Hantise

Michelle Jaffe · Chapitre 4 sur 35

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Hantise

Chapitre 3

 

La monstruosité construite par Joe est peut-être un Palazo, mais pour le coup la maison où vit Langley avec ses grands-parents est un palais, un vrai.

M. et Mme Lawrence Arthur Winterman sont les piliers de la bonne société et des cercles philanthropiques du New Jersey et ils me terrifient. J’ai donc du mal à imaginer ce que vivre dans cette maison tentaculaire, pleine de domestiques en uniforme gris et blanc, doit impliquer au quotidien. Mais Langley mène Maman et Popo, comme elle les appelle, par le bout du nez, et ils l’adorent.

À notre arrivée, Mme Winterman se trouve dans l’entrée lambrissée de chêne, surveillant la manière dont une des femmes de chambre en uniforme positionne un vase rempli de fleurs. Son tailleur-pantalon est à mille lieues de ceux, en polyester bleu à plis permanents, que portent ma grand-mère et ses copines dans leur retraite dorée de Floride.

– Non, Ivanka, j’ai dit à gauche, réprimande-t-elle avec un geste impatient de la main, ornée d’une énorme émeraude. Je vois toujours la caméra. Je veux qu’elle soit cachée.

Langley s’annonce d’un « Je suis rentrée, Maman ! », et tend la joue à sa grand-mère.

– On monte juste chercher un pyjama dans ma chambre. On dort toutes chez Kate ce soir. Je l’ai écrit sur le calendrier la semaine dernière.

– C’est vrai, ma chérie, très bien, dit Mme Winterman en posant sa main à l’émeraude sur le bras de Langley. Avant de partir, est-ce que tu peux passer voir ton grand-père ? Et jeter un œil sur la nouvelle infirmière ? Je crois qu’elle vole des médicaments.

– Bien sûr, grand-mère.

Mme Winterman a récemment développé un penchant pour la sécurité qui, ajouté à sa tendance surprotectrice, est en train de faire de leur maison une « prison plus qu’un palais, comme le dit Langley, où les gardes portent des costumes Oscar de la Renta et du parfum Hermès créé sur mesure », ajoute-t-elle toujours.

– Vous voyez ? chuchote Langley alors que nous suivons ses bottes en daim rouge dans l’escalier. Complètement folle.

La chambre de Langley est aussi immaculée et impersonnelle qu’une chambre d’hôtel, pourtant elle lui correspond bien. Les murs sont crème, les meubles crème ou bleus, et les seuls objets personnels sont les trophées d’équitation et les photos de ses amis sur la commode. Il y en a une de nous trois déguisées en astronautes sexy pour Halloween, une de nous en train de vendre des cookies en scoutes sexy, une autre en ninjas pour… je ne me souviens même plus. Langley adore se déguiser et comme c’est elle qui organise presque toutes nos sorties, Kate et moi adoptons ses idées la plupart du temps.

– C’est une nouvelle photo d’Alex ? demandé-je en déplaçant l’un des cadres pour mieux voir.

Alex est le prince – ou comte, ou je ne sais quoi – autrichien super-mignon avec qui elle sort depuis qu’ils se sont plu à une rencontre équestre organisée par l’université d’été très chic où elle passait ses dernières vacances, en Écosse. Sur cette photo, il ne porte pas de chemise, juste un bonnet de laine, un caleçon long et des bottes, apparemment en pleine bataille de boules de neige. Il a l’air de faire un peu trop froid pour pouvoir se passer de chemise, mais il est indéniable qu’il est hypra-sexy. On ne l’a pas encore rencontré – il est censé venir d’Europe pour les dix-huit ans de Langley le mois prochain – mais elle semble vraiment amoureuse.

– N’y touche pas ! s’écrie-t-elle, son béret dépassant de la porte du placard. C’est…

Elle rougit. Je pose la photo et recule.

– C’est quoi ?

– Je m’en sers pour un sortilège d’amour, répond-elle en émergeant avec trois sacs et deux boîtes à chaussures qu’elle empile soigneusement à côté d’une chaise. C’est embarrassant. Et stupide, ajoute-t-elle en portant la main à son front. Seigneur, je ne peux pas croire que je vous raconte ça !

– Tu fais de la magie ? Toi ? Miss Pieds-sur-Terre ? ricane Kate. Langley lui donne un petit coup de poing dans le bras.

– Arrête. Ivanka m’en a parlé et je ne voulais pas la vexer et…

– Bien sûr, réplique Kate en opinant gravement.

Langley se tourne vers moi.

– Il faut juste une mèche de cheveux et du sel, tu mets tout ensemble et ça le fait penser à toi tendrement. Pas comme toi et ton vaudou, Kate.

Kate est étalée sur le lit, une jambe repliée sous elle et l’autre posée sur le sol. Elle tient un chien en peluche dans ses bras.

– C’était pas du Vaudou, c’était de la Wicca et ça a marché ? J’ai eu le rôle de Stella dans la pièce ? Est-ce que ton sortilège d’amour – ses doigts dessinent des guillemets dans l’espace – fonctionne ?

Langley jette un regard sinistre vers son téléphone.

– Pas aujourd’hui.

Puis, à nouveau joyeuse, elle me présente une paire de sandales compensées bleu et argent.

– Dra-J-Bus, celles-là seront parfaites avec ton costume. Tu devrais les porter ce soir.

Elles sont spectaculaires et tellement sexy, le genre de chaussures qui vous font littéralement marcher sur un nuage au son d’une chorale angélique. C’est précisément pour cela qu’il est absolument hors de question que je les porte. Je fais non de la tête.

– Ce sont tes nouvelles Prada. Pas moyen.

– Si, moyen.

