Hantise

Michelle Jaffe · Chapitre 25 sur 35

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Hantise

Chapitre 24

 

 

– Allô ?

– Jane Freeman ? C’est toi ? chuchote une voix.

– Oui. Qui est à l’appareil ?

– C’est Elsa. Salut ! murmure-t-elle à nouveau.

– El…

– Chut. Ne prononce pas mon nom. Ils ne doivent pas savoir que je t’appelle.

– Qui ?

– Les Je-sais-tout. Ils espionnent tout ce que tu dis.

– Comment ça ?

– Je les ai entendus parler dans les escaliers. Ils écoutent. Ils savent si tu as été gentille ou méchante alors sois gentille pour l’amour du ciel. Pour l’amour des cieux ?

Elsa a officiellement perdu la boule.

– Merci de me prévenir. Comment vas-tu ? J’ai su, pour ton accident.

– Je ne suis pas censée téléphoner. Je suis sous le bureau. On est bien, ici.

Comme une petite souris dans une petite maison de souris. N’est-ce pas, Reginald ?

– Qui est Reginald ?

– La souris. Qui est Reginald ? répète-t-elle comme si c’était le comble de l’humour, en riant si fort qu’elle en grogne.

– Où es-tu ?

– Chez Reginald, je te l’ai dit.

– C’est joli chez lui ?

– Si tu aimes les araignées. Ce qui n’est pas mon cas.

– Oh.

– Chut, quelqu’un vient.

– Pourquoi m’as-tu appelée ?

– Je t’ai appelée ? Pourquoi je ferais ça ? Tu étais tellement en colère contre moi à la fête.

– Ah bon ?

– Je n’y pouvais rien. Je ne savais pas ce qui allait arriver.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Eh bien, je n’aurais pas dû prendre la photo. Mais il y a autre chose.

– Quelle photo ?

– Chut, je réfléchis. La vache, je ne sais pas ce qu’ils me donnent ici mais ça me retourne le cerveau. Oh, je me rappelle. Au début je ne t’ai pas vue. Et après je n’ai rien pu faire. J’ai essayé. J’ai essayé de t’aider. De faire ce que tu aurais voulu. De t’aider à arrêter la souffrance.

– Où ? Où m’as-tu vue ?

– Je dois y aller.

– Est-ce que tu m’as renversée ?

– Te renverser ? Mais tu n’es pas une crème !

Je l’entends rire, puis le déclic quand elle raccroche.

Ma main tremble en reposant le combiné. Elsa vient-elle d’avouer ?

Je prends la carte du lieutenant Rowley, compose son numéro et laisse un message sur son répondeur.

En attendant qu’elle me rappelle, j’essaie de comprendre les propos d’Elsa.

« Tu étais tellement en colère contre moi à la fête. »

Je sonde ma mémoire, à la recherche d’un souvenir d’elle. Je n’étais pas en colère quand je l’ai vue en bas avec David, j’avais à peine…

En titubant hors de la chambre où David et Sloan s’embrassent, je bouscule Elsa.

– Regarde où tu vas, Freeman, on voudrait pas qu’il t’arrive quelque chose, dit-elle en me dépassant.

Je m’agrippe à elle.

– C’est David. Il…

– Qu’est-ce que ça peut me faire, tes problèmes de garçons ?

Elle lève les mains comme pour m’étrangler, mais finalement elle me repousse.

– Hors de mon chemin.

Je titube contre le mur.

J’ai la sensation de me déplacer – d’être déplacée ? – de la moquette à quelque chose de plus froid, mais je ne vois rien. Il fait sombre, sombre dans ma tête. Lentement, la pièce se dessine autour de moi. Je suis dans une…

Je suis entourée d’yeux. Où que je regarde, où que je me tourne, des yeux. Qui m’observent. Je les sens au-dessus de moi, à côté de moi, derrière moi. Qui me regardent. Qui se moquent de moi.

Qui me haïssent.

– Adieu, Jane, dit une voix.

Il faut que je sorte d’ici.

Je m’oblige à me lever. Le papier peint style brocart chatouille la paume de mes mains quand je m’agrippe au mur pour garder l’équilibre. Je suis dans un couloir, le tapis oriental glisse et plisse sous mes pieds comme un serpent, faisant chanceler mes chevilles à chaque pas.

Continue ! m’ordonné-je.

