Hantise

Michelle Jaffe · Chapitre 13 sur 35

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Hantise

Chapitre 12

 

 

Les planches de la jetée sont tièdes sous mes pieds. Il fait chaud et j’entends les abeilles bourdonner dans les buissons derrière moi. Devant moi, l’eau brune du lac est lisse et attrayante.

– Allez, ne réfléchis pas, Jane, m’encourage la jolie monitrice.

Sa tête émerge à côté de la jetée, les gouttes capturées par ses cils scintillant au soleil, ses cheveux bruns déployés autour d’elle. Ses sourcils auraient besoin d’être épilés.

Devant moi, elle renverse la tête en arrière et son corps remonte à la surface, les bras écartés. Ses cheveux l’enveloppent comme un manteau et un sourire serein joue sur ses lèvres. Ses yeux sont ouverts, les pupilles complètement dilatées. Un filet de sang sort de sa bouche.

Je dois la sauver.

Je plonge dans l’eau boueuse. Les algues m’agrippent, me tirent vers le fond. «

Détends-toi, me chuchotent-elles. Laisse-toi aller. Ne lutte pas. »

Mais je lutte jusqu’à mes dernières forces, avant de lâcher prise. Les algues me libèrent et je nage frénétiquement, brassant l’eau vers le ciel. J’y suis presque, mais pas encore assez près ; je ne vais pas y arriver, mes poumons me brûlent, en manque d’air. Je meurs, je me noie.

Une main se tend vers moi, brisant la surface. À l’un de ses doigts, une bague que je reconnais. J’attrape la main offerte et elle me tire vers le haut, me sort de l’eau, me traîne… J’émerge comme un poisson volant en éclaboussant tout autour de moi, luttant pour reprendre mon souffle.

J’ouvre la bouche pour remercier la personne qui m’a sauvée quand je les vois.

Les yeux. Des yeux malsains et remplis de haine. Ils se moquent de moi. Ils me raillent, me narguent. Des yeux qui m’envient, des yeux qui veulent ma mort, juste au-dessus de moi. J’ouvre la bouche pour crier et une voix dit…

– Hé, beauté fatale.

Mon esprit s’éclaircit. Je suis nez à nez avec David.

Comme toujours, il porte des lunettes de soleil et les verres me renvoient mon reflet doublement distordu.

Il se penche pour m’embrasser sur le front et le médiator qu’il porte autour du cou caresse ma peau, soudain enveloppée d’un nuage de Prada pour homme. Il garde ce parfum pour les occasions spéciales.

Mon cœur éclate de joie.

Il porte le tee-shirt qui dit : « REVENEZ AU LIBAN ! », l’un de ses préférés, un jean et une barbe d’un jour : il est magnifique. Tout à coup, j’angoisse. De quoi ai-je l’air ? Il est tellement beau, et je suis tellement…

– Comment va mon courageux petit soldat ? s’enquiert-il en me prenant la main.

La façon dont il me sourit et le fait qu’il me trouve courageuse me donnent envie de pleurer.

– Tu as l’air d’une princesse qui a en vu des vertes et des pas mûres.

– C’est comme ça que je me sens en tout cas.

– Je suis si fier de toi, bébé.

Et, bien que je ne sache pas pourquoi – qu’est-ce que j’ai fait de spécial ? –, ça me rend heureuse.

– Merci.

– Je suis en train d’écrire une chanson sur toi. J’ai déjà presque tout le refrain.

Il écrit une chanson pour moi. C’est… je sens les larmes me monter aux yeux.

– Oh, ne pleure pas, bébé. Tu sais que je t’aime.

– Moi aussi, je t’aime.

Il me regarde par-dessus ses lunettes et me fait un clin d’œil. Puis il se redresse et pointe son pouce vers la porte derrière lui.

– Regarde qui m’a accompagné pour te présenter ses plus sincères salutations.

Je ne sais pas pourquoi, mais la présence d’Ollie me prend au dépourvu. Les fleurs, c’était déjà bizarre, mais là c’est comme si une partie de mon esprit se crispait. L’atmosphère de la pièce semble changer à mesure qu’il se rapproche du lit.

– Merci pour les fleurs. Elles sont magnifiques.

– Oh oui, de rien. Il faut toujours envoyer des fleurs aux damoiselles en détresse.

