Hantise
Chapitre 20
Cette nuit-là, je ne rêve pas. En me réveillant à 10 heures du matin, je me sens mieux, plus alerte que les jours précédents. Le chien de Robert Frost est niché sous mon menton.
Le Dr Connolly m’a rendu visite la veille, déclaré mes progrès « presque miraculeux », et je n’ai pas eu d’autres hallucinations. J’ose imaginer que, peut-être, je suis en train de guérir.
Quand Loretta m’apporte mon petit déjeuner, je remarque une boîte à côté de mon lit. « Livrée tôt ce matin », explique-t-elle. Je tends le bras et l’attire sur mes genoux, enchantée par le simple fait de pouvoir me servir de mes mains. La boîte n’est pas emballée et quand je l’ouvre, je vois qu’elle contient une poupée.
Une poupée aux cheveux sombres, habillée en fée. Comme moi le soir de la fête. Elle tient une rose à la main. Je sors la carte qui l’accompagne.
Une poupée pour une poupée. Puisse cette copie t’apporter la santé. Bien à toi, ton Admirateur Secret.
Quand je la soulève, la tête de la figurine se détache, tombe sur le sol et se brise en deux morceaux.
Ma mère pince ses lèvres au contour parfait.
– Jane, ne sois pas absurde. Quelqu’un s’est donné le mal de créer une poupée à ton effigie. C’est un geste charmant, pas menaçant. Il n’y a pas de raison de faire venir une équipe de sécurité.
– Vraiment ? Une poupée dont la tête tombe et se brise à l’instant où je la touche ? Ça n’a rien de charmant, c’est du vaudou.
Ma mère secoue la tête, son carré blond bougeant à peine.
– Cette paranoïa grandissante m’inquiète, dit-elle à Joe comme si je n’étais pas là. Peut-être devrions-nous en parler au Dr Tan.
– Je peux l’appeler si tu veux, propose Joe.
Je serre les poings.
– C’est ça, faisons venir quelqu’un qui te dira ce que tu veux entendre plutôt que ce que je te dis.
Je sens les larmes me monter aux yeux. Je suis si fatiguée, fatiguée qu’on ne me croie pas, fatiguée de ne pas me souvenir. De douter de moi-même.
– Pourquoi tu ne peux pas m’écouter ? Pourquoi tu ne peux pas croire en moi ? Je veux dire, me croire, moi ?
Ma mère ignore la rectification.
– Bien sûr que je crois en toi, Jane.
Elle s’approche pour être debout à côté de moi.
– Je sais que tu peux faire tout ce que tu veux. Tu es une jeune fille brillante et magnifique.
Pendant un instant, une demi-seconde, j’ai l’impression que ma maman – celle qui me mettait des pansements et me jurait que tout allait bien se passer – est à nouveau là, près de moi. Je lève les yeux et je vois son visage pétri d’amour, d’inquiétude, d’attention, comme le premier jour de maternelle ou le jour où nous avions enterré Amerigo la tortue. La maman qui me laissait me blottir et me balancer avec elle dans le vieux hamac sous l’arbre du jardin pendant qu’elle lisait, jusqu’à ce qu’elle s’endorme et que ses lunettes glissent et tombent entre nous. Nous avons toujours le hamac, mais il est rangé. Plus personne n’a de temps pour ça.
En la regardant à présent je murmure :
– J’ai peur, maman. Tout est sens dessus dessous. J’ai peur de ce dont je ne me souviens pas et j’ai peur de ce que je pourrais me rappeler. Tout le monde a l’air dépassé.
Comme la maman de mon souvenir, elle dit :
– Je sais, chérie.
Elle pose sa main sur la mienne et la serre. C’est une sensation merveilleuse.
– Je sais que c’est dur.
On reste ainsi pendant un moment et je sens un calme monter en moi, une légèreté, qui m’échappait depuis longtemps.
Je n’ai pas à affronter ça toute seule. Elle est là, avec moi. Pour moi. On fera face, quelle que soit la difficulté, ensemble.
