Hantise

Michelle Jaffe · Chapitre 22 sur 35

Pages du PDF

Hantise

Chapitre 21

 

La sonnerie du téléphone me réveille. Je vais décrocher lorsque je m’arrête, la main au-dessus du combiné. Mes yeux se posent sur la pendule pour noter l’heure. 13 h 05.

– Loretta, appelé-je.

Je veux un témoin, quelqu’un qui confirme que le téléphone sonne réellement.

– Loretta !

– Qu’est-ce qu’il y a, ma puce ?

– Vous entendez le… commencé-je avant de réaliser que c’est Kate qui est debout à la porte.

C’est une excellente imitatrice et elle a parfaitement chopé Loretta, jusqu’à l’infime trace de son accent du New Jersey.

– Qu’est-ce que je suis censée entendre ? dit-elle de sa voix normale en se dirigeant vers moi.

Le téléphone s’est arrêté de sonner. S’il a jamais sonné en réalité, dit une voix dans ma tête.

– Rien.

Kate a toujours l’air calme, mais aujourd’hui ses mouvements sont plus lents et ses yeux un peu vitreux. Comme si sa tranquillité était artificielle.

– Ça va ?

– Oh oui. Désolée de ne pas être venue te voir hier : ma mère et mes sœurs sont rentrées de L. A. et ont ramené un yogi avec elles ? Tu n’as pas idée du temps qu’il faut pour réaligner les chakras d’une maison de sept mille mètres carrés.

– Donc l’auto-actualisation s’est bien passée ?

– Ouais. Surtout si tu aimes qu’on te dise de t’expirer toi-même et de ressentir l’univers.

Mme Valenti était avocate, avant d’arrêter de travailler pour gérer l’empire de développement personnel de son mari. Elle a redirigé entièrement son énergie et son intellect vers une quête d’elle-même qui se traduit, en gros, par le fait d’embrasser une nouvelle religion tous les trois à six mois. Je ne sais pas si elle y croit vraiment ou si elle continue car c’est l’une des choses qui maintient les indices d’audience de La Vie Valenti aussi élevés. Si Kate est un paratonnerre, l’élément passif qui crée une atmosphère électrique, sa mère est la foudre, rapide, glamour et fatale si vous vous mettez en travers de son chemin. Elle dit ce qu’elle pense sans l’adoucir, ce qui me terrifie mais, pour compenser, elle est très tolérante comme je l’ai découvert l’été dernier.

Les yeux gris de Kate font le tour de la chambre et finissent par se poser sur mes mains. Un pli apparaît entre ses sourcils.

– Qu’y a-t-il ?

– R-rien, je suis juste fatiguée ?

Elle regarde, à côté de mon lit, la table sur laquelle Annie a laissé la poupée.

– Qu’est-ce que c’est ?

– S’il l’on en croit Annie, elle s’appelle Robert, un cadeau de mon admirateur secret.

– Une idée de qui l’a envoyée ?

– Pas la moindre.

– Sa notion du « plaisir d’offrir » est spéciale. Une poupée cassée ?

– Elle n’était pas cassée en arrivant. C’est ma faute. Sa tête est tombée quand j’ai ouvert la boîte et c’est là qu’elle a été défigurée.

Elle la prend et la retourne.

– Classe.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– C’est une de ces poupées hyper chères qu’ils avaient au gala de charité au profit de l’hôpital des enfants ? Tu te souviens, celui dont la grand-mère de Langley s’est occupée ? Ils les ont vendues aux enchères. La belle-mère d’Elsa s’est ruinée pour elles ?

– Dommage que je l’ai cassée, j’aurais pu la revendre sur eBay.

– Je ne sais pas. Quelqu’un m’a dit un jour que c’était les défauts qui donnaient aux gens leur vraie beauté.

Ces mots me font frissonner. Elle passe les doigts sur le visage de la poupée.

– Comment vas-tu aujourd’hui ? Tu as l’air mieux.

– Je peux bouger les mains. Mais je deviens folle.

