Hantise

Michelle Jaffe · Chapitre 17 sur 35

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Hantise

Chapitre 16

 

 

– Je t’offre un dollar soixante-dix-neuf pour tes pensées, me parvient la voix de Langley depuis la porte de ma chambre.

Je dois être vraiment préoccupée car je ne l’ai même pas entendue approcher. Je regarde l’horloge : midi passé.

– Je suis sûre qu’elles valent plus que ça, mais c’est tout ce que j’ai sur moi. En entrant dans ma chambre, elle glisse son téléphone dans la poche extérieure de son sac Miu Miu. C’est bizarre car généralement elle le range toujours à l’intérieur. Elle a seulement mis du mascara et du gloss, porte un tee-shirt et un cardigan sur un baggy, avec des ballerines léopard et une casquette de distributeur de journaux, mais pas d’autres accessoires, ce qui lui donne l’air beaucoup moins apprêté que d’habitude, comme si elle était partie de chez elle en catastrophe.

– Tout va bien ? demandé-je.

Elle me lance un regard effaré.

– Si je vais bien ? C’est nous qui devrions être inquiètes pour toi, pas l’inverse. C’est tout toi, Dra-J-Bus. Je vais bien, ne t’occupe pas de moi.

– Menteuse. Qu’est-ce qui se passe ?

Son visage se décompose en un instant.

– C’est Popo. Il… nous avons eu quelques déboires.

– Oh, Langley, je suis désolée.

Elle s’essuie les yeux, ôte un cheveu de son pull. Déglutit. Sa grand-mère et son grand-père ont élevé Langley ensemble depuis qu’elle est venue vivre avec eux, mais Popo et elle ont un lien particulier.

C’est lui qui démarre sa voiture à l’avance tous les matins en hiver pour s’assurer que le chauffage est en marche lorsqu’elle y entre. C’est lui qui assiste à toutes ses compétitions de dressage équestre, célébrant ses victoires comme ses défaites en lui offrant un bijou ou un objet qu’elle désirait secrètement. C’est lui qui lui passe en douce des liasses de billets de cent dollars « au cas où elle voudrait s’acheter un soda au centre commercial ».

C’est lui qui lui écrivait quand elle était à l’université d’été de Gordonston, en Écosse, et c’est lui qui s’assied à côté de son lit pour lui lire Les Quatre Filles du Dr March, encore aujourd’hui.

En tout cas jusqu’à récemment. Bien que le nom de Lawrence Archibald Winterman, ancien président de la Générale du Gaz et de l’Électricité du New Jersey, suscite toujours une admiration absolue, l’homme lui-même décline quotidiennement. Il y a six mois, il est tombé dans l’escalier derrière sa maison et s’est cassé la hanche ; il ne guérit pas aussi bien qu’on pourrait l’espérer. Depuis, malgré les soins d’une infirmière à plein temps, il fait infection sur infection, chacune mettant toute la famille à l’épreuve.

– Qu’est-ce que c’est cette fois ?

– Il a des douleurs au thorax. Le médecin a demandé des analyses, mais il n’aura pas les résultats avant mardi. Je pense que c’est à cause de ma grand-mère.

La grand-mère de Langley est persuadée que les infirmières présentes pour s’occuper de Popo la volent, elle cherche donc sans arrêt à les confondre et installe partout des équipements de surveillance pour les prendre en flagrant délit. Tout ce que ces précautions ont réussi à provoquer, c’est une atmosphère tendue et une ribambelle d’infirmières qui démissionnent en raison de conditions intolérables.

– Elle essaie juste de trouver quelque chose à contrôler, explique Langley avec un sourire résigné. Pour ça, ma mère lui ressemblait. Quand des éléments perturbateurs apparaissaient dans sa vie, des choses qu’elle ne pouvait pas empêcher comme une panne de l’air conditionné de la caravane, elle devenait super rigide dans un autre domaine, nous astreignant à un régime stupide ou faisant une fixette sur ma posture.

Difficile d’imaginer Langley autrement que comme une gamine gâtée de la côte Est vivant dans un palace, mais en réalité, elle a passé ses onze premières années dans une caravane aux abords de Tucson, en Arizona.

Un jour, j’avais voulu savoir comment c’était et elle avait répondu : « La caravane était si douillette quand on y restait toutes les deux, on avait l’impression de vivre dans une maison de poupées. »

« Maman a littéralement dévalisé tout le rayon peluches de Toys Us quand nous avons su que Langley venait habiter chez nous, m’avait raconté son grand-père un jour où nous prenions tous les trois le thé dans son bureau.

