Hantise

Michelle Jaffe · Chapitre 33 sur 35

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Hantise

Chapitre 32

 

L’injection de Loretta m’a mise K. O. Quand j’ouvre les yeux, je ne reconnais rien autour de moi. Je suis dans une chambre complètement différente. Il n’y a pas de fenêtres, et tous mes gages de popularité ont été déplacés de la chambre 403 et arrangés sur une étagère en face de mon lit. Mon visage me démange mais, quand je veux le gratter, impossible de bouger les bras. D’abord je crois être à nouveau paralysée, mais je réalise vite que c’est bien pire. On m’a sanglée au lit.

Je tire sur mes liens : ils résistent.

– Hé ho ? appelé-je.

La porte de ma chambre est fermée et la vitre, obstruée par des persiennes rabattues de l’extérieur.

– Y’a quelqu’un ? Hé ho ?

Une clé tourne dans la serrure ; ma mère entre avec le Dr Tan.

– Oh, Jane.

Ma mère pleure sans retenue. Toute sa prétendue perfection s’est envolée.

– Oh, ma chérie, mon bébé. Qu’est-ce qui se passe dis-moi quoi faire je suis tellement désolée qu’on ne soit pas venus dès ce matin Annie était malade oh ma chérie juste…

– Madame Freeman, si vous voulez bien.

Le Dr Tan tente de passer devant elle, mais elle lui jette un regard noir.

– Dans un instant, docteur. Là, j’ai besoin de parler à ma fille. Elle se tourne à nouveau vers moi.

– Mon bébé, je suis désolée. J’ai l’impression de t’avoir laissée tomber.

Elle m’entoure de ses bras et me serre fort. J’éprouve la même sensation de chute que précédemment, mais cette fois elle est agréable. Merveilleuse.

– Maman, dis-je en essayant de lever les bras pour lui rendre son étreinte.

Elle se dégage. Son visage reflète tellement d’amour, de confiance, de bienveillance à mon égard. Je voudrais pouvoir essuyer ses larmes.

– Ne pleure pas, maman.

– Je t’aime tellement, Jane.

– Je t’aime aussi.

J’essaie à nouveau de bouger les bras.

– Où suis-je ? Pourquoi suis-je attachée ?

Son sourire reste en place mais il faiblit un instant. Elle dégage mon front et pose la main sur ma joue.

– On t’a transférée au huitième étage.

– Je suis dans le service psychiatrie ? Pourquoi ? Je ne suis pas folle. Le Dr Tan s’avance et se poste à côté d’elle.

– Si je peux me permettre, madame Freeman ? dit-il et elle hoche légèrement la tête sans pour autant me lâcher la main.

Elle la serre, et je serre la sienne en retour. Nous sommes ensemble dans cette épreuve. Je suis tellement heureuse que j’écoute à peine ce que dit le Dr Tan.

– Vous avez subi un épisode psychotique assez sévère, Jane. Vous avez voulu enlever votre perfusion et vous êtes mise à parler d’en finir.

– Non.

Je secoue la tête. La main de ma mère dans la mienne m’apaise. Je lui souris.

Tout va s’arranger, il faut seulement que j’explique.

– Vous vous trompez. Je voulais juste arrêter les médicaments pour pouvoir vous prouver à tous que je ne délire pas, que quelqu’un essaie de me tuer. Ou de me prouver à moi-même que ce ne sont pas des hallucinations.

Je maintiens ma voix égale, raisonnable.

– D’une manière ou d’une autre, stopper les médicaments nous éclairerait.

C’est ce que je voulais faire, en finir avec les médicaments. Le poison. Je veux qu’on me rende mon esprit, ma vie.

– Nous sommes là pour vous aider à faire cela, m’assure le Dr Tan.

– Bien. Dans ce cas, vous pouvez commencer par m’enlever ces sangles ?

– Peut-être un peu plus tard.

A-t-il écouté un traître mot ? Je me hasarde à nouveau.

– Mais si j’ai raison et que quelqu’un veut me tuer, dis-je en prononçant chaque mot avec précision, le fait de m’immobiliser va grandement lui faciliter la tâche.

Les yeux du Dr Tan scrutent les miens.

– Qui essaie de vous tuer ? Pouvez-vous nous donner un nom ?

Je me tourne vers ma mère, mais son regard est sur le psychologue, pas sur moi. Je réalise à ce moment-là que les choses ne se déroulent pas comme je l’espérais.

– Je ne sais pas. On en a déjà parlé. Je pense que c’est un de mes amis. Quelqu’un de très proche.

Le Dr Tan me tapote le bras.

– Le temps que vous trouviez la réponse, vous serez en sécurité ici. Il y a des gardes à votre porte à présent et personne ne peut entrer ou sortir sans autorisation.

