Hantise
Chapitre 6
Comme toujours quand elle est nerveuse, Annie se met à bavarder.
– Kate et Langley étaient là tout à l’heure. Le docteur a dit que tu aurais le droit d’avoir des visites parce que ça t’aiderait à guérir.
Chacun de ses mots est un coup de couteau. Qu’est-ce que Kate et Langley ont dû penser en me voyant ? Que va penser David ? Je suis horrible. Un monstre. Je veux qu’on me rende mon visage.
– Elles ont été très gentilles. Kate a fait des ailes de fée pour Marvin avec du papier toilette.
Marvin est une Barbie qui, si l’on en croit Annie, est en fait un homme prisonnier d’un corps de femme.
– Et Langley m’a montré comment mettre du fard à paupières, mais maman m’a obligée à l’enlever. Avant ils t’ont réveillée pour t’enlever le tube que tu avais dans la gorge, mais ça t’a fait peur alors ils ont dû te réanesthésier. Ils appellent ça un coma artificiel. Le médecin a dit que ta figure était bouffie à cause des somnifères, mais maintenant que tu es réveillée, elle va redevenir normale.
Je n’écoute qu’à moitié, obnubilée par mon apparence. Je suis de plus en plus en colère contre ma mère de ne pas m’avoir laissée me teindre les cils la semaine précédente en même temps que Kate et Langley, parce qu’au moins mes yeux ne ressembleraient pas à de petits yeux de cochon, ce qui est toujours le cas quand je ne porte pas de mascara. De plus en plus furieuse qu’elle ne se soit pas préoccupée de l’endroit où j’étais, qu’elle n’ait pas fait plus attention. Elle a le temps de faire attention à Joe, mais pour moi elle est trop occupée, je suis trop difficile, trop…
– J’ai mis ma plus belle robe parce que je voulais être jolie quand tu ouvrirais les yeux. (Annie tire sur un fil qui dépasse de ma couverture.) Ils ont dit que ça n’arriverait peut-être pas, mais moi je savais que tu te réveillerais. Je savais que tu ne nous quitterais pas.
Sa douce folie, le fait qu’elle soit sur son trente et un, m’arrachent de mon égoïsme. Oh, petite sœur, aimerais-je lui dire. Je suis désolée que tu doives vivre tout ça.
Elle poursuit, tirant plus fort sur le fil. Je ne vois pas ses yeux, juste ses longs cils sombres, encore allongés par la déformation de ses lunettes.
– Maman a peur, c’est tout, c’est pour ça qu’elle s’est mise en colère, dit-elle. Depuis qu’elle a commencé à parler, à environ quinze mois, Annie est la fan numéro un de notre mère. Bien qu’elle n’ait que sept ans, d’une certaine manière, elle est le membre le plus mûr de notre famille.
– Elle ne voulait pas crier. Elle a eu tellement peur que tu meures, quand tu as survécu elle a ressenti trop d’émotions différentes et elles sont toutes sorties en même temps. Parce qu’elle t’aime si fort. Tu sais qu’elle fait toujours ça.
Je n’ai pas de raison de contredire Annie. Qu’elle garde une image parfaite de notre mère aussi longtemps que possible. Je cligne une fois des yeux.
– Et… (Elle s’interrompt puis continue précipitamment.) Je t’ai apporté quelque chose.
Elle se dirige vers un coin de la pièce pour fouiller dans le sac à dos qu’elle trimballe partout avec elle. À l’intérieur, deux livres (au cas où elle en finirait un), des bonbons aux fruits, vingt dollars (dont cinq en pièces de vingt-cinq cents), un couteau suisse et une paire de lacets de rechange. Je n’ai jamais pris la peine de lui demander les raisons pour lesquelles elle a choisi ces objets précis.
Quand elle revient près du lit, elle tient un chien en peluche, avec des traces d’usure sur la tête et la patte droite. Officiellement, c’est le mien. Mais je n’y ai pas pensé ni ne l’ai vu, depuis des années. En tout cas, pas depuis qu’on a quitté Chicago.
