...Et justice pour tous

Michaël Mention · Chapitre 43 sur 59

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...Et justice pour tous

Chapitre 40

40

 

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Paris,

XVIIIe arrondissement.

C’est pratique l’Eurostar. En deux heures, on peut passer du pudding au pot-au-feu. En comptant le décalage horaire, on peut faire plus de cinq allers-retours dans la même journée. Keith Harris n’en fera qu’un, avant d’embarquer à bord de l’avion qui le ramènera à Leeds dans l’après-midi.

Pour l’heure, il sort du métro Stalingrad. Regard obscurci par la capuche de son sweat. Sac à dos. Montre. Bientôt 11 heures. Il sort de sa poche l’enveloppe violette – « Mark Burstyn 206 boulevard de la Villette 75018 Paris France » – et se situe sur le plan du quartier. Il traverse, se mêle aux quidams jusqu’à l’immeuble. Et maintenant, Keith attend. Tandis qu’il finit sa deuxième clope, le facteur apparaît enfin :

– Bonjour.

– Bonjour, sourit Keith dans un français excellent.

Oui, sans le moindre accent. Ses années à l’université de Leeds n’auront pas été inutiles. Le facteur pénètre dans l’immeuble. Keith jette son mégot, s’engouffre. Il repère la boîte aux lettres, puis l’étage, monte l’escalier en enfilant ses gants en cuir.

Arrivé devant la porte, il crochète la serrure. Un « clac ! » pour entrer, un autre pour s’enfermer, et il ouvre son sac : boîte de punaises, photos de femmes trucidées et articles sur Witcliffe. Méthodiquement, Keith les affiche sur l’un des murs. Tout le mur. Il le photographie, prend quelques clichés du lieu et active un téléphone. Appel masqué. Numéro. Tonalité. Voix féminine :

– Nouveau Détective, bonjour !

– Bonjour. J’appelle au sujet d’une affaire que votre journal a traitée récemment.

– Je vous écoute.

– Ça concerne Mark Burstyn, « L’Éventreur ». Je suis détective privé, on m’a chargé de le retrouver. Je suis à Paris, j’ai localisé le studio qu’il occupait avant de retourner au pays pour commettre ses crimes. Vous devriez venir.

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Wakefield,

West Yorkshire Police Station.

La pièce dégringole dans le distributeur. Le gobelet se remplit, Liam prend son café. Il le goûte en dévisageant les gens dans le couloir. Costards, salopettes, mini-jupes… un best of Yorkshire, multi-classes et intergénérationnel, de citoyens pressés d’être entendus. Le détective Harmon, surnommé « Bieber » eu égard à sa frange, le rejoint. Il se prend un Sprite, Liam lui désigne la file d’attente :

– C’est pour toi ?

– Ouais, ça défile depuis ce matin. Burstyn aurait été aperçu plusieurs fois aux quatre coins du pays… au même moment, bien sûr. Et toi, ça avance ?

– Si c’était le cas, tu serais au courant.

– Tu penses vraiment qu’il est dans le Nord ?

– Il a habité à Castletown et c’est de là-bas que le témoin m’a appelé.

– T’y crois à ça ?

Liam repart, mal à l’aise. Car ce soit-disant témoin, c’est lui. La nuit dernière, il s’est rendu à Castletown où, d’une cabine, il a appelé son portable pour y enregistrer la provenance de l’appel. Procédé simple et

efficace, qui a dupé le H.M.I.C 1.

Depuis qu’il est hors de cause, Liam a la désagréable impression que son front porte l’inscription « traître ». Tourment de chaque instant, qu’il ne peut partager avec Andy. Clarence a été catégorique : ne rien dire à personne et surtout pas aux proches, alors que lui rassure fréquemment son épouse par mail. Liam ne lui en tient pas rigueur, Clarence et elle ayant une relation particulière avec Mark.

Ce pauvre Clarence qui ne sait toujours pas pour sa fille, comme Mark ignore toujours son issue fatale. Sclérosé de mensonges et de secrets, Liam regagne son bureau et se connecte à son compte Gmail. Le nouveau.

York,

Agence locale du Mail on Sunday.

– The Mail on Sunday, j’écoute !

– Bonjour. Simon Belair, du Nouveau Détective à Paris. Je souhaite parler à votre rédacteur en chef, s’il vous plaît. C’est urgent.

Leeds,

Agence locale du Daily Mirror.

Janice bâille sur sa chaise. Dur, aujourd’hui. Nuit blanche passée à enquêter. Elle balade son regard dans la salle, profite de l’inattention de ses collègues pour lire le mail de Liam. Le onzième depuis ce matin et il n’est que 14 heures. Le message – « Réunion avec Hammett » – la crispe. Elle pianote sur son clavier – « Pourquoi ? » – et envoie son mail, quand son bureau s’assombrit. Son boss, derrière elle.

– Oui, chef ?

– Jack s’est cassé la cheville, il vient de m’appeler de l’hosto. Je vous transfère son doc sur le braquage de Pudsey, vous allez me le finir pour ce soir.

