquelle un pensionnaire sort des toilettes. Powell, d’ordinaire à l’affût, ne réagit pas. Il se lève lentement, Janice l’aide à se stabiliser :
– Je suis désolée.
– Ce n’est pas votre faute. C’est comme ça, c’est tout. J’espère que vous parviendrez à innocenter Mark. Bon courage.
– À vous aussi, monsieur Powell.
Ils se saluent sans savoir comment, le faisant chacun d’une main levée. Janice est la première à partir. Démarche lente, sœur d’amertume. Elle dépasse la salle quand – « O’KEEFE ! » – la voix de Powell la fait sursauter. Elle se retourne, le voit se diriger vers elle. Alertés, des surveillants apparaissent. Powell se plante devant elle :
– Rita O’Keefe ! C’est la gamine qui avait disparu !
– Calmez-vous.
– C’est pour ça que j’avais interrogé McGee !
– D’accord, mais parlez moins fort.
Les membres du personnel, intrigués, retournent à leurs activités. Janice murmure à Powell :
– Vous vous souvenez de l’affaire ?
– On recherchait la gamine, mais l’enquête était passée à l’arrière-plan à cause de Witcliffe. Puis, il y a eu ce gars qu’on soupçonnait d’être le tueur.
Janice ouvre son sac, sort un carnet et un stylo. Elle enclenche la bille, Powell repense à l’interrogatoire de cet homme interpellé…
Mars 1978
– … à Moss Side ? demande Powell en allumant le foyer de sa pipe.
– J’vous l’ai dit, j’cherchais un tabac !
– Alors qu’il y en a dans ton quartier ? Je crois plutôt que tu cherchais des « filles ».
– Non ! conteste le suspect, c’est pas vrai !
– Mais si.
– Non, j’vous dis ! Les « p’tites filles », ouais, mais pas les autres !
À ces mots, Powell s’étouffe avec la fumée. En retrait, les inspecteurs Levin et Feldman échangent un regard choqué. Leur supérieur s’époumone, tape deux fois contre son torse, puis revient à la charge :
– Comment ?
– Heu… j’ai rien dit.
– Si, tu as parlé des « petites filles ». Pourquoi ?
– Mais pour rien !
– Ça t’excite, les fillettes ?
– J’ai dit ça « comme ça », c’est tout !
– Ça t’excite ? RÉPONDS !
– MAIS LAISSEZ-MOI ! puis en quittant sa chaise, J’VEUX SORTIR !
Powell le rassoit de force. L’homme se débat – « LÂCHEZ-MOI ! » – quand l’inspecteur Levin le menotte à la chaise. Derrière, l’autre le maintient par les épaules. Powell avale une bouffée de tabac et s’assoit sur la table, face au forcené :
– Oh ! On se calme ! Réponds à ma question et après, tu pourras sortir.
– Pff, c’est ça ! On les connaît, les flics !
– On n’a rien contre toi, on ne peut pas te retenir. Alors, ça te branche, les petites ?
– Mm, grogne l’homme en trépignant sur la chaise.
– Qu’est-ce qui t’excite, chez elles ? Leurs petits culs, c’est ça ?
– Non.
– T’es sûr ?
– Ouais… enfin, pas seulement… c’est surtout leurs chattes.
Les trois officiers blêmissent instantanément. L’homme poursuit – « Ouais, leurs chattes sans poils… toutes roses… puis, ça sent bon » – et Janice prend note :
– Bref, vous cherchiez « L’Éventreur » et vous êtes tombé sur un pédophile.
– Mm. On avait relancé les recherches sur la petite Rita. Le gars n’y était pour rien et je me suis retrouvé à interroger ce McGee. Il connaissait les parents. Maintenant, je me rappelle. Je me souviens de son alibi.
– Plus de trente ans après les faits ?
– Oui. La nuit où la petite a disparu, il était dans une discothèque, le Hound Dog. Je me rappelle le nom, parce que je suis fan du King.
– Vous êtes allé là-bas ?
– Bien sûr. J’y ai rencontré Jim Sorville, qui m’a confirmé la présence de McGee.
– Sorville était sur place ?
– Évidemment, c’était le gérant.
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