...Et justice pour tous

Michaël Mention · Chapitre 6 sur 59

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...Et justice pour tous

Chapitre 3

3

 

Paris,

11 heures passées.

Au-dessus du lavabo, le néon cisèle ma gueule en puzzle clignotant. Nu face au miroir, avec la satisfaction conne d’être encore vivant. Bâiller. Cracher. Pisser. Mousse à raser, que j’étale sur mes joues. Mes mains tremblent. Déjà, malgré la bouteille que j’ai sifflée il y a deux heures. Ça m’énerve, mais aujourd’hui, c’est samedi et je vais recevoir une nouvelle lettre d’Amy. Je me contiens et me fais « beau ».

Peu après, je sors de chez moi. Caban noir, chemise, jean et baskets. Avoir l’air d’un vieux, jamais. Inutile d’ajouter le pathétique au misérable. Je descends l’escalier en me tenant à la rampe. Au fil des marches me parviennent :

Les prières de la famille du quatrième.

Le reggae des jeunes du troisième.

La dispute du couple du deuxième.

La télé hurlante de la sourde du premier.

Mon immeuble est une bombe à retardement. Un jour, tout ça pétera. Ici, ailleurs, partout.

Arrivé dans le hall, je me presse vers la boîte aux lettres. Un tour de clef et, comme prévu, une enveloppe d’Amy. Violette – sa couleur préférée. Mon adresse est sublimée par son écriture. J’en ai les larmes aux yeux. Comme lorsqu’elle m’a envoyé le lecteur MP3, mon cadeau pour Noël dernier. Je n’ai pas pu y stocker de musique, n’ayant pas d’ordinateur, mais je le garde précieusement.

Impatient, je glisse l’enveloppe dans ma poche, referme la boîte et sors. Ébloui par le soleil, agressé par la jungle. Loin, si loin de mon Yorkshire natal et de sa verdure enivrante. Aujourd’hui encore, je me demande ce que je fous ici. Puis, comme toujours, je me mêle à la foule, tête baissée.

Mains dans les poches, j’arpente le boulevard de la Villette. Odeurs mêlées de shit, de kebabs et d’ordures entassées. Le quartier de Stalingrad a quelque chose de Chapeltown, la poubelle de Leeds. Les putes manquent à l’appel, mais les Pakistanais sont bien là. Et surtout, les junkies à capuches. L’un d’eux m’interpelle :

– Bonjour, m’sieur ! Z’auriez pas une pièce ?

– Non.

Gêne : 8 %.

Je poursuis mon chemin, il me suit :

– Allez, quoi !

– Non, désolé.

Méfiance : 26 %.

Je presse le pas, lui aussi :

– Allez ! C’est pour l’hôtel !

– Dé… désolé, je ne peux pas.

Angoisse : 100 %.

Il me tire par le bras, je panique :

– Lâchez-moi ! Lâchez-moi ou j’appelle la police !

– Je les encule, les flics ! Et toi aussi, fils de pute !

Il brandit son poing pour m’impressionner. Ça marche car je recule, protégeant mon visage. Il me libère enfin et va en harceler un autre. Des gars comme lui, j’en ai coffré des centaines. À l’époque, j’étais craint de tous grâce à mon insigne. Désormais, il n’y a que Yann pour me respecter. Bientôt, je retournerai le voir. Ça me fera du bien.

Je traverse, rejoins la place. Arrivé au pont, je m’arrête pour reprendre mon souffle, observe le canal de l’Ourcq. Rien d’exceptionnel mais, avec un peu d’imagination, il me rappelle la Ouse. La rivière où mon père m’emmenait pêcher ; on y allait pour s’évader. Lui de l’usine et moi, de la Moorside School.

Je descends jusqu’au quai de la Loire, quand mon cœur s’emballe. Crise d’angoisse, encore. Je me sens perdu, alors que je suis à cinq cents mètres de chez moi. Avec le temps, tout est devenu loin, difficile et dangereux. Essoufflé, j’évite les passants en direction du Café Rozier. Comme tous les samedis midi, je m’installe à la terrasse – vide – et la serveuse me gratifie de son sourire :

– Bonjour, monsieur !

– Bonjour.

Elle retourne à l’intérieur, j’attends en observant ce grand cinéma, en face. Rien à voir avec celui de Bradford, dont j’écumais les salles trois fois par semaine. J’étais un vrai cinéphile, à l’époque où j’en avais encore les moyens… et revoilà la serveuse avec mon plateau. Dessus, une Guinness et un paquet de Dunhill International. Mes clopes préférées, qui m’ont accompagné de mes premières rondes à mon arrestation.

– Merci, mademoiselle.

– Si tous les clients étaient aussi polis… Monsieur, depuis le temps, je peux vous poser une question ?

– Mm.

– Vous êtes anglais, c’est ça ?

– Mm.

– Vous venez d’où ?

– Du Nord.

– Ah, je n’y suis jamais allée.

– C’est normal.

Ma réponse la fait sourire ; ce n’était pas le but. Elle coince l’addition sous le verre et disparaît. Moi, je me livre à mon rituel hebdomadaire. D’abord, une gorgée. Ensuite, une Dunhill. Et enfin, Amy. J’ouvre l’enveloppe, sors délicatement la lettre. Il en tombe une photo, que je ramasse. J’y découvre ma filleule, tout sourire, sur un cheval. Petite et pourtant si grande, avec son casque et ses bottes. Je glisse la photo dans ma poche intérieure, déplie la lettre de mes doigts excités :

Cher parrain,

J’espère que tu vas bien. En tout cas, moi, oui. Je te remercie pour ta dernière lettre, je suis contente que tu as des amis et ça me fait plaisir que tu leur parles de moi. Au cours de dessin, j’apprends à faire les visages et bientôt on fera les mains et les pieds. Ça me plaît beaucoup ! À l’école, J’ai eu une dictée et je crois que je vais avoir une bonne note (je te dirai) et j’aime de plus en plus le piano. Plus tard, J’aimerais aller à l’académie de Londres mais maman a dit on verra. J’espère que la photo te plaît. C’était pour que tu me vois avec Ralfy, c’est le plus gentil cheval de Heath Common. Papa m’a dit de te dire de venir quand tu veux et que si c’est compliqué pour toi il t’offrira le billet de train. J’espère que tu as toujours le numéro de téléphone pour que tu m’appelles et aussi qu’on se verra un jour pour…

Le mot suivant est illisible, brouillé par ma larme.

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