– Que veux-tu dire ?

– J’ai cru recevoir un appel de quelqu’un menaçant de me tuer. Elle porte la main à sa bouche.

– Jane, mon Dieu, c’est horrible !

– Carrément. Mais apparemment je l’ai inventé.

– Pourquoi est-ce que tu ferais une chose pareille ?

Elle pose la poupée.

– Tu n’es pas capable de savoir si tu as vraiment eu un coup de fil ?

– Tu as entendu le téléphone sonner en entrant ?

– Non, juste toi qui demandais Loretta. Pourquoi ?

Je secoue la tête.

– Il faut croire que les médicaments que je prends me font imaginer des choses. Et le Dr Tan dit que parfois, quand tu ne te souviens pas de ce qui s’est passé, le cerveau invente des histoires pour combler les trous.

– Des histoires du genre : quelqu’un veut te tuer ?

– Je n’arrête pas de me dire que si je pouvais seulement me rappeler tout ce qui est arrivé je serais guérie. Les illusions disparaîtraient et j’irais mieux.

– Sans doute.

Ses doigts effleurent la coupure sur ses lèvres, par ailleurs parfaitement roses.

– Mais peut-être que ton esprit te protège de quelque chose et qu’il vaut mieux ne pas savoir ?

– Qu’est-ce qui est arrivé à ta lèvre ?

– Ma lèvre ?

Elle a l’air déstabilisée et ôte la main de sa bouche, la regardant comme si elle ne l’avait jamais vue.

– Oh, rien. Ma sœur s’est levée trop vite et m’a donné un coup de tête.

Elle sourit.

– Pourquoi tu t’inquiètes pour moi ? La seule chose à laquelle tu devrais penser, c’est aller mieux, pour qu’on puisse passer l’été sur la plage à parfaire nos bronzages.

Comme si sa peau n’était pas déjà parfaitement dorée.

– Tu te souviens l’été dernier, quand on a vu ce dauphin juste en face de la maison ?

– C’était incroyable. La semaine entière était extraordinaire. Elle caresse le bras de la poupée.

– Oui, vraiment extraordinaire.

Langley était en Écosse tout l’été, Kate et moi avions passé beaucoup de temps ensemble, ce qui était super. Je découvris son redoutable sens de l’humour, affleurant sous la surface insouciante, et profitai aussi d’un aperçu de sa vie de famille chaotique. Toute l’organisation de la maisonnée tournait autour de son père et son travail, mais il ne rentrait que les week-ends. Quand il était à demeure, c’était : « que le spectacle commence ! » et tout le monde avait un rôle précis. Quand il quittait la maison, chacun pouvait être lui-même. Dans un premier temps, je m’émerveillai que personne ne fasse de bourde ou ne sorte de son rôle quand le révérend était à la maison. Contrairement au père de David, qui exprimait physiquement son mécontentement, les Valenti ne battaient pas leurs enfants. Mais si vous contrariiez le Révérend, il vous excluait de son affection. Vous deveniez invisible. Cela semblait indolore, mais la pression que se mettait Kate pour être sûre que ça n’arrive pas suggérait que c’était une punition plus terrible que ce que je pouvais imaginer.

Ça m’aida à comprendre ce dont j’avais été témoin le jour où nous nous étions rencontrées, dans les toilettes, et je réalisai qu’elle était encore bien meilleure actrice que ce que tous croyaient. Je me sentais privilégiée d’être témoin de tout ça, et davantage encore quand ses parents partirent avec ses sœurs l’avant-dernière semaine des vacances et nous proposèrent de rester seules dans la maison du bord de mer.

J’étais particulièrement heureuse car ma mère et Joe venaient de se fiancer malgré mes objections et c’était la semaine où nous déménagions dans le Palazo (également en dépit de mes objections). Ou, comme Joe aimait à le souligner : « Ne te dis pas que tu déménages, mais plutôt que tu gagnes un beau-père, une piscine, un jardin avec fontaine et une salle de jeux pour divertir tous tes amis. »

– Quoi, pas de zoo ? avais-je demandé.

