...Et justice pour tous

Michaël Mention · Chapitre 18 sur 59

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...Et justice pour tous

Chapitre 15

15

 

Barbara Fenn était promise à une belle carrière de sociologue. Un pur produit de l’université de Leeds, rigoureuse et passionnée. Son diplôme en poche, elle aurait pu fuir le Yorkshire pour s’installer à Londres ou dans une belle ville du Sud. Aujourd’hui, elle donnerait sans doute des conférences un peu partout dans le monde.

Sa vie a basculé le 10 novembre 1979, l’année de ses vingt ans. Cette nuit-là, elle sortait d’un pub de Bradford avec deux amies. Après les avoir quittées, elle a dépassé une Rover noire à l’arrêt. Au vrombissement du moteur, Barbara a sursauté avant d’accélérer ses pas. La voiture l’a suivie lentement, puis a finalement disparu. Quelques heures plus tard, j’examinais le cadavre de l’une des amies de Barbara.

Personne n’a jamais su pourquoi Witcliffe en avait tué une autre. Pour moi, ça a toujours été un mystère. Il a eu Barbara à portée de main, la rue était déserte et la brume était là pour le dissimuler à d’éventuels témoins. Peut-être a-t-il pensé que tout ça était trop facile. Witcliffe était un prédateur, pas un chasseur du dimanche.

Barbara ne s’est jamais remise du décès de son amie, ni d’avoir côtoyé la mort d’aussi près. Elle a donc commencé à picoler et à sécher les cours. De parents cons en psy exigeant, elle a peu à peu glissé de l’alcool à l’héroïne. Le prix du gramme l’a vite amenée à se prostituer, dans le Red Light District. Depuis la mort de « Mummy Linda », elle est la doyenne des putes du quartier. Si je sais tout ça, c’est qu’elle a longtemps été mon indic, jusqu’à l’enquête sur Keith Harris.

« Salut, papi ! Tu montes ?

Je te suce pour pas cher ! »

Elle ne m’a pas reconnu. Il faut dire qu’à l’époque, je n’avais pas ma dégaine de Scrooge. Barbara, elle, n’a pas trop changé malgré sa cinquantaine. Mêmes yeux en amande, mêmes lèvres charnues. Ce qui est nouveau, c’est sa vulgarité – cet horrible manteau rouge, sa mini jupe et ses seins débordants. Je pose ma valise :

– Tu pourrais dire bonjour, « mamie ».

– Non, mais pour qui tu… Mark ?

J’acquiesce, son regard pétille. Elle me fait une bise appuyée, se recoiffe. Sa manche tombe, me confrontant aux traces de piqûres sur son avant-bras. Je me prends une Dunhill et en propose une à Barbara, qui accepte. Elle allume nos clopes :

– Ça fait plaisir de te revoir ! Ça fait longtemps que t’es sorti ?

– Quatre ans.

– Et tu ne reviens qu’aujourd’hui ? T’aurais pu me donner des nouvelles.

– Toi aussi, ça aurait égayé mes années en taule. Alors, toujours ici ?

– Tu sais, j’ai mes habitués.

– Et tes habitudes. Tu te défonces encore, à ce que je vois.

– Dis donc ! Si t’es revenu pour m’emmerder, tu peux te casser !

– Ce n’est pas pour ça que je viens te voir.

J’avale une bouffée de tabac, regarde les autres « filles » pour m’assurer qu’elles ne nous observent plus. Mais elles continuent, n’ayant rien d’autre à faire. L’hiver, les clients se font rares. Dès la fin du mois, l’activité reprendra.

– T’es au courant pour la Ford Ranger ?

– Ben, oui. Tout le monde ne parle que de ça depuis ce matin.

Tout le monde, ouais, mais il n’y a qu’elle pour savoir vraiment quelque chose. Depuis le temps qu’elle tapine dans le Red Light, elle en est devenue la concierge. Et c’est à quatre rues d’ici que des gosses ont trouvé la Ford. Vide, privée de ses sièges et de ses pneus. Depuis, elle est examinée par la Scientifique. Barbara évacue la fumée :

– Pourquoi tu t’intéresses à cette bagnole ?

Là, je mens :

– Je connaissais l’instit’ que le mec a écrasée.

– Et du coup, tu le cherches. Laisse tomber, Mark.

– T’inquiète, j’ai plus l’âge de me venger.

Elle ne me croit pas, je le vois. Elle a tort. La vengeance, j’y ai déjà goûté et je m’y suis cramé bien plus que la langue. La plupart des gens savent pourquoi j’ai été condamné, mais ignorent la raison de mon crime. Une méprise, une terrible méprise. Barbara l’a su dès le début et a témoigné en ma faveur au procès. Hélas, sa sincérité a moins captivé les jurés que son look. Je frictionne mes mains :

– Je veux juste savoir si tu sais à qui était la Ford, c’est pour filer l’adresse du mec aux flics… histoire qu’il ne recommence pas.

– J’ai rien sur lui.

– Sûr ?

– Tout ce que je sais, c’est que ce sont les gosses qui ont désossé la bagnole. Ils sont allés voir Gooch pour lui revendre les pneus et le reste.

« Gooch » ; le nom fouette ma mémoire. Malone Gooch, un ancien photographe tombé dans les seventies pour avoir shooté des ados à poil. Mes gars l’avaient interrogé quand Harris s’est mis à tuer. Je n’ai jamais vu Gooch, mais je sais l’essentiel : il est gros, receleur et redouté.

– Il continue son bizness ?

– Il a racheté le garage à l’angle de Picton, c’est sa couverture. Ce matin, il paraît qu’il a cogné l’un des gamins.

– Pourquoi ?

– J’en sais rien. Je les ai vus revenir avec les trucs, ils en ont fait un feu.