Son ton est nonchalant, normal, mais il fait cliqueter ses clés de voiture nerveusement contre sa jambe.

– Comment te sens-tu ? Je veux dire, tu as le moral ?

Question inhabituelle de sa part, mais la réponse est toute trouvée.

– J’ai un moral d’enfer, maintenant, réponds-je en souriant à David. Ollie hoche la tête.

– Oui, tu as l’air bien. Comment vont les méninges ?

– Encore un peu au ralenti. J’ai oublié beaucoup de choses.

– Je m’en doute.

Il me dévisage intensément pendant un instant, le genre de regard qui me met toujours mal à l’aise, et répète :

– Je m’en doute. Ça vaut probablement mieux. Pas la peine de poser des tas de questions inutiles.

Il se tourne vers David.

– Je t’attends dehors, mec. Ne tarde pas trop, il est 11 h moins 10 et je veux arriver à l’Apple Store avant qu’il y ait trop de monde.

– Je serai là dans cinq minutes.

Mon Dieu, il est tellement bizarre. À peine a-t-il quitté la pièce que la tension flottant dans l’air se dissipe.

David s’assied sur la chaise à côté de mon lit. D’une main, il dégage les cheveux de mon front.

– Comment peux-tu être aussi canon malgré les bleus et les bosses, beauté fatale ?

J’éclate de rire. Mon visage et ma poitrine n’apprécient pas, mais quelle sensation merveilleuse ! J’ai l’impression de n’avoir pas vraiment ri depuis des lustres.

– Arrête de dire des bêtises.

Il ôte ses lunettes. Ses yeux sont un peu vitreux, mais il n’est pas complètement stone.

– Est-ce que je te mentirais ?

Il m’adresse un sourire en coin, celui dont je suis tombée amoureuse à notre première rencontre, quand je n’imaginais pas une seconde pouvoir lui plaire un jour.

C’était un samedi en octobre dernier, Kate, Langley et moi tenions un stand à la foire de Livingston, récoltant de l’argent pour le refuge canin dans lequel Langley était bénévole. Comme nous vendions des cookies, elle avait décrété que nous devions nous habiller en scoutes sexy. Les choses étant au point mort entre Alex et elle à ce moment-là, Kate et moi avions accepté pour lui remonter le moral.

Nous venions d’installer le stand quand David et Ollie passèrent par là. Kate leur fit signe d’approcher et voulut les recruter comme complices.

– Tout ce que vous avez à faire, c’est de vous balader dans la foire en vantant nos cookies à haute voix, expliqua-t-elle. On s’occupe du reste.

Kate et David étaient voisins depuis l’enfance, elle le connaissait donc assez bien, mais je n’avais jamais discuté avec lui ou Ollie auparavant. Ils étaient en terminale, super populaires, et ils m’avaient toujours un peu intimidée. À ma grande surprise, ils restèrent avec nous tout l’après-midi, à jouer les videurs et à rabattre les gens vers le stand.

« Approchez, approchez, et délectez-vous de ces délicieux petits morceaux ! Vous vous en lécherez les babines ! » proclamait Ollie, et David ajoutait : « Et les cookies sont bons aussi ! »

Ils étaient drôles, intelligents et vous mettaient à l’aise. David avait passé la plus grande partie de la journée à parler avec Kate et Langley, et Ollie avec moi. Déjà à l’époque, sa façon de me regarder me donnait l’impression d’être un livre ouvert, mais il n’y avait pas encore cette nuance de dédain envers ce qu’il voyait. C’était venu plus tard.

Le jour de la foire, il se montra tout à fait affable et sa connaissance de la photo, de l’art et des galeries de New York m’étonna. Une fois tous nos cookies vendus, il nous invita chez lui pour un barbecue. J’aurais adoré y aller – un barbecue avec deux garçons populaires de terminale – mais le samedi était le jour du traditionnel dîner familial et je savais que ma mère ne me laisserait jamais le manquer.

J’étais humiliée de devoir avouer à Ollie et David que je devais passer mon samedi soir avec ma mère, ma sœur et Joe devant La Nuit au musée, mais au lieu de se moquer de moi, David me proposa de me raccompagner. Nous avions à peine échangé deux mots pendant la journée, d’où un peu d’embarras au début.

Moi : Tu as une belle voiture.

Lui : Elle est neuve.

Moi : C’est quelle marque ?