– C’est pour ça qu’on devrait faire venir le Dr Tan pour t’aider. Pour que tu puisses distinguer le vrai du faux. Après ça, tu redeviendras comme neuve.
Elle me lâche pour se diriger vers le téléphone et j’ai l’impression qu’une enclume m’écrase la poitrine. Mes yeux se posent sur ma main vide.
C’est de toi dont j’ai besoin, pas du Dr Tan, ai-je envie de m’écrier. À la place, je l’arrête :
– Pas la peine de l’appeler. Je vais bien.
– Tu iras bien.
Elle appelle son poste depuis le téléphone de ma chambre et je sais, au ton de sa voix, qu’elle tombe sur la messagerie.
– Dr Tan, Rosalind Freeman à l’appareil. J’espérais que vous pourriez avoir à nouveau une conversation avec ma fille. Elle est un peu agitée ce matin et je suis sûre qu’une discussion avec vous lui remonterait le moral.
Elle me sourit tout en parlant. Oui, c’est ça dont j’ai besoin. Qu’on me remonte le moral. Parce qu’être triste, ressentir des choses, c’est une sorte de péché.
Elle raccroche avec ce qui ressemble à un soupir de soulagement.
– Voilà, à présent les experts sont sur le coup.
Elle vient de poser le téléphone lorsque Annie arrive dans la chambre en courant.
– Jane, regarde.
Elle se précipite vers mon lit, brandissant la poupée en porcelaine comme un trophée.
– Loretta et moi, on l’a réparée.
Mini-moi a maintenant un petit bandage autour de la tête, qui maintient les deux moitiés ensemble, et une fêlure le long du crâne.
– Elle te ressemble encore plus maintenant.
– Super. Ça ne renforce pas du tout son côté inquiétant.
– Jane, dit ma mère d’un ton réprobateur.
Elle se tourne vers Annie.
– C’est adorable, ma chérie.
– Elle s’appelle Robert, annonce Annie, rayonnant d’un sourire fier.
– Robert ? demandé-je. Elle ne ressemble pas vraiment à un Robert pour moi. Tu es sûre ?
– Oui, elle me l’a dit. Et elle dit qu’elle vient en paix.
J’éclate d’un rire soudain, réalisant au même instant à quel point la présence d’Annie m’a manqué la veille.
– Comment s’est passé ton après-midi avec Dora hier ?
– C’était sympa. On a joué aux vacances en famille. Dora n’y joue pas pareil que moi.
– Comment y joues-tu ?
– À ma façon, la famille monte dans un break et part voir la plus grosse pelote de laine du monde, le père lit tout haut, la mère crie contre les gens dans la radio même s’ils ne peuvent pas l’entendre et, derrière, la grande sœur écoute de la musique pendant que la petite sœur essaie de trouver des plaques d’immatriculation de tous les États sur les voitures qu’ils dépassent. Et quelquefois la grande sœur l’aide.
Annie décrit précisément la dernière sortie en famille que nous avons faite avant que mon père ne meure, jusqu’aux insultes dirigées contre les débats politiques à la radio.
– Et comment joue Dora ?
– À la façon de Dora, ils vont à la Casa del Campo, fabriquée en boîtes de mouchoirs – mais seulement les dorées et argentées. Il y a juste Dora, Mère et Ollie, Mère passe toute la journée à la piscine à voir des gens et Ollie est chargé de s’assurer que Dora déjeune et ne s’ennuie pas. Le soir, Dora offre des cocktails aux invités de Mère. Et parfois Mère et Ollie se disputent parce que Mère ne passe jamais de temps avec Dora.
– C’est très différent. Où est le père de Dora ?
– Il est mort il y a longtemps. Mais ce n’est pas grave parce que son frère est l’Homme de la Maison, il s’occupe très bien d’elle et ils jouent à de super jeux. Mais quand il se dispute avec leur mère, elle le renvoie à la maison, où il passe du temps avec Visage d’Ange.