Derrière moi j’entends des gens parler, rire. Quelqu’un crie mon nom.

– Arrête, Jane !

Je secoue la tête pour essayer de sortir du souvenir, mais l’impression d’être poursuivie – et observée – perdure. Ces yeux sont si familiers. Je les connais, mais je ne parviens pas à les reconnaître.

Ma tête résonne d’une cacophonie de voix, passant de l’une à l’autre comme une radio ayant perdu les pédales. Elsa : « Ils écoutent. Ils savent si tu as été gentille ou méchante alors sois gentille pour l’amour du ciel. » Annie : « Ollie a tous ces jouets que tu peux utiliser pour espionner les conversations des autres. » Le lieutenant Rowley : « Ton petit ami est très généreux. » Moi : « Elles ne viennent pas de mon copain, elles viennent… » Elsa : « Ils écoutent. »

Le fauteuil est à côté du lit. Si j’arrive à m’y asseoir, peut-être pourrai-je l’utiliser pour atteindre la fenêtre, pour vérifier.

Loretta me rattrape alors que je suis sur le point de tomber par terre.

– Qu’est-ce que tu fabriques, ma puce ?

– Il faut que je vérifie les fleurs.

– Quelles fleurs ?

– Les grandes. Il faut… je dois inspecter ce bouquet de fleurs. Cela n’avait pas de sens qu’il m’envoie un si gros bouquet, mais maintenant je comprends.

– OK, tu restes dans le lit et je te les apporte.

Elle les prend et les pose sur la table à côté de moi.

– Elles sont magni… qu’est-ce que tu fais ?

– Allô ! dis-je dans les fleurs. Tu m’écoutes ?

– Ma puce.

Loretta s’approche de moi avec hésitation.

– J’espère que tu écoutes parce que je veux que tu entendes ça, espèce d’enfoiré.

Je lève le vase par-dessus le bord du lit et le laisse tomber sur le sol. Il explose dans un bruit glorieux, inondant le lino ; les fleurs et les morceaux de verre s’éparpillent.

– Alors, heureux ? crié-je vers le massacre en éclatant de rire. Moi, je le suis ! Loretta me regarde, horrifiée. Elle pose une main sur ma poitrine et appuie sur un bouton du téléphone tout en me maintenant allongée.

– J’ai besoin du Dr Tan immédiatement. Je la regarde, ébahie.

– Qu’est-ce que vous faites ? Il y avait un mouchard là-dedans. Je me débarrasse juste du micro, dis-je en gloussant encore. Dieu, que ça fait du bien.

– Chut. Ça va aller mieux bientôt, dit-elle. Tiens bon et ne bouge pas.

– Non, ça va. Je m’en suis occupée. Je vais bien maintenant.

– Calme-toi, ma puce. Tout va bien se passer.

Son ton, l’expression de son visage, me font réaliser de quoi j’ai pu avoir l’air quelques minutes plus tôt. En parlant à un bouquet de fleurs comme s’il pouvait m’entendre. Puis en le détruisant.

Folle à lier. Voilà de quoi j’ai l’air.

Oh mon Dieu. Oh non.

– Je ne suis pas folle, Loretta, assuré-je, l’adrénaline des instants précédents s’estompant peu à peu.

Je me mets à frissonner.

– Vraiment pas.

– Chhh. Tout va bien, ma belle.

– Sa famille est dans la surveillance électronique, dis-je.

Respirer devient de plus en plus difficile. Aurais-je perdu la raison ? Tout le monde le pense.

– C’est sensé, insisté-je. Je peux expliquer. Tout est logique.

– Respire, ma puce, dit Loretta en glissant un masque à oxygène sur ma bouche. Contente-toi de respirer, pour l’instant.

– Vraiment, dis-je, mais mes mots sont étouffés. Je ne suis pas folle. Le temps que le Dr Tan arrive, j’ai retrouvé une respiration normale.

– Alors, mademoiselle Freeman, vous avez eu une sacrée journée.

Loretta a demandé à Pete de ramasser les morceaux du vase qui, autant que je puisse voir, ne contenait pas de micro.

– Tu veux que je m’en aille ? demande-t-il en enlevant mon masque à oxygène.

– Ça m’est égal, réponds-je en faisant non de la tête.

Le Dr Tan s’installe dans le fauteuil le plus proche de mon lit.

