Hantise

Michelle Jaffe · Chapitre 27 sur 35

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Hantise

Chapitre 26

 

 

– Je ne sais pas.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

Elle se rapproche de mon lit à présent, les yeux remplis de peur et d’incertitude, mais doux, comme un animal se laissant apprivoiser.

– Je ne sais pas si tu te souviens, mais on s’est rentrées dedans à la soirée.

– Je me rappelle. Mes affaires sont tombées et tu m’as aidée à les ramasser.

– Oui. Eh bien, tu as posé ton verre et tu l’as laissé là. Donc je l’ai bu.

– Et ?

– Je pense qu’il y avait quelque chose dedans, parce qu’après tout devient flou. Je suis partie à la recherche de mes amies et je ne me souviens pas vraiment de ce qui s’est passé, jusqu’au moment où David, allongé sur moi, m’a réveillée pour me dire qu’on devait s’en aller.

– Tu t’es réveillée avec David sur toi ?

Je mets un moment à comprendre le sens de ses mots.

– Oh Sloan, est-ce que ça va ? Tu penses que quelque chose s’est passé, quelque chose que tu ne voulais pas ? Tu veux parler à une infirmière ?

Son visage reflète surprise et gratitude.

– Tu es si… C’est vraiment, vraiment gentil de ta part de te soucier de moi. Mais ça va.

Elle se penche vers moi.

– En plus, j’ai mes règles, alors.

Je sais comment réagit David face à ce phénomène, je suppose donc qu’elle a raison. Il ne s’est rien passé. Non que je croie que David serait capable de profiter d’une fille dans cet état – alors qu’elle est droguée – mais en même temps, je ne suis plus vraiment sûre de rien.

– Tu as quand même dû avoir peur. Que s’est-il passé quand il t’a réveillée ?

– Il m’a raccompagnée. Je n’aurais probablement pas dû accepter parce qu’il était carrément bourré, mais je ne m’en suis pas rendu compte sur le moment. Le lendemain il a essayé de me parler, à propos de sa voiture ou un truc du genre, mais je l’ai ignoré. Je ne l’ai pas revu depuis… enfin, sauf ici.

Au moins David n’a pas menti là-dessus.

– Et je jure solennellement que je ne le reverrai pas, jamais, ajoute-t-elle.

– Si tu le veux, il est à toi.

– Il, hum, il n’est pas mon genre.

Sa poche vibre.

– Oups, c’est ta mère. Il faut que j’y aille.

Elle est sur le point de franchir la porte lorsqu’elle s’arrête et se retourne.

– Il y a autre chose. Tu te souviens que tu as perdu ton gloss ? Et que tu m’as dit que si je le trouvais, je pouvais le garder ?

Elle a l’air nerveuse tout à coup et le rouge lui monte aux joues.

– C’est un peu bête mais, hum, certaines personnes pensent que je te ressemble et j’ai toujours trouvé ça très drôle. Alors j’ai continué à le chercher. Je l’ai retrouvé. Le gloss, je veux dire. Mais je peux te le rendre, il n’y a pas de problème.

– Non, merci.

Le gloss est bien le cadet de mes soucis en ce moment. Ce qui est très nouveau pour moi.

– J’espère que, hum, certaines personnes te trouvent jolie avec. Elle sourit et rougit.

– Si je peux faire quoi que ce soit pour t’aider, fais – le-moi savoir.

J’aimerais qu’elle puisse m’aider. Que quelqu’un puisse le faire. Je me fraie à nouveau un chemin dans le trou noir de la soirée, pour essayer de remettre cette pièce de puzzle à sa place. Si Sloan dit la vérité, alors le gobelet en plastique a effectivement été drogué. Mais ce n’est pas comme ça que je l’ai été, moi.

J’ouvre la porte et vois David et Sloan ensemble.

Et une autre personne. Il y a quelqu’un d’autre. Quelqu’un… qui me pousse vers eux ? Mais qui voudrait me pousser dans la pièce ?

Je suis troublée et furieuse.

– Pourquoi fais-tu ça ?

Langley ? Non, Langley était devant la porte de la salle de bains, pas de la chambre, et elle essayait de m’empêcher de sortir, pas de m’obliger à entrer.

Mais…

Je suis dehors et il pleut.

Il faut que j’enlève les chaussures de Langley. Je lui ai promis de ne pas les mouiller et il pleut des cordes. Elles sont déjà trempées. Bousillées. Je me penche pour défaire les boucles, et manque de tomber à la renverse.

Tu n’as pas le temps ! dit une voix dans ma tête. Continue à avancer.

Je me relève en titubant, abandonnant l’idée de sauver les chaussures. Je lui en achèterai une nouvelle paire. Je dois continuer, m’échapper.

Le téléphone sonne. Il fait sombre, la pluie redouble, et je plisse les yeux pour distinguer le nom de l’appelant.

Ollie M.

Est-ce vraiment ce nom qui s’affiche ? Ou bien est-ce que je m’en souviens parce qu’on me l’a raconté ?

J’entends la voix de Nicky, deux semaines plus tôt : « Tu devrais peut-être essayer de penser par toi-même de temps en temps. »

Suis-je vraiment aussi manipulable ? Aussi influençable ?