Fin de l’histoire. Barbara m’a habitué à mieux. Une Maxi s’arrête dans la rue, devant une pute en cuissardes. Elle se penche vers le conducteur pour lui sortir sa tirade tarifée, monte à l’intérieur et la Maxi repart. Fin de la deuxième histoire.

– Tu l’as dit aux flics ?

– Non, évidemment. Ça te dit de manger un morceau ?

– Pas faim. Tu peux garder mes affaires chez toi, cet aprèm’ ?

– Bien sûr. Tu vas voir Malone, c’est ça ?

– Pour quoi faire ? Lui dire qu’on ne frappe pas les mômes ?

– Pour mener ta p’tite enquête. Je te connais, Mark.

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13 h 16,

Picton Street.

Le bus repart. Sur le trajet, j’ai aperçu une manif’ de chômeurs. La même colère qu’à l’époque de Thatcher. Comme elle, Cameron a hérité d’un pays endetté, donc réformes et injustices pour les plus faibles. Ça m’écœure et je comprends la rage de mes compatriotes, autant que les mesures engagées. Sur ça aussi, j’ai changé et ça ne me réjouit pas. Toujours choqué, mais un peu plus lucide.

Je ne sais plus quoi penser. M’indigner comme avant ou attendre de voir ? Peut-être est-il temps de refaire confiance aux politiciens. Peut-être que ces manifestants ne sont plus mes compatriotes, d’où ma perdition. C’est ça, je n’ai plus rien de britannique. Il m’aura fallu revenir ici pour me rendre compte que j’ai entretenu cette illusion en vain, comme on laboure une terre calcinée.

Alors, avant de repartir, je vais voir Gooch.

Sans suspicion, parce qu’il doit approcher de la soixantaine et que, selon le Sun, les témoins de l’accident ont aperçu un jeune blond aux cheveux mi-longs. Mais je dois le voir, pour comprendre pourquoi il a refusé les sièges et le reste. Lui, le receleur connu pour tout acheter. Il me faut son explication ou ça me hantera jusqu’à Paris.

Je pénètre dans son garage. Puanteurs d’huile, d’essence. Mon estomac mixe mes cafés et mes bières. Nauséeux, je dépasse un pick-up sur un élévateur. Un mec en combi examine le châssis ; il ne m’a pas vu. Éclats de rire, à ma gauche. Je découvre Gooch affalé sur une chaise, les mains croisées sur son bide. Debout devant lui, deux employés hilares. Leurs bières m’excitent et leur discussion m’intrigue, axée sur un Batman récemment aperçu – si j’ai bien entendu – dans un commissariat de la ville.

– Bonjour, messieurs. Désolé de vous…

– Qu’est-ce qu’il y a ? m’interrompt Gooch.

– Voilà, le moteur de ma Dodge fait un drôle de bruit et…

– Eh ben, faut l’amener, p’tit père !

Les autres ricanent. Je les regarde boire, convoitant leurs canettes, recroise le regard de Gooch :

– Je suis passé ce matin, mais… vous étiez occupé à frapper un gosse.

– Et ?

– Je peux savoir pourquoi vous avez fait ça ?

– Qu’est-ce que ça peut te foutre ?

Là, c’est clair, je n’obtiendrai rien de lui. Mon bluff était nul. Avec quarante ans de moins, j’aurais été plus inspiré. Je lui aurais fait le coup de « Je suis le père du gamin et si vous ne me dites pas pourquoi vous l’avez frappé, je porte plainte et la police s’intéressera à vous ». Non, j’aurais fait encore plus simple : « Inspecteur Burstyn. Dis-moi pourquoi tu n’as pas acheté les pneus et le reste, ou mes gars viendront inspecter tes comptes. »

Gooch se lève avec effort. Il sort un mouchoir de sa poche et éponge son front, avant de se planter devant moi :

– On ne s’est pas déjà vus ?

– Non, je ne suis pas d’ici.

– T’es sûr ? En tout cas, tes questions, elles puent le flic. T’en es ?

– Non, je… voyons, je ne suis qu’un retraité.

– … et tu pues de la gueule ! dit-il en reculant.

Ses employés s’esclaffent, complices dans la bêtise. Malone se rallie à leurs rires gras, puis me fixe à nouveau :

– Pourquoi tu t’intéresses à ce gosse ?

– Je ne m’intéresse pas à lui… je demandais, c’est tout.

– Je lui ai botté le cul parce que lui et ses copains m’ont pris pour un trafiquant. Et ici, on ne trempe pas dans ce genre de conneries.

Gooch semble convaincu par son mensonge. Moi, je crois surtout que s’il n’a pas acheté les trucs, c’est que les gosses lui ont dit d’où ils venaient et qu’il n’a pas voulu prendre le risque d’être associé de près ou de loin au chauffard. Et là, tandis que Gooch se rassoit et que les autres terminent leurs bières, je me dis que j’aurais pu comprendre tout ça sans venir ici.

J’aurais dû m’en douter. Il y a encore une minute, j’étais vieux. À présent, je suis sénile. L’un des employés me fixe et, sans me quitter des yeux, broie la canette dans sa main. Le son me fait sursauter, précipitant mon départ.

– Hum… bon… je vais vous amener ma Dodge.

– C’est ça. Et avant de revenir, brosse-toi les dents !

Humilié, j’ai trop honte pour m’indigner. Je me tourne et, tête baissée, me dirige vers la sortie. Je dépasse l’élévateur, où l’employé a disparu. Celui-ci réapparaît avec une clef à molette. Sans me voir, il retourne sous le pick-up. Moi, je suis pétrifié. Car ce jeune est blond, il a les cheveux mi-longs…

« Le choc a été violent, le mec s’est explosé la main »

… et une main bandée.

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