– Tu en veux un ? avait répondu Joe, sérieusement.

Il avait tendu la main vers les plans.

– Ça pourrait être un espace à l’arrière du jardin. La mâchoire de ma mère s’était contractée.

– Jane, s’il te plaît.

Plus je pouvais éviter ça, mieux je me portais. Ça n’avait l’air de déranger personne que je n’aide pas, que je ne fasse pas partie de la famille.

Donc pendant une semaine entière Kate et moi ne fîmes rien d’autre que buller autour de la piscine, buller sur la plage et regarder la télé. Je découvris une Kate plus détendue que jamais, tout en me sentant moi-même plus cool que je ne l’avais été depuis notre arrivée dans le New Jersey. Deux jours avant que toute la famille ne revienne, nous empruntâmes la prunelle des yeux de son père, une Cadillac Eldorado décapotable de 1967, pour une balade à travers la ville, puis nous nous garâmes dans un virage avec une superbe vue sur l’océan. C’était un mercredi, l’endroit était donc désert, juste nous deux, l’immensité du ciel et la pleine lune.

La radio était branchée sur une station spéciale années 80 et « You shook me all night long » se mit à jouer. Kate attrapa le chapeau de paille que nous avions acheté à deux, passa pardessus le pare-brise et se tint debout sur le capot. Les pieds écartés, les bras ouverts, la tête renversée en arrière, elle commença à danser.

Je sortis mon appareil pour immortaliser la scène.

– Non, pose ton doudou et viens danser avec moi.

Elle me tendit la main, lâchant le chapeau que le vent souleva et emporta vers la plage.

Sa bouche s’arrondit comiquement en un « o » de surprise, elle éclata de rire, dit « Celle qui le chope le garde » et se lança à sa poursuite. Je sautai hors de la voiture et piquai un sprint pour la rattraper. Le chapeau volait le long de la plage, roulant, tournoyant et rebondissant vers la mer, et nous le suivîmes en gloussant. Il continua, juste hors de portée et, sans nous en rendre compte, nous nous aventurâmes dans les vagues. Mes doigts touchaient presque la bordure quand la houle le poussa vers Kate. Nous nous jetâmes dessus en même temps. Nos épaules se heurtèrent, nous déséquilibrant toutes les deux, et nous tombâmes sur le fond sableux dans un plouf général, l’eau nous arrivant à la taille. Pendant un instant, sonnées par l’impact et l’eau froide, nous nous regardâmes en silence.

Puis nous éclatâmes de rire. Le genre de rire qui vous fait mal au ventre, vous empêche de reprendre haleine et vous oblige à vous accrocher l’une à l’autre pour éviter de vous casser la figure. Quand notre hilarité finit et que nous reprîmes notre souffle, ma tête reposait sur celle de Kate et la sienne sur la bretelle de mon débardeur trempé.

– Honnêtement, je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai ri comme ça, dit-elle.

– Moi non plus.

C’était certainement bien avant que ma mère ne m’abandonne pour Joe. Pendant une minute, le silence régna.

– Tu n’as pas l’impression parfois que ton crâne va exploser ? Qu’il y a tellement de choses à l’intérieur qui se bousculent pour sortir ? demanda Kate, son visage tout à coup orageux, beau et exaltant à la fois.

Je n’avais jamais cette impression. Mais je ne voulais pas que Kate se sente seule.

– Carrément, répondis-je, enserrant mes genoux de mes bras.

Il faisait froid.

– J’étais sûre que toi aussi tu ressentais ça, dit-elle en hochant la tête. Qu’est-ce que tu fais quand ça t’arrive ?

– J’attends que ça passe, inventai-je. Et toi ?

Elle m’observait attentivement. Dans le clair de lune, ses cheveux éparpillés sur ses épaules en boucles humides, la mer scintillant derrière elle, elle ressemblait à une nymphe océane, une créature mythique et menacée. Elle me rappelait vaguement quelqu’un, mais je ne savais pas qui.