Le téléphone sonne encore. Et encore.

Si Ollie m’a vraiment appelée, pourquoi est-ce que je ne me rappelle pas lui avoir parlé ?

Le téléphone continue à sonner.

C’est à ce moment-là que je réalise qu’il ne sonne pas dans ma mémoire mais dans la chambre.

– Loretta, crié-je. Mon téléphone sonne.

– Réponds donc, ma puce.

– Vous l’entendez ?

– Comme je t’entends.

Mon cœur bat la chamade. C’est peut-être l’occasion de montrer à tout le monde que je ne suis pas folle.

– Allô ?

– Salut, Dra-J-Bus, dit Langley.

Loretta est debout à la porte. Je lui fais signe de partir.

– Hé, comment vas-tu ?

– Ça va, mais je ne pense pas pouvoir venir te voir aujourd’hui. Popo…

– Son état a empiré ?

– Non, mais il ne va pas mieux.

– Je suis désolée d’entendre ça.

– Merci. Comment vas-tu ?

Mes yeux se posent sur le bouquet de ballons qui commence à perdre de l’altitude dans un coin de la chambre.

– Perturbée. David est venu. Il m’a parlé de Sloan.

Langley laisse échapper un soupir.

– Oh.

– Quand tu as voulu m’empêcher de sortir de la salle de bains.

– Oui ?

– Qu’est-ce que tu m’as entendue dire, déjà ?

– « Je ne peux plus le supporter. C’est fini. J’abandonne, c’est fini. Je veux juste que ça s’arrête. » Des choses comme ça.

– Tu es sûre que c’était à propos de David ?

Je passe en revue les arrangements floraux sur le bord de ma fenêtre.

– C’est ce que j’ai cru. Pourquoi ?

– Je… je ne sais pas. Je ne suis plus sûre de rien. Merci.

– Tu n’as pas l’air d’avoir le moral. Je viens.

– Non, non. Reste avec ton grand-père.

– Tu es sûre ?

– Absolument.

– Je t’aime, Dra-J-Bus.

– Moi aussi.

J’embrasse le combiné et raccroche.

Le téléphone se remet immédiatement à sonner. Je décroche en disant :

– Sérieusement, je vais bien.

– Vraiment, Jane ?

Je déglutis. C’est la voix. Pourquoi n’ai-je pas appelé Loretta ? Je pose le téléphone sur le lit et tire sur le fil le plus possible.

– Salut. Comment allez-vous ?

– Il est temps.

– Temps de quoi ? demandé-je.

Je tiens le combiné loin de moi et me penche vers la porte.

– Loretta, chuchoté-je.

Enfin, quelqu’un d’autre allait entendre.

– Ne fais pas l’idiote. Tu étais juste agenouillée là. Au milieu de la route. Tu sais que tu le voulais autant que moi. Et tu sais pourquoi.

Mon corps se glace.

Loretta me dépasse rapidement et attrape le téléphone. Elle le porte à son oreille pendant un instant, puis le replace doucement sur sa base.

Tu étais juste agenouillée là. Seulement deux personnes peuvent savoir ça. Moi. Et celui qui m’a renversée.

Ce n’est pas un canular. C’est un tueur.

Je regarde Loretta.

– Pourquoi avoir raccroché ? Pourquoi ne lui avez-vous pas parlé ?

– Il n’y avait personne.

Non. C’est impossible.

– Mais si. Il me parlait encore quand vous m’avez pris le téléphone des mains.

Je la regarde.

– Vous devez me croire. Il parlait.

N’est-ce pas ?

Je passe les mains dans mes cheveux et les tire, essayant d’extraire un peu de raison de mon cerveau.

– Il a dû savoir, d’une manière ou d’une autre, que j’avais passé le téléphone.

– Comment ? Tu dis qu’il était en train de parler.

– Je ne sais pas. On a dû faire un bruit.

Il était là. Je l’ai entendu. J’en suis sûre.

N’est-ce pas ? Oh mon Dieu. Je suis vraiment en train de devenir folle.

Tu étais juste agenouillée là. Tu sais que tu le voulais autant que moi. Et tu sais pourquoi. J’imagine très bien comment le Dr Tan va interpréter cela.

– Qu’est-ce qu’il a dit cette fois, ma puce ?

– Qui a dit quoi ? demande ma mère, entrant en coup de vent.

Joe marche lourdement derrière elle, portant un sac de supermarché, et le lieutenant Rowley le suit, toujours aussi propre sur elle dans son uniforme. Annie, aujourd’hui vêtue d’une robe verte, de collants verts et de baskets vertes, tous de verts différents, ferme la marche.

Ma mère me regarde, attendant une réponse.

– Mon mystérieux interlocuteur, lui dis-je. Il a appelé de nouveau.

Au lieu d’avoir l’air inquiet ou exaspéré, elle sourit. Un sourire chaleureux, sincère. Clairement, quelque chose a changé.

– Je ne pense pas qu’on ait besoin de s’inquiéter d’autres appels, n’est-ce pas, lieutenant ?