Le premier soir, Langley les a tous pris, le daim géant, la girafe, le lion, et s’en est servie pour tendre des draps, pour créer une tente dans laquelle elle se sentirait à son aise, parce que sa nouvelle chambre était trop grande. Quelle fille ! »

Il lui avait pris la main et l’avait regardée avec une telle fierté que j’en avais été jalouse.

« Quelle fille intelligente et débrouillarde ! »

Je n’appris les circonstances qui avaient mené Langley à vivre chez ses grands-parents qu’à l’occasion de la classe de neige à Killington, pendant ma première année à Livingston. Chacun était pressé d’essayer le Jacuzzi après une journée de ski, mais Langley et moi avions toutes deux décrété que nous resterions plus longtemps sur les pistes. Dans mon cas, c’était un mensonge – la journée était maussade et glaciale – et j’allai me cacher dans le snack-bar du refuge, vêtue d’un jean et d’un pull de pêcheur à grosses côtes. C’était un espace octogonal caverneux avec des poutres au plafond et d’énormes fenêtres donnant sur les montagnes. Comme tout le monde était sur les pistes, presque toutes les tables restaient vides.

Jusqu’à ce que, cinq minutes plus tard, Langley se glisse près de moi. Elle portait un jean, des après-ski beiges Louis Vuitton et une parka bleu ciel, la capuche doublée de fourrure blanche encadrant parfaitement son visage.

– OK, Dra-J-Bus. C’est quoi, ton excuse ? Pourquoi tu n’es pas à la Jacuzzi Party ?

Je retins mon souffle. Sa franchise m’avait prise de court.

– C’est une longue histoire.

Elle regarda sa montre.

– J’imagine qu’on a deux bonnes heures avant que les autres commencent à s’ennuyer, à se ratatiner dans l’eau et oublient que nous n’étions pas là, donc on n’aura pas à leur donner de raison. Si ton histoire dure plus longtemps, il se peut que j’aie besoin de pop-corn.

– Et toi, pourquoi tu ne veux pas y aller ? demandai-je alors qu’elle enlevait sa parka et tirait les manches de sa polaire blanche pour recouvrir ses mains.

– On échange. Tu me racontes la tienne et je te raconte la mienne.

Kate, elle et moi étions presque inséparables depuis deux mois et demi, mais c’était la première fois que je me retrouvais seule avec Langley.

J’ignore si je voulais qu’elle m’aime ou si j’avais juste besoin d’en parler à quelqu’un. Sans réfléchir, je lâchai :

– En novembre dernier quand j’habitais Chicago, Bonnie, ma meilleure amie, est morte dans un Jacuzzi.

Les mots sonnaient faux, comme si un personnage de film les avait dits, pas moi.

Les yeux bleu clair de Langley s’agrandirent démesurément.

– Mon Dieu. Je suis désolée. Qu’est-ce qui s’est passé ?

– Je ne sais pas, en fait.

Je regardai la vapeur s’élever de mon chocolat chaud, la laissant m’entraîner dans le souvenir. J’avais peur, mais j’étais aussi légèrement euphorique. Je n’avais jamais discuté de ça avec personne.

– C’était à une soirée, dis-je finalement.

Quand j’avais parlé à Bonnie de la soirée, sa réaction avait été :

« Premièrement : non. Deuxièmement : merci. »

– Tu peux user de tous tes pouvoirs sur moi, jeune Jedi, m’avait-elle prévenue, je ne faiblirai pas. Pourquoi est-ce que tu voudrais aller à cette soirée ? Je ne connais même pas ces gens, et toi non plus. En plus, ta mère ne te laissera jamais aller à une fête organisée par un mec de seconde.

Bonnie avait un frère, son aîné de quelques années, sur lequel ses parents avaient passé la phase « surprotecteurs », mais ma mère n’était pas encore sortie de ladite phase, qui avait plutôt empiré depuis la mort de mon père quelques mois auparavant.

– Je ferai le mur, avais-je répondu. Et c’est précisément parce qu’on ne les connaît pas qu’on devrait y aller. Pour rencontrer de nouvelles personnes. Tu veux mourir sans avoir été embrassée ?

Je sortis ma meilleure carte de Jedi.

– Il paraît que Mark Ellis y va.

C’était un peu de la triche d’utiliser son grand faible pour ce garçon de terminale, mais ça avait marché.

– Très bien. Je serai ton chaperon, avait-elle finalement accepté. Mais je tiens à dire que c’est une très mauvaise idée. J’emporte mon Harry Potter de poche, comme ça au moins j’aurai quelque chose à faire pendant que tu te ridiculises.

La voix de Langley me parvint, par-dessus la table du bar creusée de graffitis.

– Elle s’est cogné la tête ? Comment est-elle morte ?

