Hantise
Chapitre 10
Je pense d’abord que Langley parle de ma mère, avant de réaliser qu’elle regarde la jeune fille aux cheveux noirs qui se tient un peu en retrait sur le seuil. Cette dernière prend fiévreusement des notes sur un BlackBerry d’une main, l’autre brandissant un tailleur-pantalon sur un cintre en satin bleu rembourré, les préférés de ma mère.
– C’est la stagiaire de Mme Freeman, chuchote Kate.
Ma mère a une stagiaire ? Première nouvelle.
– Qui est-ce ?
– Elle s’appelle Sloan Whitley, répond Langley d’un ton qui laisse entendre que « Sloan Whitley » est synonyme de « Fiancée de Satan ».
Son agressivité me prend de court, d’autant que la stagiaire en question me semble vaguement familière, comme si je l’avais vue récemment quelque part, et qu’il me reste d’elle une impression de gentillesse.
– Est-ce qu’elle était à la fête ?
Cette fois, c’est Kate qui prend la parole.
– Oui, je pense que je l’ai aperçue. N’est-ce pas, Langley ?
Cette dernière hausse les épaules. Il se passe vraiment quelque chose d’étrange.
Sloan suit ma mère et Joe jusque dans la chambre tout en continuant à textoter.
–… et Hetty Blanstrop au Post, finit ma mère. Demande à parler à Hetty en personne. Tu as tout noté ?
– Oui, madame Freeman.
– Sloan, tu connais les filles ? Ma fille Jane dans le lit, de toute évidence, et ses meilleures amies, Kate et Langley. Sloan est en seconde dans votre lycée. Elle veut travailler dans la politique plus tard.
Grand sourire.
Tout le monde murmure un bonjour. Sloan rougit. Elle me jette un rapide coup d’œil, fait un petit signe de tête à Kate et lance à Langley un sourire hésitant, puis pose le cintre sur une chaise et sort passer ses coups de fil.
Ma mère prend Kate et Langley dans ses bras et les embrasse, ou plutôt l’air à côté de leurs joues.
– Les filles, je suis si heureuse que vous soyez là. Nous sommes sur le point de donner une conférence de presse proposant une récompense contre toute information concernant ce qui est arrivé à Jane.
Elle me lance un regard compatissant parfaitement télégénique.
– Une récompense ?
– La police pense que ça aiderait sûrement, donc Joe offre dix mille dollars contre toute information pouvant mener à l’arrestation des coupables, explique ma mère en le gratifiant d’un large sourire.
– Merci, Joe. (Je suis sincère mais furieuse de me sentir redevable.) C’est très généreux de ta part.
– Si je peux être utile, répond-il, timide tout à coup. Je voulais faire plus mais le lieutenant Rowley pense que ce n’est pas nécessaire.
Ma mère lui tapote la joue et rayonne, le même sourire qu’elle réservait à mon père au petit déjeuner, les lendemains des soirs où ils me faisaient garder et allaient dîner en tête à tête. Elle lui servait du café, leurs doigts s’effleuraient et ils tressaillaient légèrement, timides tous les deux. Et même si je me sentais un peu mise à l’écart, je savais que c’était de l’amour et souhaitais que le leur ne meure jamais.
À présent, elle vit la même chose avec un autre.
– Tu es un homme merveilleux, dit-elle à Joe.
Mon estomac se noue.
Elle se tourne à nouveau vers mes amies.
– Vous seriez d’accord pour passer une heure à la permanence téléphonique un peu plus tard ?
– Bien sûr, réplique Kate.
Elle est plus nerveuse encore depuis l’arrivée de ma mère et j’ai l’impression qu’elle a hâte de partir.
– Je suis sûre qu’on peut rassembler un tas de volontaires, confirme Langley en sortant son BlackBerry. Vous avez besoin de combien de personnes ?
– Euh.
Pendant une seconde, ma mère a l’air perdue. Puis elle se reprend.
– Voyez ça avec Sloan, si ça ne vous ennuie pas. Sloan ? Sloan ?
Elle se dirige vers la porte en marmonnant :
– Mais où est-elle passée ?