Comme si elle lisait dans mes pensées, Annie reprend :
– Je l’ai gardé. Quelquefois je dors avec. J’espère que ça ne te dérange pas.
Je veux cligner une fois, mais au lieu de ça je me mets à battre des cils car mes yeux se remplissent de larmes.
Des souvenirs – des souvenirs que j’ai enterrés très profond – déferlent en masse à présent et je ne peux pas les arrêter. Moi, assise avec mon père dans le vieux rocking-chair de son bureau pendant qu’il me lit de la poésie. Je devais être très petite : je me souviens que je tenais tout entière sur ses genoux. C’est comme ça que je nous vois tous les deux, avec nos cheveux noirs hirsutes, notre peau blanche et nos yeux bleus. Il décrivait ses ancêtres comme étant « les bâtards des fougueux marins espagnols envoyés à la bataille de l’Armada et des douces jeunes filles irlandaises qui les ont hébergés », avec toujours une étincelle dans ses yeux bleus, si bleus. Je ressemble à notre père autant qu’Annie ressemble à notre mère. J’ai en tout cas hérité de son teint, de ses yeux espacés, de son menton prononcé et de sa bouche un peu trop grande. Par contre, je ne pense pas avoir jamais eu son étincelle dans le regard.
J’adorais son bureau, le tapis-chiffon multicolore sur le vieux parquet en bois doré, les moulures au-dessus de la fenêtre, leurs détails perdus dans des dizaines de couches de peinture, les étagères pleines de livres remplissant chaque recoin, le rideau jaune transparent qui donnait à la lumière, glissant sur les piles de volumes jusqu’à finir en flaque juste devant nous, une teinte de beurre frais. Il n’avait rien de grandiose – contrairement à la maison de Joe, où les moulures sont parfaites et les fenêtres teintées, où les tapis sont si épais qu’on s’y enfonce jusqu’aux chevilles et où les livres qui n’ont jamais été ouverts ont tous des couvertures assorties en cuir rouge – mais je m’y sentais chez moi.
Je pouvais rester là des heures à l’écouter lire à voix haute, mais ce que je préférais c’était quand il déclamait de la poésie, et particulièrement le poème de Robert Frost, « La route non prise ».
Mon père devint l’ombre de lui-même en seulement trois mois. Au début, quand les médecins nous apprirent qu’il était malade – « un genre de dégénérescence musculaire, on ne sait pas laquelle » – c’était difficile à croire. Il avait l’air complètement normal. Mais très vite il commença à changer. C’était comme regarder quelqu’un s’estomper sur une photo, devenir chaque jour plus pâle, plus petit, délavé, éphémère, jusqu’à ce qu’il ne reste que le contour et une particularité : un nez, la façon dont les épaules penchent. Un jour, vous regardez la photo et même cette frêle image s’est évanouie.
La dernière fois que mon père quitta la maison, il disparut pendant des heures. On était folles d’inquiétude : à ce moment-là, il avait à peine la force d’entrer et de sortir de la douche, alors ma mère était terrifiée à l’idée qu’il soit en train de conduire quelque part. Mais quand nous nous précipitâmes dans le garage en entendant la porte s’ouvrir, il sortait de la voiture, sourire aux lèvres. Il était clairement affaibli mais il avait l’air mieux, plus vivant qu’il ne l’avait été depuis des semaines.
– Où étais-tu passé ? s’écria ma mère.
Même à la fin, il fallait qu’elle lui crie dessus.
Quand il lui répondit qu’il était au centre commercial, elle le regarda, effarée.
– Comment as-tu pu faire une chose aussi stupide ? Tu vas te fatiguer et puis.
– Et puis quoi ? Tomber malade et mourir ? Oh, Rosalind, ma chérie, ça arrivera quoi que je fasse.
Il s’était rendu dans un magasin de jouets pour acheter un de ces animaux munis d’une puce vocale, du genre de ceux qui clament « Bon Anniversaire ! » ou « Joyeux Noël ! » à tout bout de champ. Il avait choisi un chien avec des oreilles tombantes et l’avait programmé de façon à ce qu’il l’enregistre en train de lire en entier « La route non prise ».