– Oh.
Je n’imaginais pas du tout que le père d’Ollie était mort ou qu’il avait, comme moi, une mère célibataire. Quoique sa mère ne ressemble pas vraiment à la mienne. D’ailleurs, le Ollie qui joue gentiment avec sa sœur et fait l’Homme de la Maison ne ressemble pas du tout au Ollie que je connais. Je me demande quelle est la part de vérité dans cette histoire.
Annie hoche la tête.
– Mais Visage d’Ange et lui gardent ça secret, parce qu’elle dit que c’est plus excitant, et puis pourquoi est-ce que toute l’école devrait connaître leurs affaires.
Je devine que cette partie-là est fictive car Ollie ne sort sûrement pas avec quelqu’un de notre lycée.
Je décide de changer de sujet.
– Comment c’est chez eux ?
– On a surtout joué toutes les deux ou avec Rasheena – c’est la nanny. Mais à l’heure du dîner la mère de Dora est descendue après sa sieste. Elle est très épuisée. Elle nous a parlé de Charles Dickens, elle nous a dit qu’il était son auteur préféré et que c’est pour ça qu’elle a appelé ses enfants Oliver et Dora, parce que ce sont les personnages d’un de ses livres. J’ai fait semblant de ne pas connaître Charles Dickens, même si bien sûr je le connais vu que je ne suis plus un bébé.
Charles Dickens était l’un des auteurs qu’Annie réclamait toujours à notre père quand il lui lisait des histoires, et l’année précédant sa mort il avait finalement cédé, lui disant que c’était parce qu’elle n’était plus un bébé. Depuis cette époque, elle avait lu tous ses livres toute seule.
– T’as l’air d’avoir eu une sacrée journée.
– Oui, vraiment.
Elle se penche pour chuchoter :
– On a fait quelque chose de défendu.
– Quoi donc ?
Ses joues s’empourprent et ses yeux sont immenses derrière les verres de ses lunettes.
– Tu dois promettre de ne rien dire.
– Promis.
– On est entrées dans la chambre d’Ollie.
J’essaie de répondre avec la même solennité.
– Comment elle était ?
– Il a une photo de toi sur sa commode.
– De moi ?
– Toi avec Kate, Langley et David.
– C’est normal. On est ses amis.
– Et il a des sous-vêtements de fille. Tout un tiroir. Tous de ce beau magasin dont Langley parlait la dernière fois qu’elle est venue à la maison. Celui avec les étiquettes roses.
Qu’Ollie collectionne les sous-vêtements Agent Provocateur me choque, mais pas autant que cette révélation : d’une manière ou d’une autre, Annie entend ce qui se passe dans ma chambre.
– Tu nous espionnais ?
– Non. La porte n’était pas fermée. Pas complètement.
Il faut que je me souvienne de ça quand je rentrerai à la maison.
– Il a tous ces gadgets que tu peux utiliser pour écouter les conversations d’autres gens. Dora dit que c’est parce que leur famille possède une société de surveillance. Ils sont vraiment cool. Il y en a un qui ressemble à un paquet de cigarettes, un autre qui est une canette de Coca, il y a aussi une plante et un bâton de chewing-gum. Il y en a un qui ressemble exactement au télescope du bureau de Joe.
Je ne serais pas surprise si Joe avait des mouchards dans toute la maison. Et ce qu’elle me dit sur Ollie et ses jouets de surveillance ne me surprend pas non plus.
Une fois, au début de ma relation avec David, Ollie avait offert de me raccompagner en voiture. J’avais accepté, car il me semblait judicieux d’être en bons termes avec le meilleur ami de mon petit copain. Déjà à l’époque Ollie me mettait un peu mal à l’aise, mais j’étais décidée à faire bonne impression. Alors quand il me demanda : « Tu veux entendre quelque chose de cool ? », je m’enthousiasmai.
– C’est un peu spécial, ajouta-t-il.