– Je veux te montrer un truc. Viens.

Elle se releva en m’attirant avec elle et nous retournâmes vers la voiture, main dans la main, pataugeant dans nos jeans trempés.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Tu dois apprendre la patience, jeune Jedi, répliqua-t-elle avec un demi-sourire malicieux.

Je m’immobilisai. C’était le genre de chose qu’aurait dit Bonnie. Et c’était elle que me rappelait Kate, réalisai-je.

Pendant un instant, Bonnie me manqua si profondément que ça me fit mal. Kate se retourna alors et me regarda avec inquiétude.

– Ça ne va pas, Jane ?

Je repoussai Bonnie au fin fond de ma mémoire.

– Si, ce n’est rien.

Elle sourit et m’attira par la main.

– Bien.

Nous arrivâmes à la voiture et elle me fit signe de monter du côté passager.

– Ouvre la boîte à gants.

J’obéis. Une douzaine de tubes de rouge à lèvres dans d’horribles teintes, cinq bouteilles de parfum, un paquet de chewing-gums, un long collier de perles, trois badges d’identification du lycée de Livingston incluant celui de l’assistant du directeur, un portable que je reconnus comme étant celui de Dom, une boîte de coussinets d’allaitement et une bouteille de whisky se déversèrent sur mes genoux.

– Qu’est-ce que c’est que tout ça ?

– Ce que j’ai volé.

– Tu voles des trucs de… (je prends un des tubes de rouge et regarde l’étiquette)… Sephora ?

– De partout. Une fois j’ai volé un manteau de fourrure.

– Comment ?

– Je l’ai juste mis et suis sortie du magasin. Mais c’était bizarre : ce n’était pas si satisfaisant finalement. Oh, une fois j’ai volé une voiture. Ça, c’était marrant. Mais je l’ai remise à sa place parce que je ne voyais pas comment l’expliquer.

– Tes parents sont au courant ?

– Tu es folle ? Ils pèteraient les plombs.

– Mais si tu te fais prendre ? Kate, tu ne peux pas continuer à faire ça.

Elle me sourit.

– C’est ce que je voulais te dire. C’est ça qui est tellement génial. Elle prit ma main.

– Quoi ?

– Depuis qu’on est ensemble cet été, je ne me suis pas sentie comme ça une seule fois. Comme si j’allais exploser.

Elle suivait du doigt les tendons à l’intérieur de mon bras, les caressant doucement, aussi légère que des ailes de papillons.

– Je n’ai rien volé du tout depuis juin.

Je la regardai. Elle rayonnait.

– Sérieux ?

Je ne comprenais pas ce qu’elle voulait me dire, pourquoi elle tenait mon bras ainsi. Mais je sentais que c’était important. Moi, j’étais importante. Je l’aidais d’une manière ou d’une autre.

– Sérieux.

Elle passa ses doigts dans mes cheveux, comme si j’étais une poupée.

– J’ai su dès notre rencontre que tu étais spéciale. Spécialement faite pour moi. Avec toi, je me sens bien. Mieux que bien.

Ses mots dénouèrent quelque chose en moi, quelque chose qui était contracté depuis que ma mère et Joe avaient annoncé leurs fiançailles. J’eus à nouveau l’impression de compter pour quelqu’un.

Elle toucha ma joue.

– Je veux t’embrasser.

– Vraiment ?

La seule personne que j’avais embrassée, à part mes parents, était Liam Marsh. Je n’avais jamais imaginé ce que ça ferait d’embrasser une fille. Kate hocha la tête.

– Vraiment.

Ses cheveux commençaient à sécher en vagues floues qui encadraient son visage et lui donnaient l’air vulnérable. Comme Bonnie. Peut-être que cette fille-là, je pourrais la sauver.

– Beaucoup.

– Hum. OK, dis-je, mon cœur battant la chamade.