– Je… je ne sais pas vraiment. J’étais avec quelqu’un d’autre. Quand je l’ai retrouvée, elle était juste étendue dans le Jacuzzi, la tête en arrière et ses cheveux sombres flottant autour d’elle, contemplant le ciel comme si elle cherchait la Grande Ourse. Elle était belle, en paix. Comme Ophélie dans Hamlet, tu vois ?

Langley hocha la tête.

– Son visage était d’un ovale parfait dans le clair de lune et ses yeux brillaient. Au début, je n’arrivais pas à croire qu’elle était morte. Et puis…

Je m’interrompis. Des larmes brûlantes commencèrent subitement à couler sur mes joues, finissant leur course dans mon chocolat chaud.

Langley passa un bras autour de mes épaules.

– Et puis qu’est-ce qui s’est produit ?

Je croisai son regard.

– Et puis tout ce qui m’est venu à l’esprit c’était Mon Dieu, ses sourcils ont besoin d’être épilés.

Je me mis vraiment à pleurer à ce moment-là, de violents sanglots qui me tordaient de l’intérieur.

– Tu le crois ? Elle était morte et c’était ma seule pensée. Ses sourcils. J’appuyai mes paumes sur mes yeux, forçant les larmes à y rentrer. Je ne méritais pas de pleurer, ne méritais aucune compassion.

– Ça arrive souvent, dit Langley en me caressant le dos.

Sa voix était apaisante, calme. Maternelle.

– De se focaliser sur un détail insignifiant. C’est normal.

Je gardai la tête dans les mains.

– Ils ont dit qu’elle avait fait une overdose. Qu’elle s’était suicidée.

– C’est vrai ?

– C’est ce qu’ils ont dit.

Il y eut un instant de silence. Langley le brisa en disant de sa voix la plus douce :

– Ça a dû être terrible pour toi, Dra-J-Bus. Vraiment terrible.

Je posai la tête sur la table, l’entourai de mes bras.

– C’est moi qui l’ai emmenée à la fête, dis-je juste assez fort pour être entendue, un autre secret que je n’avais jamais confié à personne. Elle ne voulait pas y aller et je l’ai obligée. Si je ne l’avais pas convaincue, rien de tout cela ne serait arrivé. Si seulement j’avais…

– Non, dit Langley. Arrête ça tout de suite. Le fait que tu l’y aies emmenée n’est pour rien dans son suicide.

– Je ne sais pas.

Langley posa la main sur mon épaule, mais je n’osai pas la regarder dans les yeux.

– Les gens ne se tuent pas parce qu’ils s’ennuient à une soirée. S’ils passent à l’acte, c’est pour des raisons bien plus profondes et anciennes.

Elle glissa un doigt sous mon menton et releva mon visage.

– Regarde-moi, Jane Freeman.

J’obtempérai. Elle aussi avait les larmes aux yeux. À son expression, je vis qu’elle comprenait, qu’elle comprenait ce que j’avais dit et peut-être même ce que j’avais tu. Elle me fit un petit sourire triste, complètement différent de son sourire habituel. Un sourire tendre, aimant.

– Tu n’es pas responsable de ce qui est arrivé à ton amie. Tu n’as pas provoqué son overdose.

Jusqu’à ce moment-là, je n’avais jamais réalisé le fardeau que représentaient tous ces secrets. De les partager, surtout avec Langley, me donna l’impression d’émerger de sous une couverture étouffante. J’étais remplie d’une gratitude telle que j’en étais presque euphorique.

– Merci, lui dis-je. Tu… tu es géniale.

Elle secoua la tête et me lança cette fois son sourire caractéristique.

– Ne me remercie pas, remercie le Dr Phil, tout ce que je sais de la psychologie je l’ai appris avec lui.

J’éclatai de rire, mon visage toujours humide et salé de larmes.

– Ça a dû être dur de perdre ta meilleure amie comme ça.

– Oui, ça l’a été.

Et pas seulement pour les raisons que tu connais, pensai-je. Car il y avait encore un secret que je n’avais pas dévoilé. Je fixai la table, suivant avec mon doigt l’inscription gravée (B. G. + A. F. POUR TJRS) laissée par un anonyme et me demandant si je devais lui parler du reste. M’alléger une bonne fois pour toutes. Raconter enfin la vérité à quelqu’un.

Je la regardai, son visage attentif, ses yeux bleus scintillant comme les stalactites de la fenêtre, et perdis courage. J’avais trop peur de ce qui se passerait si j’allais au bout. Trop peur qu’elle me voie comme la trouillarde, la perdante que j’étais et décide que je n’étais pas digne de son amitié.