– Ça n’arrêtera pas ce tueur. Il faut que je sorte d’ici.

Je m’efforce de dégager ma main libre de la sangle en cuir en la tortillant. Si je pouvais juste détacher celle-là.

– Pourquoi quelqu’un voudrait-il vous tuer ? demande le Dr Tan, la voix toujours égale, plus énervante que jamais.

– Je. Ne. Sais. Pas, dis-je en serrant les dents, exaspérée par tout ce temps perdu. Mais tout ceci doit faire partie de son plan d’ensemble.

– Il est omniscient ?

Je n’ai pas besoin de voir son visage pour savoir à quel point cette notion me fait paraître folle.

– Oui. Non. Mon Dieu.

Je me mets à pleurer.

Il s’adresse à ma mère.

– C’est normal, après une telle tension psychique. Ce qu’il y a de mieux à faire est de la laisser se reposer.

Elle hoche la tête et me sourit. Le même sourire qu’avant, rempli d’amour. Seulement cette fois elle dit :

– Cet endroit est bien pour toi, Jane. Personne ne peut te faire de mal ici. Et tu ne peux… faire de mal à personne.

– Je ne veux faire de mal à personne, argumenté-je, mais je réalise que ce n’est pas ce qu’elle pense.

Elle veut dire : « Tu ne peux pas te faire de mal. »

– Je n’essayais pas de me tuer, maman, la supplié-je. Tu dois me croire. Elle me regarde avec le visage le plus triste que j’aie jamais vu.

– Le Dr Tan pense que le fait d’avoir déterré l’histoire de Bonnie hier pourrait avoir…

Les larmes coulent sur ses joues. Elle se penche et pose le visage dans ma main.

– Oh, Janie, je suis désolée que nous n’ayons pas été là ce matin. Je reste ici, je ne vais nulle part jusqu’à ce que tu ailles mieux. Ma chérie, tu as tellement de raisons de vivre. Tant de gens qui t’aiment.

– S’il te plaît, demande-leur de me ramener dans ma chambre. Je ne suis pas bien ici.

– C’est provisoire, ma douce. Jusqu’à, jusqu’à ce qu’on soit sûrs que tu aies dépassé tout ça.

– Ne me laisse pas. S’il te plaît.

– Non, je reste.

– Madame Freeman, je recommande vraiment… commence le Dr Tan, mais ma mère le fait taire.

Elle se lève, redresse les épaules et annonce :

– Ma fille a besoin de moi et je vais rester avec elle.

Le sédatif qu’ils me donnent alors doit être puissant parce qu’après ça, je ne me rappelle pas grand-chose. M’endormir en tenant la main de ma mère, même si la mienne est attachée, est la sensation la plus agréable du monde.

Quand j’ouvre les yeux elle est partie mais le sentiment de bien-être persiste. Ce réveil est complètement différent du premier, quatre jours plus tôt.

Mon Dieu, ça ne fait vraiment que quatre jours ?

Je pense à tout ce qui s’est passé, le message sur le miroir alors que personne n’était là, la paranoïa comme quoi ma chambre était sur écoute alors qu’il n’y avait pas de micro, les appels que personne n’entendait jamais, les cadeaux de mon admirateur secret que tout le monde trouvait gentils sauf moi. Les regards bizarres et les sous-entendus échangés entre mes amis, qui semblaient tous de mauvais augure mais qui avaient des explications tout à fait inoffensives. La seule chose qui cloche, la seule chose qui rend toutes ces situations bizarres, c’est moi.

Comment en suis-je arrivée là ? Il y a quatre jours j’étais une fille parfaitement normale et maintenant. Je regarde mon poignet, attaché au lit par une épaisse sangle de cuir. On dirait une scène sortie d’un mauvais film. J’ai les poings serrés et, en les ouvrant, j’aperçois la bague d’amitié à ma main droite.

Là. Il y a une chose – la seule chose – que je suis sûre de ne pas avoir inventée. Ma bague. Non seulement elle a bougé, mais à un moment elle a carrément disparu.

Ça a l’air impossible, et pourtant c’est vrai. Et si c’est vrai, tout le reste peut l’être aussi.

Ce qui signifie que quelqu’un va vraiment venir me tuer.

Ne t’inquiète pas, Jane, nos destins sont liés. Je prendrai soin de toi, où que tu ailles, a écrit mon admirateur secret.

– Maman ! m’écrié-je. Maman !

Pas de réponse. Vu le silence angoissant qui règne dans la pièce, j’imagine qu’elle est complètement insonorisée.

Je tire sur les liens qui retiennent mes bras, me tordant pour m’en libérer, mais je ne peux rien faire. Je regarde autour de moi pour voir si je peux attraper quelque chose quand je remarque l’enveloppe transparente sur la table à côté de mon lit. En y regardant de plus près, je découvre que le lieutenant Rowley a tenu sa promesse et m’a apporté la photo de la scène de crime.

