Hantise
Chapitre 2
Cela avait commencé pendant les vacances, juste avant d’entrer en troisième. Je me souviens encore du jour où j’ai confié mon plan à ma meilleure amie en Illinois, Bonnie.
Bonnie et moi étions comme les doigts de la main depuis que ma famille avait emménagé à côté de chez elle, l’année de nos sept ans. Ma tortue apprivoisée, Amerigo Vespucci, était passée à travers un trou dans la barrière et avait découvert son chat, Rolo. Comme son homonyme, Amerigo était un explorateur acharné, toujours prêt à partir seul et n’ayant peur de rien, bien qu’il soit assez petit pour tenir dans la paume de ma main. Régulièrement, il disparaissait pendant un jour ou deux et revenait couvert de taches étranges ou charriant des feuilles d’origine inconnue. J’admirais son courage et son sens de l’aventure, même s’il me déconcertait un peu.
Amerigo et Rolo devinrent bons amis, tout comme Bonnie et moi, très vite inséparables : on organisait des funérailles grandioses pour les souris mortes que Rolo rapportait, on diffusait notre propre émission de radio et on restait éveillées tard le soir, dehors, à lire et à glousser, puis à lire et à bavarder et, plus tard, à parler garçons.
On n’était pas très douées de ce côté-là. Et c’est pour ça que, juste avant la rentrée en troisième, j’avais décidé d’utiliser la paie de mon job d’été – photographe d’animaux de compagnie – pour aller à Chicago m’offrir une nouvelle coupe de cheveux, du maquillage et une garde-robe « tendance ».
Bonnie économisait tout l’argent de son petit boulot de sauveteuse junior pour le voyage scolaire en Espagne, prévu au printemps. Elle pensait que j’étais devenue folle.
– Tu es parfaite comme tu es. Pourquoi est-ce que tu voudrais devenir une WC Girl ?
Bonnie surnommait ainsi les filles « in » de notre classe parce qu’elles semblaient passer le plus clair de leur temps au petit coin, à se remaquiller ou à pleurer. « Ou les deux en même temps, commentait-elle. Ce qui montre bien à quel point elles sont stupides. »
Mais je savais que ce n’étaient que des paroles en l’air.
– Nouvelle année, nouvelle école. On peut devenir qui on veut. Tu ne veux pas être populaire ?
– Pourquoi ?
Parce qu’être populaire, c’était être acceptée. S’intégrer. Ne jamais être seule.
Parce que c’était ce que tout le monde voulait.
– Pas moi, affirma Bonnie. Je ne suis pas fan des toilettes des filles.
– Tu veux mourir sans avoir été embrassée ?
– Tu penses que la popularité va te faire gagner un baiser ? Tu peux toujours rêver ! Bonne chance quand même.
Mais si. Mon relooking avait fonctionné. Des gens qui ne m’avaient jamais adressé la parole s’étaient mis à me saluer dans les couloirs et j’avais osé leur répondre. Et un jour un groupe populaire de secondes s’était assis à ma table de cantine et je n’avais rien pu manger tellement j’avais peur de renverser quelque chose, mais ça avait payé. J’avais obtenu une invitation pour Bonnie et moi à une soirée organisée par l’un des terminales les plus cool du lycée. Bonnie ne voulait pas y aller, mais je l’avais convaincue – OK, suppliée – et, finalement, elle avait cédé. À la soirée, Liam Marsh m’avait embrassée et, comme la Belle au bois dormant, j’avais été ramenée à la vie… à la vie sociale. En tant que copine de Liam, mon ascension sociale était garantie.
Alors, six mois plus tard, quand ma mère m’annonça qu’on déménageait dans le New Jersey pour qu’elle puisse gérer la campagne d’un maire et « se faire un nom dans le paysage politique de la côte Est », je fus anéantie. Pas seulement à cause de la popularité : à ce stade, Liam était devenu mon univers, le pilier autour duquel s’articulait ma vie. Nous fîmes nos adieux. Je pleurai. Il me dit de ne pas m’inquiéter, que nous serions toujours ensemble.