Je me penchai vers elle. Elle se pencha vers moi. Nous nous heurtâmes, cognant nos nez, entrechoquant nos dents, écrasant nos lèvres. C’était un baiser horrible, maladroit. Je ne savais pas si j’étais soulagée ou déçue.

Je me redressai.

– Peut-être que ce n’est pas une si bonne…

Elle m’attira à nouveau et maintint ma tête immobile pendant que sa bouche effleurait la mienne doucement, légère comme un souffle. Ses lèvres étaient gercées mais soyeuses, elles avaient goût de mer et de baume à la cerise. Nous restâmes ainsi, nos bouches se touchant à peine, s’effleurant à un cheveu, pendant un long moment. Finalement elle se rapprocha, augmentant la pression, et ses lèvres s’ouvrirent contre les miennes.

Sa langue glissa dans ma bouche et des ondes de choc me parcoururent tout entière. Ça ne ressemblait à aucun baiser que j’avais échangé avec Liam. Je sentis un éclair de chaleur me parcourir des lèvres aux orteils, envoyant des étincelles le long de ma colonne. Je la désirais, j’en voulais plus. En tout cas, mon corps en voulait plus.

– Oh, Jane, soupira-t-elle contre ma bouche.

Je sentis ses doigts descendre à nouveau le long de mon bras, et mon corps s’enflamma.

Qu’est-ce que tu fabriques ? s’indigna mon esprit. Que diraient les gens du lycée ? Je me dégageai en respirant bruyamment.

– Il faut qu’on arrête.

Quand elle les ouvrit, ses yeux étaient brumeux et doux, mais la brume se dissipa rapidement, laissant place à sa froideur habituelle.

– Pourquoi devrait-on s’arrêter ? demanda-t-elle. Ne me dis pas que ça ne t’a pas plu.

– Si, admis-je. Ça m’a plu.

– Alors où est le problème ? On est juste deux amies en train d’expérimenter. Qu’est-ce qu’il y a de mal à cela ?

Ça avait l’air si simple dans sa bouche. Juste deux amies en train d’expérimenter. Et elle avait envie de moi.

Alors pourquoi étais-je complètement terrifiée ?

– C’est… je ne veux rien faire qui puisse gâcher notre amitié.

– Comment ça pourrait gâcher notre amitié, bêtasse ?

Elle saisit une mèche de mes cheveux et l’enroula autour de son doigt.

– Mais si tu ne veux pas, on peut arrêter ?

En avais-je envie ? Je n’étais même pas sûre.

– Et toi, tu veux arrêter ? murmurai-je.

– Non, répondit-elle en secouant lentement la tête.

– Alors moi non plus.

– Tu es sû…

Je posai mes mains sur ses épaules et l’attirai à moi. Cette fois, notre baiser fut féroce, intense et hors d’haleine. Je déversai tous mes sentiments, colère, rage, chagrin, peur, des émotions dont je ne connaissais même pas l’origine, dans ce baiser. J’aurais aimé que ma mère me voie.

– Tu as aimé ? demandai-je en me dégageant.

Je me sentais téméraire, audacieuse.

– Dis-moi que tu as aimé.

Kate me regardait, stupéfaite.

– C’était… c’était remarquable.

– On recommence. Mais on ne fait que s’embrasser, d’accord ?

Qui était cette fille, parlant à travers moi, faisant ces choses ?

Je ne m’étais jamais sentie aussi libre, animale, de toute ma vie. C’était ça, finalement, s’embrasser ? Ce sentiment d’euphorie sauvage ? Ne plus se soucier de rien ? Ces baisers ne voulaient rien dire, ils faisaient juste partie du moment présent, existaient à peine. Nous nous embrassions comme dans les films, de longs baisers tièdes où nos langues s’emmêlaient un moment avant de faire place à des effleurements légers comme des plumes aux coins de nos bouches respectives. Ni l’une ni l’autre ne prêtions attention à nos vêtements mouillés ni à la brise glacée.

Elle embrassa mes paupières et me fit soupirer. Je l’embrassai dans le cou et lui donnai la chair de poule.