– Tout ce que tu auras à faire quand je te manquerai, me dit-il en me tendant le chien d’une main tremblante, ce sera d’appuyer sur sa patte gauche et tu entendras ma voix.
Il essaya de le faire lui-même mais ses doigts étaient trop faibles. J’appuyai à sa place et nous l’écoutâmes réciter mon poème préféré, ensemble.
Ce fut le dernier moment que nous partageâmes. Après ça, il partit pour l’hôpital.
– Je reviendrai comme neuf, me jura-t-il. Je ne te quitterai jamais, ma Janie, ça je te le promets.
Mais il ne revint pas. Il brisa sa promesse. Il disparut pour toujours. Il me laissa seule alors que je ne voulais pas être seule. Je ne fus plus la même, tout changea après ça. Je vis qu’il s’était trompé. La route la moins empruntée ne menait qu’au chagrin et à la solitude.
Après la mort de mon père, j’avais jeté le chien au fond de ma penderie et tenté de l’oublier, mais pas Annie, visiblement.
Elle me le tend maintenant.
– Peut-être que ce n’est plus ton poème préféré mais bon, j’ai pensé qu’il pourrait quand même te tenir compagnie.
Je voudrais lui dire non. Ôte-le de ma vue. C’est insupportable. Il m’a menti. Il savait qu’il ne reviendrait pas. Il nous a abandonnées et, après, Bonnie…
– Tu veux l’écouter ?
Je cligne deux fois aussi vite que je peux. NON !
Annie hoche la tête mais le glisse dans le lit à côté de moi. Si je pouvais, je l’enverrais valser, mais j’en suis incapable et à présent je suis piégée. J’essaie d’écarter mon visage de la peluche mais je n’arrive qu’à détourner le regard.
– S’il te plaît, Jane, supplie Annie d’une toute petite voix douce, debout à côté de mon lit. Il faut que tu ailles mieux. Il faut que tu rentres à la maison.
Elle sent le gloss Gemey et la pâte de fruits à la framboise. Ses yeux paraissent immenses derrière ses lunettes à monture écarlate. Elle a l’air d’une petite fille effrayée et pourtant bien trop mûre pour son âge. La peur, l’amour et l’espoir me regardent dans les yeux. J’ai du mal à déglutir.
– Tu promets ? gémit-elle.
Je cligne une fois. Oui.
La porte de la salle de bains s’ouvre et Joe en émerge avec ma mère. Elle a les yeux congestionnés mais elle s’est lavé le visage et, bien sûr, a remis du rouge à lèvres.
– Je suis désolée, ma chérie, s’excuse-t-elle en me prenant la main pour la seconde fois.
Voilà des mois qu’elle ne m’a pas autant touchée et je ne le sens même pas. Ironique, non ? Sa voix tremble.
– Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je-nous-avons eu si peur. Si peur que tu ne reprennes pas conscience ou que tu sois.
Elle s’interrompt.
– Je ne pouvais pas imaginer de te perdre. Et quand le médecin a dit que tu allais t’en sortir, quand tu t’es réveillée, j’ai juste…
Elle déglutit, s’essuie les yeux avec sa manche. Sa manche !
– J’ai explosé. Mes mots ont dépassé ma pensée. Je sais que c’était un accident, que tu ne… que tu ne l’as pas voulu. Mais vu la tension entre nous. Que tu ailles à cette soirée sans me dire où. Je… je ne me suis pas bien comportée. Je suis vraiment désolée. Tu comprends, n’est-ce pas ?
Elle se met à sangloter à nouveau et Joe disparaît dans la salle de bains pour en ressortir avec un Kleenex. Elle le prend avec la main qui tenait la mienne et pose l’autre sur son bras.
Je cligne une fois. Je découvre le bon côté de ne pas pouvoir parler : cela vous épargne d’avoir à dire des choses que vous ne pensez pas.
