...Et justice pour tous

Michaël Mention · Chapitre 48 sur 59

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...Et justice pour tous

Chapitre 45

45

 

J’ai sifflé le J&B en moins d’une minute.

Et maintenant, je me sens mieux.

Sensation unique, parfait équilibre entre folie et sérénité.

J’ai beau être assis, je danse au son des sirènes qui chantent en moi. Mais un tel retour aux sources ne pouvait être que détonant, et le whisky mue en mer déchaînée. Les sirènes survolent mon cerveau, scindé en Charybde et Scylla. Ils s’entrechoquent ; migraine. Sans compter cette douleur au foie. La première fois que ça me fait ça.

Pourtant, je renais. J’ai retrouvé la saveur du « lâcher prise ». Penser. Me penser à nouveau en homme. Libérer enfin mon esprit après l’avoir tant maîtrisé. Des jours que je m’acharnais à l’encadrer, lui refusant fantasme d’alcool et idées noires.

Depuis, Yann est reparti pour la bibliothèque. Il ne trouvera rien puisqu’elle est fermée aujourd’hui ; on est dimanche. Trop crevé pour réaliser, il a repris sa routine d’investigation. En attendant qu’il revienne, Clarence et moi traquons des infos sur la discothèque.

Moi, l’historique.

Lui, des photos dans l’espoir d’y voir Witcliffe.

Assis l’un en face de l’autre, branché chacun sur une radio.

J’en profite pour prendre le pouls du pays : manifs, braquages, meeting de UKIP. Avant, ce parti critiquait l’Union. Maintenant, il exige qu’on en sorte « ou nous subirons le même sort que la Grèce ». Europhobes, islamophobes, homophobes… la peur n’a jamais été aussi présente, sans compter cet « Éventreur » que je suis censé être. J’allume une Dunhill et me replonge en 72, année de création du Hound Dog.

« Bienvenue dans le temple du Rock’n’Drôle ! »

C’est ainsi que Sorville accueillait ses clients. Qu’il ait choisi Bingley – ville excentrée – m’a d’abord surpris, puis j’ai compris : elle est située au nord de Leeds, Bradford et Manchester, de quoi sniffer et tromper son conjoint sans prendre le risque d’être reconnu par un voisin ou un confrère… à moins d’habiter Bingley, bien sûr.

Je trouve un plan, grâce auquel je visualise les 500 m². Dancefloor. Estrade. Bureaux à l’étage. Sorville n’avait qu’à descendre pour passer de businessman à DJ. D’articles en interviews, je découvre que le lieu était aussi le QG des homos du coin. Double couverture pour Sorville, qui pouvait contrer des soupçons de pédophilie tout en jouant la tolérance envers une communauté stigmatisée. Plus j’en apprends sur lui, plus je l’exècre. Clarence me tapote la main, je retire mes écouteurs :

– Quoi ?

– Regarde ça.

Il tourne son écran, me montre une photo prise au Hound Dog. J’y reconnais Sorville, Wing, Shiny, McGee et le père Tom en plein fou rire. Ce dernier, en costard, est en train de danser le twist, d’où l’hilarité des autres. Mon malaise s’accroît.

– Ça date de quand ?

– 76. Tu vois le mec à l’arrière-plan ? Ce ne serait pas Witcliffe ?

– Non. À l’époque, il n’avait pas encore la barbe. Il y a d’autres photos ?

Il clique à répétition. Nouvelles images, nouvelles fiestas. Et quand ce n’est pas Sorville qui fait le con aux platines, c’est Wing qui imite Travolta dans La Fièvre du samedi soir. Et surtout, il y a ça. Ce copyright sous la photo : « © M. Gooch ».

– Malone Gooch ! Le garage sur Picton, à Bradford ! J’y suis allé l’autre jour !

– Pour quoi faire ?

– Heu… je voulais louer une bagnole… j’en avais besoin pour…

– Arrête, je sais pour Amy.

Sa phrase est une bombe, j’en suis l’explosion. Terrassé, je me cramponne à la table pour ne pas m’écrouler :

– Qui te l’a dit ?

– C’est toi, pendant l’une de tes crises. Une nuit, t’étais tellement en manque que tu m’as tout raconté. La taule, Paris, le coup monté par Sorville et les autres.

– Clarence, je… je suis désolé, je voulais te préserver, mais…

– Je préfère savoir.

Ses yeux se voilent :

– Mais Ann ne doit jamais connaître la vérité.

J’acquiesce et lui serre l’épaule, y injectant ce qu’il me reste de force. La haine, je la garde pour moi. Tant d’efforts pour, au final, tout lui révéler connement. Il retourne au PC. Moi, je peine à me reconcentrer sur les photos où je ne vois qu’Amy. Son souvenir s’estompe au profit du copyright, toujours le même – Malone, ex-photographe attitré des soirées sorvilliennes. Et les mots du dealer me reviennent :

« Malone n’a rien à voir dans tout ça.

Le vol de la Ford, il ne sait pas que c’est moi. »

Oh si, il savait. Car c’était son idée. Et s’il a viré les gosses de son garage, c’est qu’il a reconnu les sièges. La chronologie m’apparaît, limpide :

1 – Clarence enquête sur le St Ann’s.

2 – Le père Tom alerte Sorville.

3 – Sorville réunit Wing, Shiny et McGee.

4 – Ils décident de s’en prendre à Amy en passant par Malone.

Et lui, je l’ai eu à portée de main. Devant moi, pendant qu’il se foutait de ma gueule. Je remplis mon verre, le vide cul sec, le fais claquer à côté de la Winchester :

– Il faut qu’on aille voir Malone.