Lui : Une Audi.

Moi : C’est toi qui as choisi la couleur ?

Lui : Non, c’est ma mère.

Jusqu’à ce qu’il me regarde du coin de l’œil et me demande si j’avais déjà été scoute.

– Oui, en Illinois avant d’emménager ici, avouai-je.

Ce fut la première fois que je vis son sourire en coin.

– Je m’en doutais. Tu as cet air innocent, à la fois mignon et sexy. Impossible de te quitter des yeux.

Je le fixai, sans voix. Il ôta sa main du volant et la posa sur mon genou.

– On pourrait sortir un de ces jours ?

– Mais je croyais que Langley te plaisait, laissai-je échapper.

– Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda-t-il d’un air perplexe.

– Tu as parlé avec elle toute la journée, sans jamais me regarder.

– Tu vois ? dit-il en glissant une mèche de cheveux derrière mon oreille, un geste qui allait vite devenir familier. Voilà ton côté innocent qui ressort. C’est comme ça qu’on joue le jeu, demoiselle. On ne parle jamais à la fille qui nous intéresse, toujours à ses amies. Il faut se faire désirer, piquer sa curiosité.

Nous étions arrivés chez moi. Il se gara et coupa le contact.

– Je veux dire, je ne m’amuse pas à inviter des filles si je ne suis pas sûr qu’elles vont accepter : je suis un garçon sensible.

Il prit une expression de poète torturé et j’éclatai de rire.

– Tu vois, tu te moques de moi.

– Je ne me moque pas, je…

Il m’embrassa légèrement sur la bouche, puis se recula, une expression de surprise dans le regard.

– Waouh.

Nos fronts étaient appuyés l’un contre l’autre, ses doigts sur mon menton. Il marqua une pause comme s’il attendait de voir ma réaction.

– Waouh, répliquai-je en écho. Ça semblait être la réponse appropriée. Je supposai que c’était ça, s’embrasser. C’était agréable. Sensuel et plaisant.

Il pencha la tête en arrière, la joue contre l’appuie-tête et effleura mes cheveux. Il m’observa longuement, comme s’il avait envie de me connaître, comme s’il me trouvait spéciale. Ses doigts glissèrent de ma tête à mon bras pour finir à ma main, qu’il prit dans la sienne en entrelaçant nos doigts. Son regard était chaleureux, admiratif, et j’eus l’impression qu’il voyait en moi la personne que j’aurais aimé que tout le monde voie.

– Est-ce que…

Son regard se déroba, puis revint vers moi, et il bafouilla :

– Je… je veux dire, est-ce que tu voudrais sortir avec moi ?

Il y avait quelque chose de touchant dans sa vulnérabilité, sa nervosité. Dans l’importance qu’il semblait donner à ma réponse.

J’en serais ravie.

– Ouf. J’étais un peu inquiet, laissa-t-il échapper en expirant bruyamment.

– Que je refuse ? demandai-je, incrédule. Était-il possible que quelqu’un lui ait déjà dit non ?

– Que peut-être tu n’aies pas ressenti la même chose que moi quand on s’est embrassés, expliqua-t-il en caressant la paume de ma main. Mais tu l’as senti, n’est-ce pas ?

Puis, sans attendre ma réponse :

– Super. Je passerai te prendre à 20 heures samedi prochain.

– En fait, le samedi, c’est le seul soir où je ne peux…

– Tu te débrouilleras, m’interrompit-il en souriant.

Il me regardait complètement différemment, plus sûr de lui, les yeux à moitié fermés. Il amena ma main à ses lèvres et me fit un baisemain, comme un prince dans un conte de fées.

– Je déteste être déçu, et je sais que tu ne me décevras pas.

Non, je ne le décevrai pas, décidai-je sur-le-champ. Hors de question.

Le lendemain, je retrouvai Langley et Kate à Livingston Bagel pour un brunch. J’attendis qu’on ait fini de parler d’Elsa, qui avait teint de toutes les couleurs les cheveux des poupées de collection de sa belle-mère, et de deux filles de troisième qui s’étaient fait choper avec de l’ecstasy dans leur sac, pour leur annoncer la nouvelle.

– David ? Il veut sortir avec toi ?

Langley était tellement abasourdie qu’elle lâcha sa fourchette et repoussa sa salade.

– Je sais, je n’arrive pas à y croire non plus.

