Hantise

Michelle Jaffe · Chapitre 5 sur 35

Pages du PDF

Hantise

Chapitre 4

 

Lorsque nous arrivons, la fête est un magma palpitant de corps bariolés qui s’ouvre comme la mer Rouge sur notre passage, avec un soupir collectif, comme si tout le monde nous attendait. Kate, Langley et moi traversons la pièce en dansant et nous mettons à la recherche de David.

À notre approche, un groupe de filles de seconde surgit de la salle vidéo, comme des mites à peine écloses jaillissant d’un placard. À l’intérieur, David, Ollie et Dom sont assis côte à côte sur un canapé en cuir. Sur la table devant eux, des gobelets et le grand bang jaune surnommé Gros Poussin par David. Ce dernier a chaussé des lunettes de soleil, Dom regarde dans le vide en hochant la tête et, sous mes yeux, Ollie porte la main à sa bouche pour étouffer un bâillement. On dirait les trois singes de la sagesse : ne rien voir, ne rien entendre et ne rien dire de mal.

Admiratif, Dom siffle en nous voyant entrer.

– Matez-moi ces trois princesses enchantées !

Dom est comme un chiot golden retriever, soucieux de plaire, gentil et un peu bêta. Ou, comme le dit Langley, « plus Lego que Philo ». Il est amoureux de Kate depuis des années mais il est difficile de prendre Dom au sérieux, alors la plupart du temps il se contente d’être à son service.

– Mesdemoiselles, vous semblez tout droit sorties d’un conte de fées. David tend le bras et tire sur ma jupe.

– Sexxxy, dit-il en m’attirant sur ses genoux.

Ses yeux sont mi-clos sous les lunettes et il sourit paresseusement, les joues recouvertes d’une barbe naissante.

– J’aime ta surprise.

– Ce n’est que le début.

Il lève les sourcils et son sourire s’élargit.

– Raconte.

– Eh bien.

– Il faut trinquer avant de discuter ! s’écrie Dom. Des boissons pour ces dames, pour porter un toast.

Il guide Kate et Langley vers la cuisine pendant que je m’installe plus confortablement sur les genoux de David.

J’interpelle Ollie, qui n’a pas bougé pendant tout notre échange. Il a une veste militaire vert foncé, un jean et de vieux mocassins marron de chez Gucci.

– Je croyais que tu ne devais pas venir.

– La fille avec qui j’avais rendez-vous s’est retrouvée coincée à une répétition du bal des débutantes.

David a inspiré une bouffée du bang durant notre conversation et à présent, sans expirer, il hoche la tête.

– Je pensais à ça tout à l’heure.

– À mon rendez-vous ? demande Ollie, sourcils froncés.

David expire.

– Non, mec. Aujourd’hui, pendant le cours de Mme Halverson, il y avait une araignée.

Il m’embrasse sur la bouche. Son baiser est un mélange d’ours en gélatine et de shit.

– Mec, répond Ollie, si tu es complètement stone et que c’est encore une de tes histoires sans queue ni tête.

– Non, je suis sérieux, Ollie. Donc je regarde cette araignée qui tisse sa toile dans l’angle de la fenêtre. D’abord les principaux liens, puis les fils connecteurs. C’est, genre, hyper précis comme travail, OK ? Et là, juste quand l’araignée a fini, Mme Halverson se pointe, dit : « Il fait tellement chaud ici, j’ai du mal à respirer. Un peu d’air. » et ouvre la fenêtre. Paf, tout le travail de l’araignée, anéanti.

Il fait une pause.

– Ça m’a fait réfléchir, mec, c’est exactement comme dans la vie. Je touche sa joue.

– Qu’est-ce que tu veux dire, gros bêta ?

– Tu travailles comme un fou et il suffit d’une seule garce pour que tout s’effondre.

Ollie fixe un point devant lui et commente :

– Ça montre plutôt que parfois, pour qu’une personne continue à respirer, il faut que quelque chose d’autre s’arrête. (La mâchoire contractée, il se tourne vers moi et me regarde durement, ses yeux verts étincelants et inquisiteurs.) Tu vois ce que je veux dire ?

– Euh, je crois ?

Tandis que nous parlons, David fait passer ses doigts de mon cou vers mes épaules qu’il est maintenant en train de masser. Je ferme les yeux et m’appuie sur lui.

– C’est trop bon.

Ses dents mordillent mon oreille.

– Ce serait encore meilleur si on était moins habillés. J’aime ta surprise, mais je t’aimerai encore plus quand tu l’auras enlevée.

Ollie se lève, annonce : « Je vais me chercher un verre » et nous laisse. Je ris et embrasse David légèrement sur le nez.

– C’est pas la surprise, c’est juste la bande-annonce.

– J’aime cette idée.

Il marque une pause.

– J’ai trouvé le 139.

Ses doigts jouent à la lisière de mon débardeur.

Pour notre anniversaire de trois mois, David m’a offert une liste de CHOSES QUE J’AIME MOINS QUE MÀ PETITE AMIE JANE et depuis, il l’allonge régulièrement. Le dernier ajout, LES WEEKENDS OÙ MON TYRAN DE PÈRE EST ABSENT, était le numéro 138.