– Racontez-moi ce qui vient de se passer.

Je lui parle de l’appel d’Elsa et de sa théorie selon laquelle quelqu’un m’observe, ainsi que de ma conversation avec Annie à propos des gadgets d’Ollie, et il hoche la tête en prenant quelques notes.

– Qu’avez-vous fait d’autre aujourd’hui ?

– J’ai rencontré le directeur de l’hôpital.

– Sympathique.

– Et j’ai découvert que mon copain m’avait trompée.

– Ah.

Je sais ce qu’il pense, parce que moi aussi je l’ai pensé. Quand je croyais imaginer le coup de fil. Il s’avère qu’il était réel, mais l’histoire de David et Sloan aurait pu déclencher la paranoïa.

Ou je pouvais aussi avoir raison.

– Mais ça n’a rien à voir avec le fait que j’ai cassé ce vase.

– Dites-moi à quoi vous pensiez quand vous l’avez brisé.

– Le garçon qui m’a donné ces fleurs ? Sa famille a une entreprise de surveillance électronique. Son passe-temps est de mettre les gens sur écoute. Et il ne m’aime pas, ce qui veut dire qu’il n’a aucune raison de m’envoyer des fleurs, surtout aussi belles. Donc vous voyez, ce que j’ai fait n’est pas si fou que ça en a l’air.

– La plupart des croyances irrationnelles prennent racine dans la réalité. Reste la vraie question : pourquoi teniez-vous tellement à croire que quelqu’un vous surveillait ? Et pourquoi, au lieu de faire enlever le vase, deviez-vous le détruire ?

– Je ne sais pas, dis-je. Tout ce qui sort de ma bouche paraît insensé.

– Votre mère m’a appelé tout à l’heure. Elle m’a parlé d’une poupée ?

Je désigne Robert sur le rebord de la fenêtre et le Dr Tan se lève pour la rapporter près du lit.

Il retourne la poupée entre ses mains.

– Cet objet a clairement été envoyé par quelqu’un qui vous aime profondément, dit-il. Savez-vous de qui il s’agit ?

– Non. Néanmoins tous ces cadeaux sont… un peu étranges. Des roses alors que j’ai été retrouvée dans un rosier. Une figurine en porcelaine avec une carte disant que mon admirateur secret veille toujours sur moi. Cette poupée. Quand je l’ai sortie de la boîte, la tête est tombée sur le sol.

– Probablement cassée lors du transport.

– Oui. Je le sais. Je sais que rien de tout ça n’est révélateur de sombres motifs cachés. Que je ne peux faire confiance ni à mes tripes ni à mes yeux ni à mes oreilles. Je ne sais même plus ce qui est réel et ce qui ne l’est pas.

– Tout cela va se clarifier avec le temps. Admettre que votre vécu n’est peut-être pas ce qu’il paraît, c’est déjà un grand pas.

Je regarde mes mains et remarque ma bague.

– Cette bague aussi a quelque chose de bizarre, dis-je.

– Que voulez-vous dire ?

– D’habitude je la porte à gauche, mais là elle est à droite.

– Vous êtes sûre ?

– De la main à laquelle je la porte ? Bien sûr.

Je le suis. N’est-ce pas ?

– Vous pensez que votre bague a bougé ? Toute seule ?

– Peut-être que quelqu’un de l’hôpital l’a déplacée.

– Pourquoi feraient-ils ça ?

– Je ne sais pas. Vous pensez que c’est de la parano, n’est-ce pas ?

Au lieu de répondre, il écrit quelque chose sur mon dossier.

– Qu’est-ce que vous écrivez ? demandé-je en tendant le cou pour essayer de voir.

– Je me fais un pense-bête pour interroger les infirmières sur votre bague.

– Oh.

– Vous dites que vous ne savez plus ce qui est réel ou non. Je peux vous donner deux faits bien réels. Le premier est que tout le monde dans cet hôpital ne désire sincèrement qu’une chose, une seule : votre rétablissement. Personne ne veut votre peau. Nous voulons tous vous aider.

– Merci. Et le deuxième ?

– Le deuxième est le vase brisé sur le sol. Ce jeune homme n’a pas l’air très doué pour le nettoyage. Si vous voulez remettre Loretta de votre côté, je vous conseille de proposer votre aide.

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