– J’espère que non, dit la femme policier.

– Pourquoi ?

– Parce que la police dévouée de cette ville a appréhendé les cambrioleurs de la supérette, annonce ma mère. En partie grâce à la récompense de Joe.

– Pas du tout, marmonne-t-il en fouillant dans son sac remplis de friandises.

– Ne sois pas si modeste, lui dit ma mère.

– Les cambrioleurs ont avoué ? demandé-je.

Elle fait non de la tête.

– Non, les Barney Brothers – c’est leur nom – refusent de parler. Ordre de leur avocat. Mais ils n’ont pas à le faire. Les traces de pneu sur la route correspondent à leur véhicule, les marques sur la voiture pourraient provenir d’un accrochage avec un piéton, et ils avaient ton sac et ton téléphone.

– Vraiment ? Je peux récupérer mon portable ?

Un lien concret avec cette soirée, n’importe lequel, serait le bienvenu.

– Quand nous aurons fini de l’analyser, dit le lieutenant Rowley.

– Mais tu ne vois pas ? dit ma mère, radieuse. Ça veut dire que c’est fini. Tout est fini.

– Ce sont de bonnes nouvelles, petite, dit Joe.

– Dites-le aux voix dans ma tête.

– Que t’ont dit ces voix dans ta tête, cette fois ? s’enquiert ma mère comme si elle parlait à un enfant de trois ans.

– Elles ont dit…

Je sais que, si je dis la vérité, ça me donnera l’air vraiment suicidaire.

– Elles ont dit qu’il était temps. Temps que ça s’arrête.

– Tu vois ? On est tous d’accord. Toi, moi et ton subconscient.

Je sens la colère monter. Je veux qu’on me laisse seule. Je regarde Loretta.

– Est-ce que je peux prendre une douche ? Je pense que je pourrais me débrouiller si vous faites juste couler l’eau pour moi.

– Bien sûr, ma puce.

– Au revoir, Jane, dit Annie en venant vers moi pour poser un baiser collant sur la joue.

– Beurk, dis-je en m’essuyant. Qu’est-ce que tu as eu pour le petit déjeuner ?

– Des donuts à la confiture. Et maintenant tu peux en avoir aussi.

– Merci, mais non merci.

Elle m’embrasse à nouveau, éclate de rire devant mon expression dégoûtée, et suit Joe et ma mère hors de la pièce.

Je suis sur le point d’entrer dans la salle de bains en fauteuil quand cette dernière revient et pose la main sur l’accoudoir.

– Encore une chose, Jane.

Ma mâchoire se contracte. Je la regarde par-dessus mon épaule.

– Oui ?

– Le Dr Malik m’a dit qu’il t’avait rencontrée aujourd’hui. Avec son fils, Peter.

– Ouais. Pete m’avait emmenée prendre l’air.

– Je préférerais que tu ne passes pas trop de temps avec lui, dit-elle.

– Ne t’inquiète pas. Le Dr Malik n’a pas l’air d’être vraiment mon type.

– Avec son fils, Peter. Il a arrêté le lycée et a un passé de consommateur de drogue. Son père l’a trouvé avec un gros paquet de came, c’est pour ça qu’il est là. Comme ça, il peut le garder à l’œil.

J’étouffe un éclat de rire quand ma mère dit « un gros paquet de came », comme si elle venait de la zone, yo.

– OK. Tout ce que tu veux. Je peux y aller maintenant ?

– J’aimerais aussi que tu sois un peu plus agréable avec Joe.

– Pourquoi tout le monde est si attaché à Joe ?

– C’est un homme bon et merveilleux, dit ma mère.

– À ce qu’il paraît.

Elle pince les lèvres.

– Je ne…

Je l’entends déglutir.

– Je ne suis pas en train d’essayer de remplacer ton père, Jane.

– C’est peut-être ça le problème, dis-je, et je sens les larmes trembler sous mes paupières. Peut-être que tu devrais.

– Chérie. – Il faut que j’y aille. –

Je ne sais pas combien de temps je reste assise sous la douche, sans bouger, laissant l’eau chaude ruisseler sur moi. Ils ont attrapé ceux qui t’ont fait ça, me répété-je. Ils avaient ton téléphone. Comment auraient-ils eu ton téléphone si ce n’était pas eux qui t’avaient renversée ? Laisse s’écouler tes doutes, tes peurs, et tous les trous de ta mémoire. Laisse tes sentiments à propos de Joe s’écouler. Arrête de ressentir arrête d’être en manque arrête d’être concernée arrête de t’inquiéter. Rien de tout ça n’a d’importance à présent. Tout va bien. Tu es en sécurité. Ta vie telle qu’elle était reste intacte. Admets juste que tu es folle et tout va bien se passer.

Quand je sors de la douche, le miroir est embué. Les traces de mains que j’ai faites la veille en essayant de couvrir mon reflet ressortent, laissant au milieu une forme de visage vide.

C’est moi. Un espace vide. Qui suis-je ? Qui est Jane Freeman ?

J’essuie une partie du miroir pour ne voir que mes yeux, je les observe, mais ils ne contiennent aucune réponse.

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