– Alors, le 139 ? demandé-je.

– Je te dirai quand tu me donneras ma surprise, répond-il en souriant malicieusement.

Même à moitié endormi, il est tellement beau que j’ai du mal à croire qu’il est à moi.

– Trop dur d’attendre.

– Et moi, je ne veux pas attendre. Alors, c’est pour quand ?

– Dans quelques…

Je m’interromps car j’aperçois Kate qui me fait signe frénétiquement de l’autre bout de la pièce.

– Je dois y aller.

– Sérieusement, princesse des fées.

– Je reviens tout de suite.

– Ne t’envole pas trop loin.

Je retrouve Kate et Langley au premier, dans une salle de bains aux murs recouverts de brocart. Langley est accroupie, la tête au-dessus de la cuvette des toilettes.

– Ça ne va pas ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Quelque chose que tu as mangé à midi ?

– Je n’ai pas déjeuné.

Le visage toujours près de la cuvette, Langley brandit brusquement son iPhone sous mon nez.

– Alex m’a envoyé un mail. Il dit qu’il ne viendra pas à mon anniversaire.

Cela fait six mois que Langley prépare ses dix-huit ans et le point culminant de la fête devait bien sûr être la présence de son petit ami, Alex.

– Quoi ? C’est n’importe quoi ! Pourquoi pas ?

– Je ne sais pas. J’ai essayé de l’appeler mais il ne répond pas.

– En même temps, il est quatre heures du mat’là-bas.

– Ça n’est pas un problème pour lui. Il doit être avec quelqu’un d’autre. Son menton tremble et ses yeux sont deux puits de désolation.

Je désigne l’écran du doigt.

– Il a signé : « Je t’aime, Alex. » Peut-être qu’il s’est passé quelque chose. Il dit qu’il t’expliquera plus tard.

Elle serre les poings, au bord de l’hystérie.

– Qu’est-ce qu’il expliquera ? Il n’a pas d’excuse. Il est en train de tout gâcher. Tout.

– Pas tout, L. ?

La voix de Kate est douce, apaisante, ses traits reflètent son inquiétude. Quelques mèches blondes se détachent lorsqu’elle se penche en avant pour poser une main sur l’épaule de Langley.

– Vraiment, je suis sûre qu’il a une bonne raison et…

– Vraiment, répète Langley sarcastiquement en se dégageant. Vraiment, qu’est-ce que tu en sais, Kate ? Tout le monde t’aime. Tes parents, les profs, les garçons. Les hommes te suivent dans la rue juste pour te dire à quel point ils te trouvent belle. Tu as tout et tu t’en fiches. Mais moi, je n’ai rien. Personne.

Kate recule comme si on l’avait frappée. Elle s’enveloppe de ses bras.

– Ce n’est pas vrai, murmure-t-elle.

Elle tend la main et caresse un porte-savon de pierre en forme de Cupidon.

– Je ne m’en fiche pas. Et je n’ai pas tout.

Elle monte le ton, la colère la gagne. Ses doigts se crispent sur le porte-savon.

– Tu ne vis pas ma vie. Tu ne sais pas.

Elle s’interrompt, secoue la tête.

– Je vais y aller.

Je veux crier : Non ! Ça ne peut pas se passer comme ça. Pas de dispute. J’ai ce nœud d’angoisse dans l’estomac, celui qui me vient quand elles se querellent, même pour rire. Cette panique à l’idée que quelque chose puisse ruiner notre amitié, que je puisse être à nouveau seule. Je dois régler ça. Je me poste devant la sortie, les mains sur les hanches et ordonne :

– Vous deux, faites la paix et embrassez-vous.

Il y a un long silence pendant lequel elles me regardent toutes les deux, puis Langley dit :

– Nous embrasser ? Je parie que les garçons dehors paieraient pour voir ça. Nous éclatons de rire, la tension s’allégeant d’un coup.

Langley se lève et nous entoure de ses bras.

– Je suis désolée. C’est juste qu’Alex m’a tellement déçue. Je devrais savoir qu’il ne faut jamais faire confiance aux garçons. Je vous aime. Vous êtes les meilleures amies qui existent au monde.

Nous embrassons chacune notre petit doigt et les croisons dans notre salut.

– Une pour toutes… commence Langley.

– Et toutes pour une, entonnons-nous en écho.

Langley fronce les sourcils, prend mon visage dans ses mains et le dirige vers la lumière.

– D’ailleurs, il y en a une qui a mangé son brillant à lèvres. Il faut te remettre une couche avant d’aller annoncer la grande nouvelle à ton mec. Fais la moue.

J’obtempère. Elle m’applique du gloss.

Je me souviens de ce moment, le reflet de nous trois dans le miroir, Langley et ses cheveux blonds, Kate, couleur whisky, et moi, noir corbeau, trois fées scintillantes. Ma vie, c’était ça. Une vraie pub L’Oréal. Parfaite.

Cinq heures et demie plus tard, j’étais laissée pour morte dans un rosier.

 

Vendredi

OceanofPDF.com