La veille de ma rentrée dans le New Jersey, je reçus un texto de Liam annonçant qu’il voulait qu’on reste amis. Je pris une bouteille de vodka dans la cuisine (Liam m’avait initiée à la vodka en même temps qu’il me présentait à tous ses amis), une paire de ciseaux à ongles et je m’enfermai dans la salle de bains. Quand je me réveillai le lendemain, j’avais la gueule de bois du siècle, mais ce n’était rien comparé à ma tête. J’avais massacré ma frange, réduite à une houppette bizarre. Vraiment pas le look idéal pour le premier jour de cours dans une nouvelle école, mais plus rien n’avait d’importance. En tout cas, c’est ce que je croyais alors.
Le lycée de Livingston était plus petit que mon ancienne école, mais c’était un vrai labyrinthe qui me fichait la trouille. J’endurai le self, seule, évitant soigneusement de regarder qui que ce soit dans les yeux, jusqu’à ce que la sonnerie de reprise des cours retentisse enfin. Comme je me levais pour partir, mon collant s’accrocha à la table et je me retrouvai avec deux énormes trous sur la jambe droite. Parfait.
Dans les couloirs, je contemplais les filles qui marchaient bras dessus bras dessous ou se saluaient en joignant leurs petits doigts. Des couples arrivaient, les garçons regardant droit devant, leurs copines se blottissant contre eux. J’étais l’une d’elles, autrefois. J’avais passé la plus grande partie de mon année de troisième avec le bras de Liam posé autour de mes épaules, son odeur de savon près de ma joue, et la perspective de ne plus jamais vivre tout ça me rendait malade. Je me sentais trop légère, éthérée, presque comme si je n’existais pas. J’avais l’habitude de l’admirer, de me tourner vers lui pour décider de la suite des événements, de ce que nous voulions faire. Nous. Je me languissais de nous, j’abhorrais je… Je était solitaire et sans attaches, abandonné et non-aimé. Non-aimable.
J’eus envie de vomir.
La sonnerie retentit, mais impossible d’affronter les cours. Alors je fis la seule chose qui me vint à l’esprit : j’allai me cacher dans les toilettes des filles, les pieds relevés au cas où on me chercherait.
J’étais là depuis une minute quand je compris que le compartiment voisin était occupé, et qu’on y faisait exactement la même chose que moi. À ceci près qu’apparemment, on y hyperventilait.
– Est-ce que ça va ? demandai-je.
Une exclamation étouffée.
– Je ne savais pas qu’il y avait quelqu’un.
– Il n’y a personne.
– Euh, si ? Tu es quelqu’un ?
– Pas ici.
J’aurais préféré garder cette pensée pour moi, mais elle était sortie de ma bouche avant que j’aie eu le temps de l’arrêter. C’était le genre d’erreur que je redoutais : dire une bêtise et passer pour une victime.
J’entendis bouger ; une main bronzée, ornée de deux bagues en or et attachée à un bras vêtu de cachemire gris, apparut pardessus la cloison de la cabine. Un visage à l’ovale parfait suivit, entouré d’une crinière de cheveux ondulés de la couleur d’un bon whisky, coiffée de manière parfaitement ébouriffée comme seuls les mannequins et les gens travaillant à la télé savent le faire.
Le genre de fille qui n’a jamais réalisé qu’elle était populaire, car elle l’a toujours été. Je l’avais remarquée en cours de littérature anglaise ce matin-là, entourée d’une volée de groupies réclamant son attention. Elle portait une tunique gris-vert avec une ceinture en cuir et corne que j’avais repérée dans le numéro de Vogue de septembre.
– Moi, c’est Kate ? dit-elle, presque comme si c’était une question. Je découvrirais plus tard qu’elle avait toujours cette intonation.
– Et toi ?