Loretta m’épargne encore plus en frappant à la porte. Elle sourit à tout le monde, inconsciente de la tension qui stagne dans l’air comme une vapeur moite, et annonce :
– C’est presque l’heure des visites et je pense que quelqu’un ici apprécierait de pouvoir faire un brin de toilette. Si vous voulez bien nous excuser ?
Tous sortent docilement, même Joe. J’ai vraiment beaucoup à apprendre de Loretta.
Petite mais costaude, elle parvient à me sortir du lit pour me mettre dans un fauteuil roulant. Je ne sens ni le sol ni le fauteuil ni ses mains. Mais je n’ai pas l’impression de flotter. C’est plutôt terrifiant, comme perdre tout contrôle. Ma respiration s’accélère à nouveau, et Loretta interrompt ce qu’elle est en train de faire.
– Regarde-moi, ma puce, m’intime-t-elle.
J’obéis.
– Tout va bien se passer. C’est seulement temporaire. Il faut que tu te calmes. Temporaire, je me répète. Calme-toi.
– Tu vas voir. Tu chanteras et danseras avant d’avoir eu le temps de dire ouf ! Ma respiration redevient progressivement normale.
– Bonne petite. (Elle contourne le fauteuil, décroche le moniteur de mes doigts.) Bientôt tu n’auras plus besoin de tout ça, ajoute-t-elle gaiement.
La perfusion reste avec moi, pendue à un crochet sur ma droite. D’autres tubes sont rassemblés sur ma gauche. J’ai l’air d’une exposition médicale ambulante.
C’est seulement temporaire, me répété-je à nouveau.
Elle me pousse jusque dans la salle de bains.
– Admire ce standing cinq étoiles.
En fait, ce n’est pas si mal. La pièce est entièrement recouverte de carrelage blanc. D’un côté, il y a des toilettes et un lavabo surmonté d’un miroir. De l’autre, il y a une grosse pomme de douche, séparée uniquement par un rideau et de plain-pied pour pouvoir y accéder facilement en fauteuil.
Loretta me parle tout en me déshabillant avec douceur.
– C’est réjouissant de rencontrer enfin la célèbre Jane. Tu sais que ta mère n’a pas quitté ton chevet depuis qu’on t’a amenée ? Elle est restée assise là à te parler, tout le temps. À parler de toi, aussi. J’ai cru comprendre que tu étais un sacré bout de fille. Bonne élève, gentille sœur. Populaire. (Elle tire sur les manches de ma chemise d’hôpital.) Ta mère interpellait tout le monde, voulait que tous sachent combien c’était important que tu puisses voir, guérir. Elle disait : « Il faut qu’elle puisse à nouveau tenir un appareil photo. Vous devriez voir ses photos. C’est une brillante photographe. »
Je me demande combien de fois je dois cligner pour dire : « Arrêtez de mentir. »
Loretta me porte jusqu’à un banc à côté de la douche. Elle ouvre l’eau chaude et regarde autour d’elle.
– Quelqu’un a pris mon seau ! s’écrie-t-elle, faussement horrifiée. Ne bouge pas de là, je reviens tout de suite.
Je reste assise, à écouter le son de la douche, la vapeur montant doucement jusqu’à mes joues. Coco de Chanel, le parfum de ma mère, flotte dans l’air et, en regardant par la fente du rideau, je vois qu’elle a laissé sa trousse de maquillage sur le lavabo. Bien sûr, Rosalind Freeman ne peut pas se permettre d’être moins que parfaite, même pour un instant, même quand sa fille est quasiment morte.
J’inspire profondément et ferme les yeux, laissant la petite pièce se remplir de buée. L’air chaud et humide me fait du bien, je me sens presque normale. Peut-être vais-je guérir. Peut-être.
J’ai dû m’assoupir. Un bruit me réveille, et je jette un œil par le rideau pour voir si quelqu’un arrive, mais il n’y a personne, juste les toilettes et le miroir.
Le miroir sur lequel est écrit en lettres majuscules, un peu floues mais impossibles à ignorer :
TU AURAIS DÛ MOURIR, SALE GARCE
C’est à ce moment-là que ma voix revient dans un long cri gargouillant.
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