Hantise

Michelle Jaffe · Chapitre 1 sur 35

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Hantise

Prologue

 

L’image est austère et pourtant étrangement belle.

C’est ce moment juste avant l’aurore où le monde entier vire au noir et blanc, recouvert d’un édredon de lumière bleu-gris. Les lampadaires viennent de s’éteindre. La route, ruban gris marqué de deux traces noires, relie le coin supérieur gauche au coin inférieur droit de l’image. Dans le fond, de grandes maisons floues se terrent, striées par la pluie sombre. Au premier plan à droite, entouré d’herbes gris bleuté, un buisson merveilleux. On le croirait sorti d’un conte de fées, comme une sorcière victime d’un sortilège végétal, ses doigts crochus tendus vers le ciel. Au milieu du buisson, une fille.

Des lambeaux de sa jupe en tulle s’emmêlent dans les branches et dansent tels des drapeaux dans la brise matinale. Un lapin en céramique, une mère canard suivie de cinq canetons et un écureuil jouant de la flûte montent la garde autour d’elle. L’une de ses jambes est repliée, l’autre dépasse du rosier, une chaussure compensée se balançant à son pied : Cendrillon après le bal, disloquée. Sa main gauche est cachée sous elle et la droite, une bague d’amies-pour-la-vie à l’index, se tend comme pour cueillir la rose d’un rouge profond suspendue au-dessus d’elle, seule tache de couleur dans le tableau. Elle a un joli visage, à demi caché par des cheveux noirs. Son corps est couvert d’entailles à vif et une rivière de sang ruisselle de sa tête. Ses lèvres sont entrouvertes, comme si elle allait dire quelque chose.

Elle en est incapable. Ses yeux sont grand ouverts, les pupilles complètement dilatées. Mais ils ne voient rien.

L’image ressemble à n’importe laquelle des photos que j’ai prises pour ma série sur les Princesses mortes, à deux détails près.

Cette fille devrait être morte. Et ce n’est pas moi qui ai pris la photo.

Je suis dessus. La fille, c’est moi.

C’est la police qui a pris ce cliché après avoir répondu à l’appel de Mme Doyle qui signalait un cadavre dans son jardin, sur Dove Street. Ils sont arrivés trois minutes après cet appel. Les ambulanciers ont mis cinq minutes à me stabiliser et trente-deux minutes à me libérer du rosier.

Quand je me suis réveillée, impossible de me rappeler comment j’étais arrivée là ou ce qui s’était passé avant – rien de plus normal, apparemment. Tout ce dont je me souvenais, c’était de la douleur et de cette pensée unique, répétée à l’infini : Je ne dois pas lâcher.

Mais, petit à petit, des bribes me reviennent. Le service des soins intensifs est l’endroit idéal pour réfléchir, ou le pire endroit du monde, en fonction de l’objet de vos réflexions. J’observe la photo dans ma main en essayant de me considérer comme une chose inanimée, comme un indice supplémentaire. Pendant les trois derniers jours, une grande partie du puzzle s’est mise en place et je ne suis pas sûre d’aimer la silhouette qui en émerge.

– Bonjour, princesse, me salue une voix enjouée à la porte de ma chambre.

Je lève la tête ; entre un étranger en blouse. Loretta me manque.

Loretta est l’infirmière qui s’occupait de moi dans le service de réanimation.

Elle était de garde quand j’ai ouvert les yeux et, même si je ne suis restée que trois jours en soins intensifs, je me sentais proche d’elle. En réa, le temps passe bizarrement – cela crée des amitiés insolites.

– C’est le temps intensif, m’avait expliqué Loretta.

– Le temps intensif ?

– Tu sais, comme les chiens qui prennent sept ans chaque année. Chaque minute en réa semble être une heure. Ici, le temps ralentit ou avance en accéléré et crois-moi, ma puce, il vaut mieux que ce soit au ralenti. Ce n’est jamais bon signe quand il se met à filer.

Le nouveau est en train de me parler.

– Moi, c’est Ruben. Et toi, vu ta chambre, tu es Madame Populaire.

Ruben. Je répète le nom pour le mémoriser. Loretta adore les ragots, mais je ne me souviens pas qu’elle m’ait raconté quoi que ce soit à son sujet.

Il caresse plusieurs bouquets posés sur l’étagère et se retrouve devant les deux douzaines de roses rouges.

– Celui-ci a dû coûter une fortune. J’aimerais trouver un petit ami aussi généreux.

– Il ne vient pas de mon copain.

– Waouh, je ne sais pas ce que tu fais, mais ça marche ! Et lui, là ? demande-t-il en soulevant un ours en peluche portant un débardeur où est écrit « Re-miel-toi vite ! ». Difficile de dire s’il vient d’un ami ou d’un ennemi… à ton avis ?

– J’en sais rien.

Et c’est vrai, pour plusieurs raisons ; c’est à cela que je pense pendant qu’il continue à observer les cadeaux qui couvrent chaque centimètre carré de ma chambre. Alors je ne fais pas vraiment attention lorsqu’il me questionne sur la carte des chiots musiciens de David et le bouquet de ballons de Nicky, avec sa lettre qui dit « Haut les cœurs ! ».

À présent, Ruben se tient devant une couronne de roses en forme de cœur flanquée d’une figurine et d’une poupée.

– Et ceux-là ? « De ton admirateur secret » ? lit-il tout haut sur l’une des cartes. Les trois ?

J’acquiesce.

– Alors je résume : tu as un copain, un non-copain et un admirateur secret.

Ma fille, pas étonnant qu’on ait voulu t’écraser.

Il a raison. J’ai beaucoup de cadeaux parce qu’apparemment – inexplicablement – je suis très populaire. Et la plupart des « Tu nous manques ! » et « Remets-toi vite » dégoulinent d’hypocrisie – parce que je suis très populaire.

Ironique, non ? Dure vérité que j’ai découverte ici. Dans les films, tout le monde aime la princesse, mais la réalité est bien différente. Il n’y a qu’une loi, sans pitié : tuer ou être tuée. Il y a très peu de place en haut de la pyramide sociale : une fois que vous avez atteint le sommet, vous ne pouvez que redescendre et tout le monde est prêt à vous y aider.

Je sais à présent qui a essayé de m’assassiner, mais je ne veux pas y croire. Chaque cellule de mon cerveau cherche une autre explication, n’importe laquelle, car la vérité est trop horrible. Tous les indices étaient sous mon nez depuis le début, mais j’ai préféré fermer les yeux. C’est comme le moment où vous cadrez une photo et où ce qui était flou devient net tout à coup. Seulement, cette fois-ci, j’aurais préféré que ça reste flou.

– Je reviendrai plus tard voir si tout va bien, princesse, dit Ruben.

Je pourrais essayer de l’arrêter, mais ça ne changerait rien. Ce tueur peut m’atteindre n’importe où.

Mon regard se pose à nouveau sur le cliché. Tout est parfaitement clair. Il n’y a qu’une personne qui ait pu faire ça. Une seule personne que désignent tous les indices. Le verre. La porte claquée. Le baiser. La voiture. La bague.

Les yeux.

J’ai compris le message. Je sais ce qui doit arriver maintenant.

– Salut, Jane, dit la voix grave depuis le seuil.

 

Jeudi

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