– C’est bien, j’aime ce qui est spécial.
Il chercha dans son iPod, appuya sur play. « Un expresso macchiatto Venti avec lait écrémé et mousse », entendit-on avec un accent de Brooklyn. À l’arrière-plan, je distinguai une voix de femme : « Non, le séchoir est pour le caniche. Pour le labrador, juste les rubans », et quelqu’un jouant des bongos.
– Qu’est-ce que c’est ?
– L’environnement sonore. Chez Starbucks. Essaie celui-là. « … donc, quand quelqu’un pensa à envisager l’existence de la racine carrée de moins un, cela changea la face. » énonça la voix du Dr Reed, notre prof de calcul.
– Tu as enregistré ça à l’école.
– Partout, dit-il avec un sourire étrange. Écoute Celui-ci. « … encore plus sexy que ce que tu nous avais dit et il en pince carrément pour toi. » C’était la voix de Kate.
« Impossible. On est juste amis. Et il pense que je vis en autofocus. » Et ma voix.
« Qui sait ce que ça veut dire. » Celle de Langley.
Impossible de dissimuler ma consternation.
– C’était le week-end dernier. Tu nous as enregistrées ? À New York ?
Comment ?
Ollie appuya vivement sur stop.
– La technologie. J’enregistre tout le monde. J’appelle ça des portraits. Un jour je vais les combiner pour créer une symphonie.
J’abandonnai l’idée de lui plaire.
– C’est de l’espionnage.
– Non, c’est de l’art. Louis Armstrong le faisait tout le temps. Il était connu pour ça. Les Grooms, les gens chez lui, tout le monde.
– C’est malsain.
– C’est un peu exagéré comme mot.
– Si les gens savaient que tu fais ça… commençai-je.
– Ils s’en ficheraient. Les gens aiment s’entendre. En plus, je sais que tu n’en parleras à personne : ça casserait le naturel. Écoute.
Il appuya de nouveau sur play et nous entendîmes Langley : « Enfin bref, on a raison et tu as tort. Tu lui as parlé de ton rendez-vous avec David ?
Moi : Je n’en ai pas eu l’occasion.
Kate : C’est ça. C’est vachement crédible, vu que tu ne parles de rien d’autre depuis la semaine dernière.
Moi : Ha. Peut-être que Scott et moi avons des choses plus importantes à… » Ollie arrêta l’enregistrement.
– À propos, fais gaffe à ce Scott. Une amie à moi est sortie avec lui et dit qu’il est bizarre. Il collectionnait plein de petits trophées d’une de ses ex, et d’une manière générale il était un peu flippant.
C’est celui qui le dit qui l’est, pensai-je.
Il me sourit et désigna l’enregistrement.
– Génial, non ?
– Oui… génial, acquiesçai-je avec le sentiment désagréable d’avoir fait un pacte dangereux.
– Je savais que tu comprendrais si tu prenais le temps d’y réfléchir, dit-il en me tapant sur l’épaule.
J’eus envie de reculer à son contact.
– Je veux dire, vraiment, ce n’est pas différent de ce que tu fais quand tu prends quelqu’un en photo.
Je n’arrivais pas à croire qu’il puisse comparer mon travail à son hobby pervers.
– Les gens posent pour mes photos, répondis-je sèchement.
– Si tu penses que les gens ne posent pas quand ils sont en public, tu es plus naïve que je ne pensais, Jane Freeman.
Dans ma chambre d’hôpital, Annie a grimpé sur une chaise à côté de mon lit et s’est agenouillée dessus pour me montrer Robert de près.
– Tu veux savoir ce qu’il y avait dans la tête de Robert ?
– Robert ?
– La poupée.
– Ah, oui. Qu’est-ce qu’il y avait à l’intérieur ?
– Des plumes.
Je regarde la poupée, suivant la fissure de son crâne avec mon doigt, et pense que c’est vraiment parfait. Nous sommes jumelles, la tête fêlée et pleine de plumes.
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