Je montai sur la cuvette et serrai sa main tendue.
– Jane. On est dans le même cours de littérature.
– Ah bon ?
Elle leva les yeux au plafond, comme si elle essayait de rassembler ses souvenirs.
– Je ne me rappelle pas t’avoir vue.
– Je viens d’arr…
Je m’interrompis car la lèvre inférieure de Kate s’était mise à trembler et qu’elle clignait des paupières, au bord des larmes.
– Est-ce que ça v…
Soudain elle se mit à pleurer. Sans réfléchir, je posai une main sur son épaule. Elle se raidit, oublia de respirer. Je m’éloignai.
– Je suis désolée. Je ne voulais…
Elle essuya ses larmes avec hargne.
– Non, c’est moi qui suis désolée. C’était inconvenant.
Elle cligna des yeux et fit un geste vers le sol.
– Je vais juste descendre… et partir ?
– Oui. Moi aussi.
Nous descendîmes toutes les deux des toilettes. Je n’avais rien fait mais je tirai la chasse quand même et me sentis immédiatement stupide. Exactement le genre de chose que ferait une fille à côté de la plaque.
J’ouvris la porte et pris le lavabo à côté d’elle. Je pouvais au moins montrer que j’avais des notions d’hygiène. En me lavant les mains, il me vint à l’esprit que Bonnie avait peut-être raison sur toute la ligne. Peut-être que la popularité se jouait dans les toilettes des filles, peut-être.
– Je pense qu’elles sont propres ? dit Kate en désignant mes mains d’un signe de tête.
Bien que ses bottes marron n’aient pas de talons, elle faisait au moins vingt centimètres de plus que moi.
– Ah, oui. J’étais juste en train de…
Elle fondit de nouveau en larmes. Seulement cette fois elle se jeta contre moi.
Je la serrai dans mes bras et elle ne se dégagea pas. Elle pleura comme ça quelques minutes, puis ses sanglots se calmèrent, s’arrêtèrent.
Elle recula. Tout à coup, ma tenue – une robe pull bleu marine à manches bouffantes avec des collants et des bottines –, que j’avais trouvée tellement cool le matin même, m’apparut comme démodée et trop pensée. En observant mon visage – pâle, yeux bleus, lèvres roses, taches d’ombre sous les paupières à cause de la vodka, courte frange noire malencontreuse – puis le sien – parfait malgré ses larmes – je sentis une vague de panique et de doute me submerger, qui se transforma en raz de marée quand elle me demanda :
– Pourquoi est-ce que tu es restée ?
Cette fois c’était vraiment une question, et pas vraiment amicale. Ses yeux étincelaient et elle serrait les dents.
– Je veux dire, j’aurais préféré que personne ne me voie comme ça. Son changement de ton me prit au dépourvu. Je tentai de plaisanter.
– Je t’ai dit, je ne suis personne.
D’un coup, sa dureté se changea en incompréhension. Elle se détourna du miroir pour me regarder directement, les sourcils froncés.
– Pourquoi est-ce que tu es si gentille avec moi ?
– Parce que tu as l’air triste ?
Elle se retourna vers le miroir.
– Tu veux dire faible.
Elle saisit une serviette en papier et se mit à sécher ses joues. Enfin, on aurait plutôt dit qu’elle essayait de les décaper au papier de verre.
– Non, je veux dire triste.
Elle continua à se frotter les yeux, en évitant mon regard.
– Ben, en tout cas, merci ?
– De rien. Je suis sûre que tu ferais la même chose pour moi.
Elle jeta la serviette en papier dans la poubelle et fixa son reflet dans le miroir. Ses traits avaient beau être parfaitement symétriques et ressembler à ceux d’un mannequin, vu son expression, elle aurait aussi bien pu être en train de contempler un tas d’ordures.
– En toute honnêteté, probablement pas ?
Elle sourit, mais sans joie. Quand elle parla à nouveau, ce fut avec un accent du sud, rude et saccadé.