– T’emballe pas.

– Apparemment, il a bien connu les autres. Et comme par hasard, à la même époque, il est « tombé » pour avoir photographié des ados à poil.

La porte s’ouvre subitement ; Yann. Dans un réflexe de panique, Clarence braque le fusil sur mon ami, terrifié, puis baisse le canon :

– On ne frappe pas aux portes en France ?

– Quand je vois l’accueil des Anglais, j’ai pas envie d’être poli !

– Yann, du calme ! lui dis-je, on ne t’a pas entendu arriver.

– Je me suis garé près du bois, c’est plus sûr.

– T’as bien fait. Désolé, j’ai oublié qu’on était dimanche et…

– … c’est le jour du Mail on Sunday.

Il jette le journal sur la table. La une nous pète à la gueule : « BURSTYN-COOPER, AMITIÉ SANGLANTE ». Clarence serre sa tête entre ses mains, je récupère le Mail. Sans surprise, l’article est ordurier à mon sujet. « Burstyn, le monstre » et autres mensonges comme ces photos de mon studio à Paris, envahi de photos trash. Ils sont allés jusqu’à violer mon intimité pour m’incriminer davantage, mais je ne suis pas vraiment surpris.

Ce qui m’étonne, ce sont ces meurtres datés de 2001, imputés à Clarence. Il est aussi question du suicide de Peter Griffith, qu’on soupçonnait d’être l’« Éventreur »… dont l’ADN serait en fait celui de Clarence ; ADN retrouvé sur un flingue volé chez les flics il y a douze ans. Puis, vient la mort d’Amy, évoquée comme « déclencheur de mon retour meurtrier ». À cette ignominie s’ajoutent les noms de Caine, d’Hammett et de mon ami légiste, censés m’avoir couvert. Yann, hors de lui :

– Clarence, c’est quoi ça ?

– Tu vois bien… diffamation… des conneries.

– Je ne crois pas, non ! Réponds !

– Qu’est-ce que ça peut te foutre ?

– Je veux savoir avec qui je bosse. Un flic ou un tueur ?

– Yann, arrête ! Ne rentre pas dans leur jeu !

– Si tu étais clean, on n’en serait pas là. Ils ont retrouvé l’arme, avec tes empreintes !

– OUI, PARCE QUE KEITH S’ÉTAIT ENFUI AVEC ! IL L’A GARDÉE ET…

Clarence se cache derrière ses mains. Je lui serre l’épaule, précipitant sa confession. Il raconte tout : son infiltration pesante, sa dépendance à la peur, la pendaison de Griffith, son « pétage de plombs » lors des émeutes…

11 septembre 2001

… où des ombres s’animent autour de leur proie : la femme voilée ne l’est plus, dénudée par ses prédateurs. L’un la gifle, l’autre la plaque sur le ventre. Tandis que l’homme lui arrache sa culotte, Clarence marche d’un pas robotique dans sa direction, canon pointé. Le sexe bande, la tête explose à bout portant. Le salaud bascule sur son acolyte, qui bégaie de terreur. Sa face tartine les ordures.

La femme hurle, sous le choc. Clarence, lui, est déjà loin. Là-bas, dans l’œil droit de ce tox, qui s’écroule devant la famille. Effroi des parents, cris des enfants, réaction des deux autres junkies. Ils activent chacun leur couteau – tchac ! – à cran d’arrêt. Les lames fendent l’air, aussitôt balayées par deux éclairs. Les détonations déchirent la nuit, où femme et famille ont disparu.

Désormais, il n’y a plus que Clarence et un dernier junkie, à ses pieds. L’homme presse son cou d’une main tremblante. Le sang pisse entre ses phalanges – « M… mec… attends ! » Clarence s’accroupit sur lui. D’une main, il le saisit par les cheveux et de l’autre, lui enfonce le canon dans la bouche. Si violemment qu’il lui casse deux dents. L’homme les crache, le suppliant du regard :

– Mm !

– Alors, comme ça, t’es l’œil qui mange ?

– Mmmm !

– Alors, bouffe ça !

Clarence presse la détente et baisse la tête. Yann a écouté sans comprendre, ses sourcils froncés pesant sur ses lunettes. Je lui fais signe de ne pas intervenir.

– Clarence… pourquoi tu ne me l’as jamais dit ?

– Parce que tu étais en taule. On avait autre chose à partager au parloir.

– Et Ann ? Elle est au courant ?

– Non, personne… jusqu’à aujourd’hui.

Il s’effondre. Je lui serre à nouveau l’épaule, puis la nuque. Yann bouillonne de colère. Nos yeux se parlent, se comprennent. Oui, il a fait son temps, ici. Il nous a bien aidés. Yann s’adresse à nous :

– Et maintenant ? Qu’est-ce qu’on fait ?

– Tu… tu restes ? s’étonne Clarence.

– Oui, mais c’est uniquement pour Mark. Alors ?

– On sait déjà un truc : Caine et Hammett ne sont pas dans le coup. Si c’était le cas, ils ne seraient pas cités dans le Mail.

– Il faut tout leur raconter.

– Ils sont trop occupés à se disculper. Avec Mark, on a trouvé une piste : l’ancien photographe de la boîte. On va lui rendre visite.

– Avec vos tronches qui font la une ? Je vais y aller à votre place.

– Yann, ne le prends pas mal, mais ça risque d’être tendu et tu ne feras pas le poids.

– Ne le prends pas mal, mais je t’emmerde.

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