– C’est que… je suis déjà sur le dossier Burstyn.

– Dans ce cas, cessez de consulter vos mails et mettez-vous au boulot.

Il repart et elle télécharge le fichier transmis par l’Information Commissioner’s Office, en charge du Freedom of Information Act : l’une des rares bonnes lois datant de l’ère Blair, ouvrant l’accès aux données administratives de milliers d’organismes publics. Et là, il s’agit d’une centaine de documents sur Sorville et les autres.

Janice les envoie à Clarence, insiste sur un article d’avril 83 où un adolescent accusait Sorville de viol – accusation classée sans suite. Par ailleurs, son informateur aux archives de la police lui a communiqué l’alibi de Sorville en 77. Le soir du crime, il dînait chez un certain William

McGee, ancien membre de l’Ordre Orange 2.

Trois clics, et la voilà sur Wikipédia. Janice n’est jamais fière de surfer sur ce site, mais se console en se disant que ses confrères font pareil. Nouvelle info : McGee aurait été utilisé par le MI5 pour ses contacts en Irlande. Et impossible d’avoir la confirmation, le Renseignement n’étant pas concerné par le F.O.I.A.

Qu’à cela ne tienne, elle appelle un autre informateur. Trevor, nabot encroûté au service budget du MI5, rencontré un jour où elle avait eu envie de sexe et besoin d’infos. Une fois obtenues, elle avait rompu sous ce prétexte bien connu : « Je sors d’une rupture, j’ai besoin de temps. » Trevor, lui, ne s’est toujours pas remis de cette fellation et la renseigne dès qu’il le peut, dans l’espoir qu’ils ressortent ensemble.

– Allô ?

– Salut, murmure-t-elle, c’est Janice.

– Oh ! Comment tu… ?

– Tu peux me confirmer que William McGee a bossé avec le MI5 en 74 ? Il me faut ça le plus vite possible. Je t’envoie mon nouveau mail. Merci.

Elle continue ses recherches sur McGee : médiateur en 81 lors de la grève des prisonniers irlandais et nommé peu après à la direction du Kincor’s Home, un foyer de réinsertion à Belfast. Autres sites, autres infos jusqu’à l’été 86. Exclusion de l’Ordre Orange, suite à un scandale de pédophilie révélé par l’Irish Independent.

Janice marque un temps d’arrêt, s’assure que personne ne l’épie, renoue avec McGee. Accusé par des pensionnaires du foyer, tous ados, il a été arrêté avant qu’un non-lieu ne conclue le procès, au grand désarroi des plaignants. Par mail, elle communique ces infos à Yann, puis décortique les nombreuses relations de McGee.

York,

Plonkers Wine Bar.

Comme tous les midis, l’ambiance est au rendez-vous dans le bar à vin. Les gérants, Rick et Sofia, s’activent pour satisfaire leurs clients. Essentiellement des journalistes qui, le temps d’un curry thaï, oublient qu’ils sont concurrents. Leonard Bloom est de ceux-là, vieux routard du Mail on Sunday dont il dirige l’agence locale. Il savoure sa bière au comptoir, quand apparaît son adjoint :

– Leo ! Ça fait dix minutes que j’essaie de te joindre !

– La pause, c’est sacré.

– Faut que tu reviennes. Réunion d’urgence avec l’équipe.

– Thatcher a ressuscité ?

– Mieux, un journal de Paris a trouvé l’ancienne piaule de Burstyn. Regarde ça.

Son adjoint lui tend un dossier, que Bloom ouvre à l’insu des clients. La première photocopie le surprend, les autres le glacent. Il referme :

– C’est… c’était chez lui ?

– Oui. Les Français demandent si on veut leur acheter les originaux.

– Évidemment ! Sacré Burstyn !

– Il y a autre chose, et ça concerne Cooper.

Northallerton,

HQ Library.

Rivé sur l’écran, Yann explore les archives du St Ann’s. Là où, selon Clarence, tout a débuté. Yann n’y croit pas, mais il repart à l’assaut de l’orphelinat. Construction. Personnel. Enquête. Objectif : chercher-trouver-vérifier des liens entre le père Tom et son entourage, auquel s’est ajouté McGee. Comme si tous ces noms ne suffisaient pas.

Il cherche, longtemps, puis finit par trouver : Noël 72 en présence de McGee et Sorville, photo à l’appui. Yann est bouche bée. Après tant de doutes, il a découvert ce que les autres attendaient de lui. Jim et sa Ferrari dans laquelle, selon le journal, il promenait des pensionnaires. « Un rayon de soleil pour ces orphelins », dit l’article suivi d’une autre photo avec un garçon au volant, présenté comme « le petit Eliott, nouveau venu ».

Yann actionne la manette de l’écran, pour revenir aux plaintes enregistrées cette année. Il l’a vu. Il a déjà vu ça, tout à l’heure. Non, pas cet article, ni celui-ci. Un autre. Là, cette interview d’Eliott Hannaford, un ancien pensionnaire du St Ann’s dont il communique le nom à Clarence.