– Je crois qu’elle est sortie pour appe… commence Kate, mais ma mère a déjà la tête dans le couloir.
– Sloan, appelle-t-elle. Sloan ? J’ai besoin. Ah, tu es là.
Sloan paraît parfaitement calme face aux exigences de sa patronne. Ce sont mes amies et moi qui la mettons mal à l’aise.
– Sloan, je veux revoir le discours. Joe, s’il te plaît, emmène Annie et attends-nous sur le parvis de l’hôpital. Langley et Kate, merci pour votre aide. De vraies amies. Jane a de la chance de vous avoir.
Langley me fait un clin d’œil et se penche pour m’embrasser sur le front, m’enveloppant d’un nuage de son parfum Jo Malone au pamplemousse. L’odeur est familière, apaisante, comme une promesse de normalité. Kate m’embrasse sur la joue et murmure :
– Guéris vite, petit soldat.
À ces mots, ma gorge se serre.
– Merci, leur dis-je à toutes les deux, complètement sincère.
– Ne sois pas absurde, m’arrête Langley. Qu’est-ce qu’on est censées faire d’autre ? Rester à la maison à nous morfondre, dégoûtées que tu ne sois pas avec nous ?
La boule dans ma gorge augmente de volume.
Elles me touchent le petit doigt, même si je ne peux pas le sentir, et se dirigent vers la porte. Langley se retourne pour me faire signe une dernière fois, mais Kate franchit le seuil à la hâte, comme si tout d’un coup elle ne supportait plus d’être là.
Je me retrouve seule. Enfin, avec le juge Zonin, « Le dernier mot de la justice », à la télé, juste avant le journal de 17 heures. Avec ses épais cheveux grisonnant aux tempes, son faux bronzage et ses dents ultrabright, il me semble que le juge devrait plutôt vendre du dentifrice que rendre la justice.
Deux gars lui font face derrière des pupitres, tous deux avec le crâne rasé. L’un porte un costume cravate, l’autre est plus décontracté dans un polo à manches longues qui moule ses pectoraux.
– Et là il appelle ma copine, s’énerve Pecs en désignant le mec en costume. Il appelle ma copine avec mon portable et commence à sortir avec elle.
C’est à ce moment-là que je réalise : David n’était pas sur la vidéo. C’est bizarre que je ne me sois pas rendu compte de son absence, mais maintenant que je le sais, ça me tracasse.
– C’est vrai ? demande le juge Zonin en levant les sourcils si haut qu’ils disparaissent presque dans ses cheveux de Playmobil.
– C’est simple, mec, dit le gars en costume en ouvrant les mains. Il l’a enregistrée dans « Amis et Famille », OK ? Je me sers de son téléphone pour lui parler. C’est gratuit pour tout le monde.
Est-ce pour ça que Kate et Langley se comportaient bizarrement ? Elles avaient peur que je remarque l’absence de David ?
– Tu étais censé être mon ami, yo, s’exclame Pecs en agrippant le pupitre comme s’il voulait frapper quelqu’un. Les amis ne font pas ce genre de choses. Vole ma copine, vole mon téléphone. Mais les deux ? Non.
Il devait être en train de dormir pour récupérer de la soirée. C’est ce que Kate et Langley ont dit à propos de Nicky, et c’est probablement vrai pour David aussi. Juste en train de dormir. Ou de répéter. Souvent, il s’immerge tellement dans sa musique qu’il ne répond pas au téléphone. Et n’ouvre pas la porte. Comme il y a deux semaines. Quand il est finalement venu ouvrir, il était furieux que je l’aie interrompu.
Le gars en costume écarte les mains.
– C’est juste du business, mec, et l’économie de marché au travail. Pecs frappe le pupitre.
– Tu sais où tu peux te la mettre ton économie de marché ? Un jour tu paieras pour ce que tu as fait. Bientôt. Et je ne parle pas de me rembourser le téléphone.
– Vous me faites peur, monsieur, dit le juge Zonin.
Il me fait peur à moi aussi. Et puis je comprends, ce n’est pas lui. Ses mots sont un écho presque parfait de ceux de Nicky lors de notre dernière vraie conversation.
OceanofPDF.com