– Tu ne vas pas accepter, si ? demanda Kate avant de se mettre à étudier avec attention l’extrémité de ses cheveux.

– Euh, si. Je veux dire, je pensais y aller. Pourquoi ?

– Nicky et lui viennent de rompre. Tu n’as pas peur d’être juste un lot de consolation ?

Je ne m’attendais pas à ça. Je pensais qu’elles seraient contentes pour moi, pas… prudentes. Kate avait fini d’étudier ses pointes et regardait dans le vide, les yeux flous, comme quand elle essayait de se mettre dans la peau d’un personnage.

– Qu’est-ce qui ne va pas ? Je pensais que tu serais enthousiaste.

– Je le suis, dit Kate, tournant à nouveau les yeux vers moi. Bien sûr que je le suis. C’est juste que je ne veux pas te voir souffrir. David est… Disons que ce n’est pas vraiment un saint.

Langley était revenue à sa salade.

– Moi, j’ai juste été surprise. Personnellement, je trouve ça super, dit-elle en mordillant les bords de la bouchée sur sa fourchette. Et quand bien même ce ne serait qu’un flirt de transition, vous vous amuserez pendant quelques semaines avant de sortir avec d’autres personnes.

– Bien sûr, avais-je répondu.

Au lieu de ça, David et moi approchions maintenant de l’anniversaire de nos huit mois. Je souriais toujours quand son numéro s’affichait sur mon téléphone ou quand j’apercevais sa voiture. Je n’arrivais toujours pas à croire qu’il m’ait choisie. Et apparemment, il semblait m’aimer de plus en plus et passer chaque semaine davantage de temps avec moi.

« J’ai le sentiment que je peux te faire confiance, m’avait-il avoué lors de notre quatrième rendez-vous. Que je peux tout te dire » et je m’étais sentie si importante, si aimée.

En vérité, il me confiait tous ses secrets. La fois où, à sept ans, il avait trop arrosé la collection de bonzaïs de son père, et que Celui-ci l’avait battu si violemment qu’il s’était retrouvé à l’hôpital.

« Ma mère a expliqué aux infirmières que c’était un accident, m’avait-il raconté, pragmatique, sans la juger. Qu’est-ce qu’elle pouvait faire d’autre ? Si elle avait dit quoi que ce soit, il l’aurait battue elle aussi. »

La fois où, à douze ans, son père l’avait laissé quatre jours sans manger ni boire parce qu’il avait oublié de vérifier le filtre à eau dans un aquarium contenant un de ses poissons de concours. Pas étonnant que David ait hérité d’un tempérament légèrement colérique.

Mais il avait également un côté mignon, doux, gamin, que j’adorais. Le David qui pouvait rester assis des heures à raconter des histoires à Annie, qui aimait les vieux films romantiques ou n’importe quoi avec les Muppets, qui miaulait quand je lui massais les pieds. Il m’apportait des petits cadeaux sans raison, un pendentif en forme de cœur, une figurine de Wonder Woman parce que je lui faisais penser à elle. Des choses qui lui parlaient et dont il espérait qu’elles me parleraient aussi.

Et puis, il y avait eu la fois, à peu près un mois après le début de notre relation, où j’avais été réveillée par des coups frappés à ma fenêtre. J’avais ouvert et il était là, frissonnant bien qu’il ne fasse pas vraiment froid.

– Je peux entrer ? avait-il demandé, la voix tremblante.

– Qu’est-ce qui ne va pas ? avais-je répondu en l’aidant à passer par-dessus le rebord de la fenêtre.

Il était complètement sobre et avait l’air si perdu, si triste. Je ne l’avais jamais vu comme ça.

– Est-ce qu’on peut, est-ce que tu peux m’aimer un petit peu ? avait-il dit avant de s’effondrer dans mes bras.

Il s’était mis à sangloter et, toujours en le soutenant, je nous avais allongés sur mon lit. Nous étions restés là un long moment, lui dans mes bras, moi le réconfortant comme un enfant. Il s’était cramponné à moi, assez fort pour me faire mal et me laisser des bleus le lendemain, mais ça m’était égal. Il était comme ça, passionné. Quand ses sanglots s’étaient calmés, il m’avait regardée et souri plus gentiment que jamais auparavant.

– Je t’aime, Jane, m’avait-il assuré. Plus que je n’ai jamais aimé personne.