– J’aime ça, dit-elle en gloussant.

– Moi aussi.

Nous passâmes sur le siège arrière. Nos mains étroitement jointes, nous entreprîmes de nous embrasser, de rire, de raconter des blagues et de nous embrasser encore. Les baisers s’allongèrent jusqu’à ressembler à une transe dans laquelle j’ignorais où son corps commençait et le mien finissait. Nous nous embrassâmes pendant des heures sous la pleine lune, au son des vagues et de l’herbe bruissant doucement dans la brise. Nos baisers se transformèrent peu à peu en étreinte et nous restâmes là, enlacées sur le long siège en cuir de la Cadillac, à regarder de petits nuages traverser le ciel de velours par intermittence.

– Je t’aime, Jane, dit-elle.

C’était ce que je voulais entendre. Ce que j’avais besoin d’entendre. Je m’en rendis compte plus tard. Mais quand je répondis « Je t’aime aussi », je savais que cela avait un sens différent pour chacune d’entre nous. Je l’aimais comme une amie. J’aimais qu’elle ait besoin de moi. Qu’elle m’aime. C’est ça que j’aimais.

Le lendemain, nous étions étendues sur un plaid en batik sur la plage devant la maison. Sa tête était sur mon épaule et elle suivait du doigt les gouttelettes d’eau le long d’une canette de Coca Light.

– Qu’est-ce qui va se passer maintenant ? demanda-t-elle.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Je veux dire quand les cours vont reprendre. Est-ce qu’on se verra ? Mon cœur se mit à battre violemment.

– Bien sûr qu’on se verra. On a la plupart de nos cours ensemble. On se verra tous les jours.

– Ce n’est pas ce que je veux dire.

Elle se souleva sur un coude. Elle était de loin la plus jolie fille de toute la plage, peut-être même la plus belle personne que j’aie jamais rencontrée.

– Comme ça. Est-ce qu’on se verra comme ça.

– Je ne sais pas. Je ne suis pas sûre.

– Ouais, moi non plus, dit-elle en se rallongeant.

– En plus, Langley…

– Oh, carrément.

C’était juste une expérience. Personne ne serait au courant. Juste pour le fun. Cette nuit-là, la dernière dans la maison, nous décidâmes d’essayer ce qu’elle appelait l’Hydre à seize têtes, l’énorme douche vapeur de ses parents. C’était incroyable, le mur du fond recouvert de miroirs chauffants antibuée. M’ayant ordonné de garder les yeux fermés, Kate était en train de me faire une moustache et une barbe en mousse lorsqu’elle se figea tout à coup.

J’ouvris les yeux, intriguée, et me retrouvai nez à nez avec le reflet de sa mère dans le miroir. Nous ne faisions rien d’inconvenant mais nous étions nues toutes les deux et j’imaginais sans peine comment la scène pouvait être interprétée. Comment ma mère aurait réagi. Comment n’importe qui aurait réagi. Mon cœur se mit à battre. Pendant un moment le bruit des seize pommes de douche résonna dans la pièce, un déluge torrentiel. Puis Mme Valenti dit :

– N’oubliez pas d’éponger s’il y a de l’eau sur le marbre. Je ne veux pas que quelqu’un glisse et se fracasse le crâne.

Nous n’en avions jamais reparlé. L’été avait pris fin, j’avais commencé à sortir avec David, et Kate et moi n’avions plus jamais été aussi proches. Elle avait bien essayé un jour d’évoquer cette période mais j’avais prétendu ne pas savoir de quoi elle parlait.

Pourtant, quand j’étais chez David, dans sa chambre, je regardais parfois vers la fenêtre de Kate, me rappelant ce que j’avais ressenti en l’embrassant.

Je me demande si je devrais le lui dire, maintenant. Je la regarde mais elle observe attentivement mes mains.

– Ta bague, dit-elle en désignant la sienne, identique, à sa main gauche. Où l’as-tu eue ?

– C’est toi qui me l’as donnée.