À la place, je demandai :

– Et toi ? C’est quoi ton traumatisme du Jacuzzi ?

Je ne sais pas ce que j’attendais, mais ce n’était pas ce qui se passa.

Langley souleva sa polaire et je vis une longue cicatrice plissée qui traversait son torse pâle pour disparaître dans son jean.

– Elle descend jusqu’à ma cuisse.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

Elle détourna le regard et resta silencieuse un long, très long moment, à tel point que je pensai qu’elle avait changé d’avis et décidé de garder son secret. Puis, abruptement, elle parla :

– Ma mère a grandi à Livingston, dans la maison qu’habitent encore mes grands-parents aujourd’hui, tu sais.

Je ne voyais pas du tout où elle voulait en venir. Est-ce que c’était à propos de leur piscine ?

Elle continua.

– À dix-huit ans, ma mère est tombée enceinte. Ses parents… enfin, Maman, lui posèrent un ultimatum. Révéler le nom du père ou quitter la maison. Ma mère et Maman se ressemblaient beaucoup, aussi têtues l’une que l’autre, et ni l’une ni l’autre ne voulaient céder. Donc, au sixième mois de sa grossesse, ma mère déménagea à Lynx Arches, en Arizona.

– Ça a l’air exotique.

– La nature est vraiment très belle. Un immense ciel bleu, des montagnes rouges. La plupart des gens vivent dans des caravanes, donc architecturalement ça laisse un peu à désirer.

– Pourquoi est-ce que ta mère a choisi l’Arizona ?

– Probablement parce que c’était l’opposé de Livingston. En plus, comme elle ne voulait pas que ses parents puissent la retrouver, elle utilisait un faux nom, donc elle ne pouvait pas prouver qu’elle avait un diplôme et les boulots qu’elle obtenait n’étaient pas géniaux. Serveuse. Secrétaire. Réparatrice de petit électroménager.

À travers la fenêtre panoramique, elle contempla les montagnes incendiées d’orange et de rose par le coucher de soleil.

– Pendant un moment, elle a été l’assistante d’un serrurier, alors elle rapportait des cadenas à la maison le soir et s’entraînait à les ouvrir. Le mieux, c’était quand elle travaillait à la boulangerie.

Son regard se tourna vers moi et elle sourit tristement.

– C’est comme ça que j’ai appris à mettre le glaçage sur les gâteaux. Tu ne savais pas que je pouvais faire ça, si ? Je suis une championne du glaçage.

– J’y penserai à mon prochain anniversaire.

– Tu ferais bien. Ma mère croyait qu’il fallait provoquer sa propre chance et, pour faire ça, qu’il fallait avoir des connaissances. Elle m’a appris à coudre, à tirer au pistolet et à réparer presque n’importe quoi. Et puis, le printemps de mes onze ans, elle a décidé de m’apprendre à nager.

Elle immergea un mini-chamallow dans sa tasse de chocolat jusqu’à ce qu’il fonde.

– Chaque mardi et JEUDI après l’école on se retrouvait à la caravane pour aller à la piscine municipale. C’était notre rituel, ça compensait le fait qu’elle parte au travail avant que je sois levée parce que la boulangerie ouvrait très tôt. Je pédalais toujours deux fois plus vite sur le chemin de la maison ces jours-là parce que j’adorais mes leçons de natation avec elle.

Elle se tenait plus immobile que jamais, mais le soleil couchant illuminant ses cheveux blonds la faisait chatoyer.

– Un mardi, j’ai crevé et j’ai dû marcher la moitié du chemin, donc je suis arrivée un peu plus tard que d’habitude. J’étais en train d’attacher mon vélo quand j’ai senti une drôle d’odeur. J’ai levé la tête et j’ai vu de la fumée sortir de sous la porte. La caravane était en feu.

Ses doigts se mirent à dérouler le bord de son gobelet en carton.

– J’ai utilisé mon pull pour ouvrir la porte et les flammes m’ont explosé au visage. J’ai appelé ma mère, mais elle n’a pas répondu.

Alors je me suis précipitée à l’intérieur à travers les flammes. C’est comme ça que j’ai eu les cicatrices.

Son regard ne vacilla pas.

– Je suis arrivée trop tard. Le… l’incendie s’était déjà propagé et ma mère était… ils ont dit qu’elle était morte asphyxiée, que les brûlures sur son corps, elle n’a pas senti… n’avait aucune chance… jamais.

Elle inspira brusquement et contracta la mâchoire. Ses yeux fixaient les poutres du plafond, ses poings serrés, aux articulations livides trahissant l’effort qu’elle faisait pour ne pas pleurer.