– Je suis une peste gâtée qui a une vie parfaite, est odieusement ingrate et ne pense à rien d’autre qu’à elle-même. En tout cas c’est ce que dirait mon père.
Je découvris alors le talent d’imitatrice de Kate, et c’était déconcertant. Entre ça et la colère que je sentais derrière ses mots, je ne savais pas quoi dire. Qui sait combien de temps je serais restée là comme une idiote, à jouer avec ma frange trop courte, si la porte ne s’était pas ouverte violemment.
Une fille blonde, affichant l’assurance de quelqu’un qui a toujours été populaire, fit irruption dans la pièce. Avec son short en brocart sur des collants en dentelle, son pull à jabot, ses chaussures compensées et sa masse de cheveux blonds ramenée en deux couettes par des rubans satinés, elle aurait été davantage à sa place sur un podium que dans les couloirs du lycée. Elle ne me jeta même pas un regard mais se précipita vers Kate, lui caressa maternellement la joue et demanda :
– Ça va, Kit Kat ?
La Kate qui se tourna vers son amie à ce moment-là n’avait rien à voir avec la fille bouleversée que j’avais entraperçue quelques instants plus tôt. Elle sourit comme si l’inquiétude de l’autre fille l’amusait et dit :
– Oui, Mère Langley, tout va bien. J’avais juste mal au ventre. Langley se recula et mit les mains sur ses hanches.
– Tu veux des frites avec ça ?
Kate fronça les sourcils.
– Avec quoi ?
– Ce bobard que tu viens de sortir.
Kate sembla interloquée, mais je ne pus m’empêcher d’éclater de rire.
Langley me regarda alors.
– J’aime avoir un public connaisseur. À qui ai-je l’honneur ?
– C’est Jane, répondit Kate. Elle est nouvelle ? Elle m’a donné quelque chose contre la douleur.
Elle me fit un clin d’œil.
Langley pencha la tête sur le côté et m’étudia pendant un moment, comme si j’étais une diapo du cours de bio qu’elle devait identifier correctement. Puis elle hocha la tête, ayant sans doute décidé dans quelle catégorie me classer.
– Je ne vais pas mentir, tu es mignonne mais la frange est un peu extrême. Pur vrai, c’est toi qui t’es fait ça ?
J’acquiesçai.
– Mon petit ami, celui de mon ancien lycée, m’a quittée.
Qu’est-ce qui me prenait d’admettre un truc pareil ? Je devais avoir l’air complètement pathétique.
Elle s’approcha de moi et s’efforça de coiffer ma frange sur le côté.
– Ouais, ça va pas le faire. Par contre, tes collants sont cool. Elle fit un pas en arrière et me jaugea à nouveau.
– Est-ce que l’une de vous a un stylo ?
J’en pêchai un dans mon sac et le lui passai. Elle le planta immédiatement dans ses collants en dentelle noire et commença à les déchirer.
Je restai bouche bée.
– Qu’est-ce que tu fais ?
– Une pour toutes. dit Langley.
– Et toutes pour une, finit Kate, en souriant à son amie.
C’était comme un message codé entre elles.
Un message que je ne compris qu’un peu plus tard quand, après avoir filé son collant une deuxième fois, Langley annonça :
– OK, je pense qu’on peut lancer ça.
Kate et Langley me prirent chacune un bras et nous sortîmes ensemble des toilettes.
– Maintenant, observe attentivement, dit Langley alors que nous paradions dans les couloirs. On est sur le point d’assurer ton année.
Elles me présentèrent à Elsa, le dernier membre de ce qu’elles appelaient les Trois Mode-squetaires, car quoi qu’elles fassent tout le monde suivait. Et c’était vrai. À la fin de la journée, cinq autres filles avaient des trous dans leurs collants. Le lendemain la plupart des secondes aussi, ainsi que les trois quarts des premières et même une poignée de terminales. Et quatre filles avaient coupé leur frange avec des ciseaux à ongles.