Elle est austère et pourtant étrangement belle.

C’est la première chose qui me frappe. Elle illustre ce moment juste avant l’aurore où le monde entier vire au noir et blanc, recouvert d’un édredon de lumière bleu-gris. Les lampadaires viennent de s’éteindre. La route, ruban gris marqué de deux traces noires, relie le coin supérieur gauche au coin inférieur droit de l’image. Dans le fond, de grandes maisons floues se terrent, striées par la pluie sombre. Au premier plan à droite, entouré d’herbes gris bleuté, un buisson merveilleux. On le croirait sorti d’un conte de fées, comme une sorcière victime d’un sortilège végétal, ses doigts crochus tendus vers le ciel. Au milieu du buisson, une fille.

Des lambeaux de sa jupe en tulle s’emmêlent dans les branches et dansent tels des drapeaux dans la brise matinale. Un lapin en céramique, une mère canard suivie de cinq canetons et un écureuil jouant de la flûte montent la garde autour d’elle. L’une de ses jambes est repliée, l’autre dépasse du rosier, une chaussure compensée se balançant à son pied : Cendrillon après le bal, disloquée. Sa main gauche est cachée sous elle et la droite, une bague d’amies-pour-la-vie à l’index, se tend comme si elle allait cueillir la rose d’un rouge profond suspendue au-dessus d’elle, seule tache de couleur dans le tableau. Elle a un joli visage, à demi caché par des cheveux noirs. Son corps est couvert d’entailles à vif et une rivière de sang ruisselle de sa tête. Ses lèvres sont entrouvertes, comme si elle allait dire quelque chose, partager un secret.

– Bonjour, princesse, me salue une voix enjouée à la porte de ma chambre. Je lève la tête ; entre un étranger en blouse. Loretta me manque.

Le nouveau est en train de me parler.

– Moi c’est Ruben. Et toi, vu ta chambre, tu es Madame Populaire.

Il caresse chacun des bouquets ayant été déplacés sur l’étagère près de mon lit et termine par les deux douzaines de roses rouges.

– Celui-ci a dû coûter une fortune. J’aimerais trouver un petit ami aussi généreux.

– Il ne vient pas de mon copain.

– Waouh, je ne sais pas ce que tu fais, mais ça marche ! Et lui, là ? demande-t-il en soulevant l’ours en peluche portant un débardeur. Difficile de dire s’il vient d’un ami ou d’un ennemi… à ton avis ?

Plus une vérité est difficile à accepter, plus elle sera enfouie profondément, m’a dit le Dr Tan. En regardant la photo, j’ai l’impression d’être sur le point de découvrir le dernier secret.

À présent Ruben se tient devant la couronne de roses en forme de cœurs. La poupée qu’Annie appelle Robert est appuyée contre elle et le lapin en céramique, de l’autre côté. Ruben plisse les yeux pour lire la carte à côté du lapin.

– Et ceux-là ? « De ton admirateur secret » ? lit-il tout haut sur l’une des cartes. Tout ça ?

J’acquiesce.

– Alors je résume : tu as un copain, un non-copain et un admirateur secret.

Ma fille, pas étonnant qu’on ait voulu t’écraser.

Plus une vérité est difficile à accepter…

J’observe le visage de la fille sur la photo et pense au miroir de la salle de bains, en bas. La façon dont il s’est couvert de buée, laissant seulement les marques de mes mains et obscurcissant l’endroit où aurait dû se trouver mon visage. Et la vérité submerge mon cerveau avec la force d’une rivière en crue, inévitable, douloureuse, me laissant à bout de souffle.

D’un coup, je sais tout. Je sais comment une main invisible a pu écrire. Comment quelqu’un a pu téléphoner sans jamais être entendu. Comment une bague peut disparaître et réapparaître au mauvais endroit. Je comprends le coup de fil. Le gobelet. La voiture.

Je sais que je ne suis pas folle, que je ne l’ai jamais été.

– Je reviendrai plus tard voir si tout va bien, princesse, dit Ruben, mais je l’entends à peine.

Je connais l’identité de mon tueur. Je l’ai toujours sue, mais une partie de mon cerveau cherchait une autre solution, une autre explication. Une alternative.

Il n’y en a pas. Les dernières pièces du puzzle se mettent en place.

Je suis seule au milieu de la rue, luisante et glissante de pluie.

Ne t’arrête pas, me dis-je. Tu dois continuer à courir.

Quelqu’un en qui j’ai confiance veut me faire du mal.

Mes talons claquent sur le bitume, ma cheville se tord et je tombe.

Lève-toi ! Ne t’arrête pas !