Je l’entourai de mes bras, consciente à la fois de sa force et de ma faiblesse. Elle avait été honnête, s’était mise à nu devant moi en me racontant tout. Je n’avais pas été capable de lui rendre la pareille. J’avais omis une partie de mon histoire. La partie la plus dure. J’ouvris la bouche pour la dévoiler, mais elle resta coincée dans ma gorge.

Quand sa respiration s’apaisa, elle se dégagea et me fit face.

– Je suis désolée.

– De quoi ? Je… je suis réellement honorée que tu m’en aies parlé.

Elle hocha la tête et entoura de ses mains le gobelet déchiqueté, l’observant comme si toutes les réponses aux mystères de la vie y étaient contenues.

– Elle me manque, dit-elle. J’essaie de ne pas le montrer devant Popo et Maman, mais elle me manque chaque jour. Je me demande comment serait ma vie si ce n’était pas arrivé. Si j’étais rentrée plus tôt. Si j’avais pu la sauver.

– Langley, tu t’es comportée en héroïne ce jour-là. Tu as été tellement courageuse. Ta mère aurait été fière de toi. Et elle serait fière de ce que tu es devenue.

Elle secoua la tête, les yeux toujours fixés sur son chocolat.

– Tu crois vraiment ?

– Qui ne serait pas fier de toi ? Tu es un rayon de soleil dans la vie de tes grands-parents. Tu es intelligente, belle, drôle, populaire et adorée.

– C’est vrai que je suis assez géniale, non ? dit-elle avec un mince sourire. Elle avait l’air à la fois courageuse et vulnérable. Toute sa personne m’émerveillait.

– Oui.

– Qui se ressemble s’assemble, dit-elle en me faisant un clin d’œil.

Dis-lui, insistait ma voix intérieure. Raconte-lui le reste. Mais avant que je ne puisse le faire, Langley avait repris son histoire.

– Enfin bref, conclut-elle ce jour-là à Killington, ma mère n’a jamais fini de m’apprendre à nager. Donc je ne sais toujours pas. Et les cicatrices me rappellent constamment ce qui s’est passé. Tu n’en parleras à personne, n’est-ce pas ? Ni de ce qui s’est passé ni de mes cicatrices ? Mes grands-parents n’aiment pas que les gens soient au courant.

En l’écoutant, je me disais que Langley me rappelait quelqu’un et, à cet instant-là, je réalisai qui. Ma tortue intrépide, Amerigo. Aussi courageuses l’une que l’autre. Elles avaient toutes les deux connu des épreuves dont elles s’étaient servies pour devenir plus fortes. Elles étaient des survivantes. Je ne pouvais pas imaginer avoir un jour la moitié de leur courage et de leur force.

La force de montrer sa vulnérabilité, aussi.

– Ton secret est bien gardé, assurai-je.

– Je sais. Je sais que je peux compter sur toi, répondit-elle en souriant.

À présent, avec ses cheveux ramenés négligemment en arrière et sous les lumières crues de ma chambre d’hôpital, la cicatrice barrant la joue de Langley est plus visible.

– Tu devrais être avec Popo, dis-je. Pas ici avec moi.

– Ne sois pas ridicule. Tu as besoin de moi. En plus, je vois bien que quelque chose te préoccupe.

– Rien d’important.

– Bien, dans ce cas ça ne te prendra pas longtemps de m’en parler.

Elle va à la fenêtre et saisit l’ours en débardeur.

– Raconte tes soucis à l’ours infirmier, Dra-J-Bus. Il écoute extrê-miel-ment bien.

– Stop, m’écrié-je en riant. Je capitule.

Elle revient et s’installe dans une chaise à côté de mon lit.

– C’est à propos de David ? Je l’ai croisé avec Ollie dans le parking. Ou plutôt, Ollie a failli m’écraser. C’est un danger public dans cette énorme Land Rover. Pas étonnant qu’il ait un chauffeur la plupart du temps. David était tellement inquiet pour toi, il m’a appelée pour que je le tienne au courant. Je suis si heureuse que vous soyez de nouveau ensemble.

– De nouveau ensemble ?

Elle cligne des yeux.

– Je veux dire que vous vous soyez vus. Ta mère était très méfiante hier, elle ne voulait pas qu’il vienne.

Bien sûr. J’aurais dû savoir que ma mère s’interposerait.

– Alors, qu’est-ce qui ne va pas ?

– Je sais que ça va te paraître bizarre, mais est-ce qu’on s’est disputées ? À la soirée ?

– David et toi ? demande-t-elle d’un ton soudain méfiant.

– Non, toi et moi ?

Elle a l’air surpris.