Je lui avais offert ma virginité cette nuit-là, une preuve d’amour, de la confiance qu’il pouvait m’accorder. Il était merveilleux, gentil et il m’aimait. On ne se disputait que quand je devais annuler un rendez-vous avec lui, mais d’une certaine façon, ça me faisait l’aimer plus encore, car cela montrait à quel point il tenait à moi.

– Tu te sens vraiment mieux ? s’enquiert David aujourd’hui, assis à côté de mon lit d’hôpital. Il tape un rythme contre sa jambe, un tic qui trahit son anxiété.

Je hoche la tête.

– Assez bien pour me parler de ta surprise, celle que je n’ai jamais vue finalement ? C’est la moindre des choses, je t’ai déjà révélé le numéro 139.

Je sens un poids sur ma poitrine. Je sais que tout ira mieux quand je lui aurai dit, mais pour l’instant je ne veux pas prendre le risque de gâcher le bonheur de l’avoir là, avec moi. En plus, si ça se trouve je ne vais pas guérir et ça n’aura plus d’importance de toute façon.

– Non. Je la réserve pour plus tard.

– Ça, c’est juste méchant, râle-t-il, sa belle bouche faisant la moue.

– Je sais que tu peux être patient.

C’est là que je remarque une égratignure sur son visage.

– Qu’est-ce qui t’est arrivé, bébé ?

– Rien, répond-il en portant ses doigts à sa joue.

– Raconte.

Il hausse les épaules, remonte ses lunettes sur son nez et regarde dans le vide.

– Apparemment, j’étais un peu plus stone que je ne pensais JEUDI soir et j’ai rayé la voiture du Despote en me garant. On s’est légèrement disputés.

– David, insisté-je, sincèrement inquiète.

– Bébé, tu as d’autres problèmes. Alors dis-moi, y’a des distractions dans cette ville ?

– Eh bien, cowboy, c’est la fête tous les jours. Parfois ma mère vient m’embêter, parfois j’ai la chance de pouvoir me laver.

J’ai envie de lui parler du message sur le miroir, mais je ne veux pas qu’il me prenne pour une folle.

– Il y a un officier de police qui vient en visite. Je pense qu’elle ne m’aime pas beaucoup parce que je ne me souviens de rien.

– De quoi tu te souviens exactement ? demande-t-il, et ses doigts accélèrent le rythme.

– Je me rappelle être entrée et m’être assise sur tes genoux.

– Moi aussi je me souviens de ça, dit-il en souriant. Tu étais trop belle avec ces petites ailes de fée. Et ce… comment tu appelles ce haut que tu portais ?

– Un haut « tube ».

– Ouais. Joli.

Je sens son regard me quitter, comme s’il me visualisait ce soir-là. Mon apparence.

Soudain, je réalise pleinement à quel point je suis différente maintenant. J’ai des bleus sur le visage, je ne peux pas bouger. Tout est… sens dessus dessous. Différent.

– Quand est-ce que tu m’as vue à la soirée pour la dernière fois ? Ça semble le ramener d’un coup au moment présent. Ses yeux se plissent derrière ses lunettes et sa bouche se crispe comme lorsqu’il est en colère.

– Qu’est-ce que tu insinues ?

Sa réaction me prend par surprise. Généralement, il réagit comme ça quand on le contredit ou qu’on met sa parole en doute.

– Je n’insinue rien, j’essaie juste de rassembler les morceaux du puzzle. D’après le docteur, une partie de ma paralysie est peut-être psychologique, donc plus vite je retrouve la mémoire, plus vite je pourrai bouger.

– C’est des conneries tout ça. Pourquoi est-ce que tu ne voudrais pas bouger ? Je me mords la lèvre.

– Peut-être que tu pourrais m’aider. À me souvenir.

Sa mâchoire se relâche légèrement.

– Vraiment ? Tu as tout oublié ? Tu n’es pas en train de te foutre de moi ?

– Non, assuré-je, soulagée de le voir se détendre un peu.

– Eh bien, je pense que la dernière fois que je t’ai vue, c’est quand tu m’as abandonné pour rejoindre les filles.

Il me lâche la main, qu’il tenait dans la sienne jusqu’ici.

– Comme toujours.

Mon soulagement s’envole et mon sang se glace dans mes veines.

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