Londres,

Siège du Mail on Sunday.

Si Al Masterson est surnommé « Master », c’est qu’il réussit tout ce qu’il entreprend. Après avoir été reporter émérite, professeur de journalisme et rédacteur de divers quotidiens, il dirige aujourd’hui le célèbre hebdomadaire à sensation. Grâce à ses innovations et son sens du « réchauffement médiatique », le Mail on Sunday est devenu le journal dominical le plus vendu du pays. Son interphone grésille :

– Monsieur, Leonard Bloom sur la 2.

– Passez-le-moi.

Le transfert prend une seconde.

– Bonjour, monsieur Masterson.

– Bonjour ! Bien joué pour les photos, Burstyn est encore plus taré que je ne pensais.

– Et ce n’est pas fini ! Une pharmacie a été braquée avant-hier à Pudsey.

– C’est ça, le scoop ?

– Attendez ! Le gars s’est enfui en laissant son arme, un Sig Sauer volé en 2001 au bureau du West Yorkshire. Ils y ont trouvé l’ADN de Cooper et…

– Parlez moins vite !

– … c’est l’arme qui a servi à tuer trois tox, le soir du 11 septembre, la même année. Notre indic a vérifié auprès de la balistique !

– Burstyn aurait étouffé l’affaire ?

– Ça expliquerait pourquoi Cooper l’a aidé à s’enfuir. Il lui a renvoyé l’ascenseur.

– Ça me paraît gros. Et je ne vois pas pourquoi il s’en serait pris à des tox.

– Moi non plus, mais les preuves sont là.

– Bon, envoyez-moi tout ça. Je vais y réfléchir.

Rotherham,

Propriété des Holcraft.

Clarence coupe le courant, puis surmonte sa phobie : d’une main, il balaie la toile d’araignée du compteur électrique. Il frémit, avant de se ressaisir pour examiner les fils dénudés. Une bombe qui ne demande qu’à exploser, avec les bonbonnes de gaz. Il déchire un morceau de Chatterton, l’enroule autour des fils jusqu’à les transformer en papillotes de plastique. Courant. Interrupteur. Lumière. OK.

Il se rassoit à la table. Il renoue avec le Mac, ses documents et les photocopies. Notamment cette interview du Guardian – « Ça allait des attouchements aux viols, en passant par les tortures » – qu’il avait lue avant d’inspecter le St Ann’s. Ce lieu infâme où, page après page, il s’enfonce de nouveau dans cette cave névrotique.

Le témoignage est celui d’Eliott Hannaford, pharmacien à Sheffield. Il y a deux mois, c’était un plaignant parmi d’autres. Il est désormais un témoin clé. Or, il n’a donné aucun nom au Guardian. Voyant que le « gentil Jim » des années 70 était devenu le « grand Sorville des années 2000 », Hannaford est longtemps resté muet avant de se décider à parler.

Clarence trouve son numéro fixe. Il l’envoie à Liam qui lui téléphonera demain, pendant sa pause, afin de ne pas éveiller les soupçons d’Hammett… qui pose avec McGee, sur cette photo du Post. Un verre à la main, pour fêter la dernière réélection de Caine à la mairie de Wakefield. À côté d’eux, l’adjoint du Home Office et son sourire.

Clarence accuse le coup, bien qu’à moitié surpris. Quand on collabore avec le MI5, on a forcément un pied dans les arcanes du pouvoir. Et là, ça change tout.

Wakefield,

Mairie.

– Allô, Caine ? C’est Hammett !

– Faites vite, j’ai du monde !

– Le Mail on Sunday prépare un truc sur Burstyn.

– Comme tous les torchons.

– Là, c’est pire ! Je viens de recevoir un appel d’eux, ils m’ont questionné sur Cooper : il a tué des gars en 2001 !

– Quoi ? Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?

– Ils m’ont dit qu’ils avaient des preuves et que Burstyn l’aurait protégé !

– Impossible. Je le connais et il n’a rien à voir dans tout ça !

– Peut-être, mais l’article paraît dans trois jours ! On va tous se faire dézinguer, moi le premier ! On m’accuse de négligence envers Cooper et…

– … comme c’est moi qui vous avais placé, le Mail va me tomber dessus.

Enfer,

666e sous-sol.

Ils m’ont retiré les sangles et pourtant, elles sont toujours là. En moi, au plus profond du Profond. Là où même les ténèbres se font peur. Noir brasier aux crépitements abominables ; le cri vengeur de mes neurones.

Recroquevillé au sol, j’endure le manque. Crampes. Tachycardie. Spasmes. Mon corps se tord, mes articulations craquent. Comme le plancher où je bave en pleurant, devant la porte de la chambre. J’y donne des coups de tête, n’ouvrant que mon front.

 

1. Her Majesty’s Inspectorate of Constabulary, service en charge de l’inspection des forces de police d’Angleterre et du Pays de Galles.

2. Puissante organisation protestante nord-irlandaise fondée en 1795.

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