– C’est juste que des gens ont raconté ça à l’officier de police, et j’ai cette image de toi debout devant une porte, refusant de me laisser passer. Ou quelque chose comme ça. C’est étrange.

Son visage se détend mais elle se met à tournicoter la bague d’amitié à sa main droite.

– Oh. Eh bien, oui, si l’on veut. J’essayais de t’empêcher de sortir de la salle de bains. Tu… je ne sais pas ce qui s’est passé, mais tu étais furieuse contre David, tu sanglotais et tu n’arrêtais pas de dire : « Je ne peux plus le supporter. C’est fini. J’abandonne, c’est fini. Je veux juste que ça s’arrête. » Et je me suis dit. je me suis dit que ce serait mieux si tu ne le quittais pas comme ça. Cette nuit-là.

– C’est sûrement ce que les gens ont entendu. C’est pour ça qu’ils ont pensé que Kate, toi et moi nous disputions. Tu sais ce qui s’est passé ?

– Non, je t’ai trouvée en larmes.

– Et j’ai dit que je voulais rompre avec David ?

– Tu disais que tu voulais juste y mettre fin… que tu voulais que ça s’arrête. Elle hausse les épaules.

– Peut-être que tu parlais d’autre chose.

Sa voix est douce, plus que d’habitude, et je dois tendre l’oreille.

– Comme quoi ? Ça m’évoque la scène d’un film dont l’image n’arrête pas de sauter. Certains plans sont nets, mais d’autres complètement flous. Langley devant une porte, l’air bouleversé, et moi en train de dire ces mots, ça je peux plus ou moins l’imaginer. Mais pourquoi ? De quoi aurais-je été témoin qui m’aurait poussée à rompre avec David ? Si quelque chose s’était vraiment passé, ne l’aurait-il pas mentionné ? Je l’aurais sûrement remarqué quand il était là ?

Tu es juste en train de devenir parano, me dis-je fermement. Comme le message sur le miroir, c’est probablement quelque chose que mon cerveau invente, influencé par de puissants médicaments.

– Merci de m’avoir évité de me ridiculiser, dis-je. David a ses défauts, mais je l’aime toujours.

– Bien sûr. Cette soirée était juste bizarre. Tu sais qu’Elsa a embouti sa Porsche ? Elle est rentrée dans un poteau.

– Quoi ?

– Ouais, et ce n’est pas tout. Apparemment elle délirait ou quelque chose du genre et elle était si agressive avec les secouristes qu’ils ont dû l’attacher.

– Elle était bourrée ?

– C’est Elsa. Elle apporte sa propre eau minérale en soirée.

C’est vrai. Elsa ne boit pas et ne se drogue pas. Elle est assez barrée comme ça.

– C’était une crise de nerfs ?

– Qui sait ? Mais c’est chelou, non ?

C’est génial de parler d’autre chose que de moi, de reprendre le rythme des ragots avec Langley, même si je suis vraiment inquiète pour Elsa. Elle continue.

– Ollie a entendu dire qu’elle avait fait une dépression nerveuse et avait été envoyée dans les Bahamas pour vivre avec sa vraie mère, mais je crois qu’ils l’ont mise en observation dans un hôpital psychiatrique.

– Elle va bien ? Je veux dire physiquement ?

– Oui, je crois qu’elle n’a rien eu, juste quelques bleus. Alors, qui d’autre est venu te voir aujourd’hui ? Est-ce que Kate est passée ?

Le brusque changement de sujet me déstabilise un instant.

– Non. Euh, pas encore.

– Je suis sûre qu’elle sera bientôt là. Elle est tellement inquiète. Elle t’aime vraiment.

Quelque chose dans la façon dont elle me regarde me met mal à l’aise. Est-ce qu’elle sait ?

Non. Personne ne sait. Pas même Langley. Surtout pas Langley.

– Il faudrait que j’y aille, me dit-elle en souriant. Pauvre chérie. Tu as très mal ?

– Un peu.

Je jette un œil à la perfusion à côté d’elle. Trois sacs y sont suspendus, avec quatre moniteurs.

– Je pense qu’ils me maintiennent pas mal droguée. Pour l’instant, le plus dur, c’est de ne pas se souvenir. Oh, et de ne pas pouvoir bouger.

Je dis ça pour rire, mais ma voix ressemble à un croassement piteux.

– Tu vas te remettre. Promis.

Elle se penche pour m’embrasser sur le nez et son bras doit appuyer accidentellement sur le tube de ma perf parce que, tout à coup, la douleur me submerge comme un raz de marée.

Le moniteur cardiaque se met à hurler, Loretta se précipite dans la chambre, Langley se retire dans un coin et je me mets à hyperventiler.