J’étais arrivée. Quelle que soit la folie du moment – porter des lunettes de soleil en classe jusqu’à ce que la direction l’interdise, arborer des colliers en bonbons, décorer les genoux de son jean avec des gouttes de vernis à ongles rouge parce que j’en avais mis partout en essayant de faire une manucure à Langley à l’heure du déjeuner – du moment qu’elle avait reçu la bénédiction des Trois Mode-squetaires, tout le monde approuvait. Et ça voulait dire que tout le monde m’approuvait aussi. Je ne serais plus jamais seule.
En quelques semaines, Langley, Kate, Elsa et moi devînmes inséparables. Et puis, un matin, le concierge de l’école trouva Elsa sur le toit, vêtue uniquement d’une paire de bottines et elle disparut pendant un mois pour se « relaxer » dans un hôpital spécial, à Aspen. À son retour, j’avais pris sa place comme membre officiel des Trois Mode-squetaires.
– Parce qu’il ne peut y en avoir que trois, avait expliqué Langley.
– Et que nous t’avons choisie, avait continué Kate en souriant.
– En plus, avait ajouté Langley plus bas, avec toutes les voix qu’elle a dans la tête, Elsa n’a pas besoin de plus d’amis.
Nous avions croisé nos petits doigts et, en regardant nos trois poignets ornés de bracelets en cuir cloutés assortis, je me sentis trop heureuse – et j’avais trop peur de me porter la poisse – pour me demander comment je pouvais être aussi chanceuse.
Une fois adoptée par Kate et Langley, mon intégration à Livingston s’était super bien passée. En tout cas jusqu’à ce que Joe Garcetti, propriétaire des Constructions Garcetti, se pointe à une réunion municipale organisée par ma mère, pose une question qui colle son candidat, lui donnant ainsi l’impression d’être perspicace, et l’invite à dîner.
Ce n’était pas que je ne l’aimais pas, même si je ne l’aimais pas. C’était juste que je ne lui faisais pas confiance. J’étais sûre qu’il était du style à s’impliquer dans n’importe quelle histoire louche.
– Quel genre d’entrepreneur reçoit des coups de fil à minuit ? avais-je demandé à ma mère.
Elle n’avait même pas interrompu l’application de son rouge à lèvres.
– Le genre qui gère des projets à Dubaï.
Rien de ce que je pus dire ne les empêcha de se fiancer ou d’emménager dans la maison neuve de dix mille mètres carrés – avec du carrelage « importé directement d’Italie » et des moulures aussi larges que ma tête – que Joe appelait le Palazzo (avec sa prononciation, le Palazo). La première fois qu’il nous avait fait visiter il se frottait les mains et l’image de ma mère comme déesse sacrifiée sur l’autel de l’immobilier s’était gravée dans mon esprit.
Mais c’était son choix et elle semblait déterminée à aller jusqu’au bout. D’ailleurs le matin même, pendant le petit déjeuner dans l’immense cuisine style « ferme provençale », ma mère m’avait dit :
– Ce week-end on pourrait déjeuner ensemble, toi, Annie et moi, une fois que vous aurez essayé vos robes de demoiselles d’honneur.
– Tu plaisantes ?
Elle avait soupiré, tenté d’avoir l’air indifférent, mais j’avais vu la colère dans ses yeux.
– Pourquoi est-ce que tu ne peux pas t’efforcer d’aimer Joe ? Annie l’adore.
– Annie n’a que sept ans et sa meilleure amie est une Barbie qu’elle a décrétée transsexuelle, alors on ne peut pas dire qu’elle ait un goût très sûr. Et je me fiche que tu te maries, je pensais seulement que tu voudrais le faire d’une manière digne, pas ridicule. Est-ce que tu te rends compte de quoi tu auras l’air à un mariage religieux ?
– Si tu n’es pas capable de regarder les choses positivement, je ne t’inviterai pas à la cérémonie.