Je veux ma maman, pensé-je en luttant pour me relever, je la désire avec une nostalgie si profonde qu’elle résonne en moi comme une symphonie. Je veux être blottie contre elle dans le vieux hamac sous l’orme de notre jardin à Naperville, à regarder des abeilles voleter paresseusement d’une fleur à l’autre et à écouter les voix d’Annie et de mon père s’entrelacer dans une de leurs histoires inventées remplies de princesses, de reines et d’hippopotames. Je veux être de retour dans notre vieux break, à faire des paris sur le temps qu’il faudra au feu pour passer au vert et à m’extasier sur le talent de ma mère pour tomber presque toujours juste. Je veux être dans notre ancienne cuisine avec les carreaux jaunes qui n’ont jamais été refaits, à manger des pancakes à la myrtille avec mon père pendant qu’Annie, dans sa chaise haute, chante « Un éléphant qui se balançait ». Je veux être dans la nouvelle cuisine en pierre avec ma mère, Joe et Annie, à faire n’importe quoi.

Je veux revenir à l’époque où je n’en savais pas tant, où je n’avais pas aussi mal. Je veux que la souffrance s’arrête. Qu’est-ce que je fais là, à une autre fête, dans un autre costume ? Pourquoi ne suis-je pas restée à la maison ? Pourquoi ne suis-je pas toujours restée à la maison ? Je me déguise depuis trop longtemps.

Bouge. Avance.

Des rigoles coulent le long de la rue, m’obligeant à marcher au milieu. Elle est déserte, illuminée uniquement par quelques lampadaires discrets, comme dans n’importe quel beau quartier. Ma cheville me fait mal, je boite et il fait froid, mais la pluie semble se calmer.

Mon portable sonne. Je regarde l’appelant et hésite. Est-ce que je veux parler à Ollie ? J’ai besoin qu’on me dépose.

Je suis trempée et dois m’y reprendre à trois fois avant que mes doigts tremblants parviennent à ouvrir le téléphone. Une voix, pas celle d’Ollie, me parvient :

– Où es-tu ? Laisse-moi venir te chercher.

– Je suis sur Peregrine Road.

– Prends la prochaine à droite et je serai là.

– OK, à tout de suite.

Je tourne et continue à remonter la rue, passant par intermittence dans des flaques de lumière pour finalement retourner à l’obscurité. Mon téléphone vibre, je tâtonne en essayant d’y répondre. Il m’échappe et atterrit sur l’asphalte mouillé. Mes genoux se dérobent quand je m’accroupis pour le ramasser et je me retrouve étalée de tout mon long sous un lampadaire.

Debout ! Tu dois te lever !

Je me suis à peine remise à genoux quand j’entends le bruit d’une voiture avançant lentement depuis le bout de la rue, mais la nuit me dissimule l’engin. Je plisse les yeux et distingue les contours d’une berline roulant vers moi, tous phares éteints. C’est celle de David.

À genoux, je lui fais signe.

La voiture accélère.

Je réalise que je suis invisible sans la lumière des phares.

– Stop ! crié-je en tentant de me relever.

Mes pieds glissent dans les chaussures empruntées et j’essaie désespérément de retrouver mon équilibre. La voiture arrivant en trombe est presque sur moi à présent. Au dernier moment, les phares s’allument, m’illuminant et m’éblouissant en même temps. Il va s’arrêter maintenant, il va…

La voiture accélère encore. Je me propulse tant bien que mal sur mes genoux vers le côté de la route.

Le véhicule fait un écart vers moi, me heurtant de plein fouet.

L’impact me soulève du sol. Alors que je m’envole dans les airs, le temps s’arrête et je vois tout. Je regarde les gouttes de pluie suspendues comme des diamants étincelants, les lignes à haute tension vibrant sous le courant, le mouvement du latex des essuie-glaces. Puis il y a un horrible bruit, comme des os que l’on broie, et je m’envole, je me tords, je tourbillonne. J’atterris avec un craquement sourd, mon corps explose dans un monde de souffrance, les sons et les formes se combinant dans une cacophonie de douleur. Des milliers de pointes acérées transpercent ma peau, agrippent mes bras, mes jambes, mes cheveux, me tiennent dans leur emprise. Je sens un goût de sel sur ma langue.

Dans la seconde qui suit l’instant où la voiture me heurte, dans cet instant de clarté, je vois qui est au volant. Je vois les mains à 1o h 10, je vois la ceinture dûment attachée, je vois le visage familier. Le sourire familier.

– Au revoir, Jane, dit mon assassin.

Je lève les yeux de la photo aux bruits de pas dans le couloir longeant ma chambre, consciente que le dernier acte de cette pièce va bientôt commencer. Une clé tourne dans la serrure et ma porte s’ouvre.

– Salut, Jane, dit Ollie.

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