Mon Dieu, la douleur.

Ma vision est parsemée de points noirs et blancs, mes oreilles vrombissent et mon corps se convulse dans un spasme de souffrance, comme si mon squelette tentait de s’échapper. J’entends des cris, mes cris.

À présent je nage, je nage dans l’eau brune, quelqu’un crie Pousse toi de là, espèce de garce jalouse, je nage jusqu’en haut, brise la surface et…

Tout à coup tout va bien. Mon corps se détend. Ma vision s’éclaircit. Mes oreilles cessent de résonner.

Tout redevient normal. Même mieux que normal.

Loretta se penche sur moi.

– On a dû t’endormir un instant, mais juste un instant. Comment te sens-tu ?

– Super bien, dis-je sincèrement.

Mais ce n’est pas le cas de Langley. Elle est blanche comme un linge, tremblante et effondrée sur une chaise dans un coin comme si elle essayait de se faire la plus petite possible.

– Mon Dieu, je suis désolée, gémit-elle. Je ne voulais pas te faire mal. Je ne l’ai pas fait exprès.

– Ne t’inquiète pas. Juste un accident avec la perfusion. Pas de dégâts permanents, lui répond Loretta avec un gentil sourire.

– Je suis trop nulle, dit Langley, le visage enfoui dans ses mains.

Je lui souris largement. Je ne sais pas ce que m’a donné Loretta, mais je me sens en pleine forme.

– Je vais bien. Tout est normal. Et maintenant je sais à quel point j’ai besoin de cette intraveineuse.

Langley me jette un coup d’œil à travers ses doigts.

– Oui, j’imagine.

Toujours au cœur de l’action, ma mère entre précipitamment, dans un nuage de Coco de Chanel et de questions, Joe sur les talons.

– Qu’est-ce que c’était ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

– Juste un petit incident, rien d’inquiétant, les rassure Loretta.

– Vous êtes sûre ? insiste ma mère. Jane est pâle comme un fantôme.

– Je ne suis pas encore un fantôme, Mère.

– Ce n’est pas drôle, répond-elle sèchement.

Je regarde derrière elle.

– Où est Annie ?

– Elle passe la journée chez les Montero à jouer avec Dora.

Dora est la petite sœur d’Ollie. Ma mère pivote et aperçoit Langley pour la première fois depuis qu’elle est entrée.

– Langley, chérie, quel plaisir de te voir ici. Comment vont tes grands-parents ?

Les grands-parents de Langley étant deux des habitants les plus importants de la région, ces politesses sont indispensables, même si votre fille est paralysée dans un lit d’hôpital. Pas question de laisser un détail – le fait d’avoir frôlé la mort – interférer avec nos bonnes manières.

– Ils vont aussi bien que possible et m’ont chargée de transmettre à Jane leurs souhaits de prompt rétablissement.

– Remercie-les pour nous. Ça nous touche énormément.

– Est-ce qu’il y a du nouveau ? s’enquiert Langley.

– La police a des preuves crédibles désignant les cambrioleurs de la supérette comme étant les coupables. Ils ont renversé Jane en fuyant.

– Qu’est-ce que ça veut dire, des « preuves crédibles » ? demandé-je.

– Un véhicule correspondant à la description de celui des braqueurs a été aperçu à proximité du dix vingt-sept. C’est le code pour « délit de fuite », explique ma mère comme si elle sortait de l’école de police. Et les rainures des traces de pneus coïncident peut-être avec le véhicule qui leur a permis de s’enfuir.

– Reçu cinq sur cinq, agent Rosalind, raillé-je.

Ses lèvres se crispent, mais elle ignore mon ton hargneux et s’adresse à Langley pour faire diversion.

– Nous donnons une conférence de presse dans quelques minutes pour essayer d’obtenir des informations sur le lieu où se cachent les cambrioleurs, si tu veux rester.

– Ça veut dire qu’ils vont attraper les responsables, en conclut Langley. C’est une excellente nouvelle.

Ma mère hoche la tête.

– Ça veut surtout dire que Jane est une victime de la criminalité grandissante dans cette ville. Un symbole de ce qui est en jeu pour nous tous.

J’applaudirais, si je le pouvais.

– Il faut la garder, celle-là, dis-je à ma mère. J’espère que tu vas t’en servir à la télé.

– Ta négativité et ton sarcasme constants sont tellement…

Elle s’interrompt et, si je ne la connaissais pas si bien, je pourrais croire qu’elle va se mettre à pleurer.

Mais je la connais trop pour y croire.

– Tu n’imagines même pas combien cette constance me coûte.

Vrai. Je ne suis comme ça qu’avec ma mère. Pour la première fois, en regardant les rides sur son front, je me demande pourquoi.