– Super. Ne m’invite pas. Ne m’invite à rien surtout.
J’étais sortie de la cuisine et j’avais presque trébuché sur Annie qui jouait juste derrière la porte de la salle à manger. Elle avait les mains sur les oreilles et elle fredonnait. Je m’étais arrêtée pour l’appeler, mais elle avait continué à chantonner en se balançant.
Et merde. La voir là avait suffi à faire disparaître ma colère et, le temps de redescendre, j’étais prête à m’excuser. Si ma mère voulait se ridiculiser en organisant un grand mariage formel, c’était son choix et je pourrais le lui reprocher pendant des années en thérapie. Joe n’était peut-être pas le beau-père idéal, mais s’il pouvait rendre ma mère heureuse, ça devrait suffire.
J’avais presque atteint la porte quand je surpris une conversation entre Joe et ma mère. Leurs voix résonnaient dans la cuisine en pierre.
Il disait :
– Je voudrais pouvoir faire quelque chose. Je déteste te voir si malheureuse, Rosie.
– Laisse tomber, Joe. C’est une période difficile pour elle. Et l’empêcher de sortir pour la garder ici avec nous l’inciterait à piquer une crise. Je la laisse partir avec ses amies.
La voix de Kate me tire de mes pensées et me ramène dans le cocon en cuir doux comme du beurre du siège arrière de Langley. Kate a rassemblé sa crinière de cheveux blonds soyeux dans une main et s’est retournée pour me regarder. Le soleil joue dans les petites mèches autour de son visage, l’auréolant d’or. Comme si elle avait lu mes pensées, elle me demande :
– Ta mère t’a posé des problèmes pour ce soir ?
– Non.
Je secoue la tête.
Je n’ai même pas eu besoin d’utiliser les excuses qu’on avait inventées pour rester dehors toute la nuit.
– Elle ne s’intéresse pas assez à moi pour me punir, encore moins pour savoir où je vais.
Je déglutis difficilement, une boule inattendue dans la gorge. Quand nous habitions dans l’Illinois, ma mère se comportait en tyran, exigeant sans cesse de savoir où j’étais, avec qui, jusqu’à quand. Avant…
Je me répète que ça n’a pas d’importance. C’est du passé. Maintenant, elle ne veut rien savoir de ma vie. De moi. Nous vivons dans un silence hostile et des explosions soudaines, qui font paraître le silence attrayant en comparaison.
Langley secoue sa tête blond platine, étonnée.
– Mes grands-parents insistent tellement pour savoir où je suis à chaque seconde que je pense à engager un détective privé pour me suivre partout et préparer un compte rendu détaillé. Tu as de la chance.
– Carrément.
Alors pourquoi est-ce que je ne me sens pas du tout chanceuse ?
Mon téléphone vibre dans ma poche et je l’envoie à nouveau sur le répondeur d’un coup d’ongle au vernis violet écaillé.
Mais pas assez vite.
– Y’en a une qui est populaire aujourd’hui, remarque Langley, ses yeux bleu clair cherchant mon regard dans le rétroviseur. C’est qui ?
Je mens.
– Numéro inconnu.
Je sens mon cou rougir.
– Je pense que Jane a un secret, dit Langley à Kate d’une voix chantante.
– Non, vraiment, c’est probablement de la pub.
Je ne sais même pas pourquoi je mens. Je veux dire, Langley n’aime pas Scott parce qu’elle pense qu’il est « mal intentionné » envers moi, mais ça ne lui poserait pas de problème qu’il m’appelle. La vérité, c’est que je me sens un peu coupable de l’éviter comme ça. Mais j’étais mal à l’aise pendant nos dernières conversations. Je ne sais pas vraiment pourquoi et je n’ai pas envie de m’en préoccuper.
Je n’ai pas à y penser plus longtemps : Langley éteint la musique et tourne dans la longue allée qui mène à la maison des Winterman.
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