Ses yeux ont l’air encore plus vitreux que tout à l’heure. Aurait-elle pris quelque chose ?

– Je sais, mais…

Elle fronce les sourcils.

– Au fait, j’ai oublié, je t’ai apporté un cadeau.

Elle fouille dans son cabas Louis Vuitton et en sort une longue écharpe bleu ciel tissée de fils d’or.

– J’ai pensé que tu pourrais l’enrouler autour de ta tête si tu dois garder ce bandage. Ça te donnerait l’air bohémien-chic.

– Merci.

Je caresse le doux tissu, me réjouissant de pouvoir à nouveau sentir ce que je touche, quand tout à coup mes doigts rencontrent quelque chose de dur, en plastique.

– Kate. L’antivol est encore dessus.

– Oh. Ils ont dû oublier de l’enlever au magasin.

Elle a l’air effrayé.

– Je l’ai achetée. Je te jure. J’ai le ticket de caisse ici quelque part.

Elle se met à chercher dans son sac à main, d’abord calmement puis de plus en plus frénétiquement jusqu’à ce qu’il glisse de ses genoux et atterrisse sur le sol. Le contenu se déverse par terre : une boîte de médicaments, de l’adhésif pour dentier, une bouteille d’Obsession avec une étiquette « Testeur » dessus, une paire de lunettes vert vif, le prix encore attaché.

– Kate, qu’est-ce que tu as fait ?

Elle a l’air bouleversée.

– Je suis désolée. Oh mon Dieu. Je sais que je n’aurais pas dû. C’est juste. j’ai juste… je me sens tellement coupable. Ce qui t’est arrivé. Tout ça ?

Elle désigne la chambre d’un geste.

– En toute honnêteté, je suis responsable. Tout ça est de ma faute.

– Quoi ? Pourquoi ?

– J’aurais dû arrêter.

Je n’arrive pas à croire que ce qu’elle est en train de dire est effectivement ce que j’imagine. Les poils de mes bras se hérissent.

– Quoi ?

– T’arrêter, je veux dire, ajoute-t-elle rapidement. À la soirée. Quand tu es partie. J’aurais dû savoir que tu n’allais pas bien, que tu n’étais pas toi-même.

– Pourquoi ?

– Tu… tu titubais. Tu avais besoin d’une amie. Je n’étais pas là pour toi.

J’aurais dû être là. J’aurais dû me rendre compte. Et je n’ai rien fait.

– Kate. Je ne sais pas ce qui s’est passé cette nuit -là, mais je te connais, je suis sûre que tu aurais été là si je te l’avais demandé.

Elle me regarde, une expression d’horreur absolue sur le visage, la main sur la bouche, les yeux écarquillés.

Un frisson me parcourt.

– Kate, qu’est-ce qu’il y a ?

Des rougeurs apparaissent sur ses joues.

– Je… je dois y aller, dit-elle.

Elle attrape son sac et sort de la pièce en courant.

Naturellement, Pete choisit ce moment précis pour venir m’embêter.

– Wow, tu ne plaisantais pas. Les gens t’adorent, vraiment, dit-il.

– Je ne suis pas d’humeur.

J’essaie d’oublier l’expression terrifiée de Kate.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

– Je n’en ai pas la moindre idée.

Aujourd’hui, il porte une chemise de cow-boy ornée de boutons en perle et de broderies qui ressemble à des piments danseurs.

– D’où sors-tu tes fringues ?

– Éblouissantes, non ?

– Par « éblouissantes », tu veux dire « qui arrachent les yeux de leurs orbites » ?

Il prend son expression sérieuse, les lèvres pincées et les sourcils froncés, celle qui le rend incroyablement mignon.

– Je crois bien que c’est l’étymologie.

Je ne peux m’empêcher d’éclater de rire.

– J’en ai tellement marre d’être cloîtrée ici.

– Tu veux aller faire un tour ?

– Sans blague ?

Il désigne le fauteuil roulant.

– On a une bécane, baby.

OceanofPDF.com