Elle soupire et me prend la main, hésitante.

– Tu ne vois pas, chérie, cela signifie que tout ça sera bientôt fini.

Ah oui, voilà pourquoi. Je ne sais pas ce qu’elle veut dire par « tout ça » ou « bientôt fini », mais je sais que l’une de nous est toujours complètement paralysée. Et risque de le demeurer, quel que soit le nombre de cambrioleurs qu’elle attrape. Encore une preuve qu’elle refuse de me voir comme je suis. Refuse de voir la personne en face d’elle, aujourd’hui ou jamais.

Langley se lève de sa chaise, m’épargnant d’avoir à penser à une repartie appropriée.

– J’aimerais pouvoir rester pour la conférence de presse, mais il faut que je rentre. Mon grand-père.

– Bien sûr, chérie. Merci d’avoir remonté le moral de notre pauvre malade.

– C’était un plaisir.

– Tu vois, Mère. Tout le monde prend plaisir à être avec moi, sauf toi. Langley m’embrasse sur le front, m’enveloppant d’effluves de pamplemousse.

– Au revoir, Dra-J-Bus. J’essaierai de revenir plus tard.

– Prends soin de Popo. C’est plus important.

Je suis sincère. Elle est tellement gentille de passer du temps avec moi quand sa propre vie est si instable. C’est tout Langley : toujours prête à se montrer forte pour vous, même quand elle a besoin de sa force pour elle-même.

Ma mère la suit dehors mais Joe s’attarde au pied de mon lit. Il tousse une fois, se racle la gorge.

– Jane, je ne comprends pas pourquoi tu en veux tellement à ta mère mais crois-moi, elle est vraiment chamboulée par tout ça.

– Elle n’en a pas l’air. Elle paraît prendre son pied.

Ma voix semble petite et mesquine, mais je m’en fiche.

– Tu connais ta mère. Un brave petit soldat.

– Comment tu le sais ? Ça ne fait qu’un an que tu es dans sa vie. Comment peux-tu savoir qui elle est ?

Joe se recroqueville un peu, les mains dans les poches, légèrement penaud.

– Je l’aime et je l’admire, alors je l’ai étudiée de près. Je… je veux juste que tu saches que tout ce qu’elle fait, elle le fait parce que tu es importante pour elle.

– La seule chose importante pour ma mère, c’est que tout soit parfait pour ses conférences de presse.

Il inspire une bouffée d’air comme si je l’avais giflé.

– Tu n’es pas juste. Et je suis quasiment sûr que tu le sais.

– Très bien. Merci d’avoir délivré ce message.

Il semble vouloir dire autre chose, hausse les épaules et quitte la pièce. Je fixe les fleurs, les ballons et l’ours sur le rebord de la fenêtre. Toutes ces choses viennent de personnes pour qui je suis vraiment importante. Des gens qui m’aiment pour ce que je suis, pas pour la fille parfaite imaginaire que je devrais être.

Le téléphone près de mon lit se met à sonner. C’est peut-être encore David. Rien que d’y penser, j’en ai des frissons et, sans réfléchir, je tends le bras et décroche.

– Allô ?

– Comment vas-tu aujourd’hui, Jane ? demande une voix – ce n’est pas David.

Je ne la reconnais pas mais ça m’est égal car en même temps je réalise que je viens de récupérer la mobilité de mon bras gauche. J’essaie le droit. Ouaip, celui-là aussi. Je peux bouger. Je peux bouger !

– Très bien, et vous ? réponds-je.

– Je vais bien. Je me réjouis de notre prochaine rencontre.

Cette conversation commence à être bizarre.

– Attendez, qui est à l’appareil ?

– Tu ne sais pas ?

– Non.

– Je suis la personne qui a essayé de te tuer. Ou plutôt, qui va te tuer. Mon sang se glace dans mes veines.

– Ce n’est pas drôle.

– Je peux t’assurer que je ne plaisante pas.

Je déglutis.

– Mais de quoi parlez-vous ?

Mes bras fonctionnent, mais mon cerveau est plus engourdi que jamais.

– Nous savons tous les deux que ce qui t’est arrivé n’était pas un accident. Je me mets à trembler.

– N’est-ce pas ? me harcèle la voix.

– Qui est à l’appareil ? !

Mes mains sont gelées autour du combiné.

– Dites-moi qui vous êtes.

– Ça, c’est à toi de le découvrir. À bientôt.

La ligne est coupée. Un garçon que je n’ai jamais vu entre dans ma chambre, un téléphone portable dans une main et une grande boîte sous le bras. Il me regarde et dit :

– Bonjour, Jane.

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