– Elles coûtent, genre, un milliard de dollars, protesté-je.

Langley pose les mains sur les hanches, sans lâcher ses petites merveilles.

– Pur vrai, tu dois les mettre. J’insiste, ça porte chance qu’une amie assouplisse tes nouvelles chaussures.

– C’est Ivanka qui t’a raconté ça ? questionne Kate innocemment.

– Oh, boucle-la.

Langley se tourne de nouveau vers moi et me tend les sandales à bout de bras, ses yeux bleus étincelant de malice.

– Tout ce que je te demande c’est de ne pas les garder sous la douche, même si David te supplie. Elles ne sont pas étanches.

J’envisage de refuser à nouveau – ces chaussures coûtent vraiment plus qu’un téléobjectif neuf – mais je sais que c’est peine perdue. Résignée, je réponds : « Promis. » Au bout du compte, Langley parvient toujours à ses fins.

Elle a préparé nos costumes pour ce soir et ne nous les a pas encore montrés. Elle nous passe un sac à chacune, accompagné d’une Interdiction-De-Les-Ouvrir-Ou-Gare et nous redescendons ensemble.

De là, nous nous dirigeons vers la maison en bord de mer des parents de Kate, le théâtre supposé de ma surprise pour David. Le père de Kate est le révérend Joseph Carter Valenti, surnommé J. C., pasteur, conférencier, auteur de best-sellers du développement personnel et patriarche de sa propre émission de télé-réalité, La vie Valenti. En ce moment, le révérend Valenti est en tournée à travers l’Europe de l’Est pour la promotion de la nouvelle saison de l’émission, de sa série de CD Vivez Valenti ! et de ses agendas. Mme Valenti a emmené les deux sœurs cadettes de Kate à Los Angeles pour participer à une retraite de méditation silencieuse et rencontrer un agent au sujet d’un spin-off potentiel de l’émission, Valenti Girls ! Ce qui signifie que la maison nous appartient. L’idée, c’est que David et moi pique-niquions sur le balcon pour parler de la légère modification que je suis sur le point de proposer concernant nos vacances d’été et après, après, il y a la chambre des parents de Kate au premier, avec la douche vapeur à seize jets, laquelle est entièrement cernée de miroirs, détail que j’ai découvert avec stupéfaction il y a quelques mois.

Enfin, ça, c’est si tout se passe bien.

Une fois dans la maison, Langley dévoile nos costumes. Des hauts « tubes », des jupes bouffantes, des gants jusqu’aux coudes et des ailes de fée. Le mien est bleu clair et va avec mes cheveux sombres, le sien est lavande, contrastant avec ses mèches si claires et celui de Kate est jaune pâle pour rehausser les paillettes d’or de ses yeux. En les voyant, je ne peux m’empêcher de m’exclamer.

– C’est bien, gamine, dit Kate à Langley de sa voix de mafioso. Très bien. Nous nous changeons dans la chambre jaune et rouge de Kate. Contrairement à son apparence, éternellement parfaite, sa chambre semble toujours avoir été frappée par une tornade quelques instants plus tôt. Chaque centimètre carré est recouvert de livres, de vêtements, de bijoux, de maquillage, de fleurs séchées.

– Je ne sais pas comment tu fais pour retrouver quoi que ce soit là-dedans, commente Langley en redressant une pile de livres.

Kate et moi sommes devant le miroir. Je mets une dernière couche de mascara, Kate se penche en avant pour appliquer du fard pailleté sur ses paupières.

– Si je ne retrouve pas quelque chose, c’est que je n’en ai pas besoin, rétorque-t-elle en faisant quelques pas pour fouiller dans un bol rempli de colliers.

Langley, qui a fini de se maquiller, inspecte le dressing de Kate. À mi-chemin entre horreur et fascination, elle y entre et commence à fouiller. Sa voix nous parvient, étouffée.

– Hé, je croyais que tu avais décidé de ne pas acheter ça au centre commercial la semaine dernière !

Kate trouve le collier qu’elle cherchait et essaie de l’attacher. J’offrirais bien de l’aider, mais notre première rencontre m’a appris que Kate n’aime pas être touchée à moins d’initier le geste elle-même.

– Acheter quoi ?

– Ça.

Langley émerge du dressing, un chapeau mou violet sur la tête. Kate écarquille les yeux.

– Je… j’ai changé d’avis et j’y suis retournée pour l’acheter ?

– Tu es allée au centre commercial sans moi ? pleurniche Langley en faisant la moue et en retirant le chapeau. C’est un crime de lèse-amitié.

– Je ne suis restée que deux minutes ? s’empresse de répondre Kate en se penchant pour mieux voir son mascara. C’est pas la fin du monde.

– Kate… interviens-je.

Elle se tourne brusquement vers moi, sur la défensive.

– Quoi ? Vraiment, j’aime cette couleur, OK ? Pourquoi est-ce que vous en faites tout un plat ?

Ses yeux me transpercent. Son ton est si véhément que je recule d’un pas.

– J’allais juste te signaler que ton collier est mal attaché, dis-je. Elle baisse les yeux et glousse.

– Ah. Merci.

Langley s’est déplacée vers la commode de Kate et feuillette une pile de photos qu’elle a sorties d’un exemplaire de Notre corps, notre richesse.

– Pourquoi tu ne les encadres pas ? Celle-ci par exemple ?

Elle sort une photo de nous trois et David, entre Kate et moi. On regarde tous l’objectif en riant, sauf Kate qui observe David avec une expression indéchiffrable.

– Pourquoi est-ce que je voudrais regarder une photo de moi ? proteste Kate en retournant un plateau débordant de colliers.

– Pas de toi, de tes amis, explique Langley.

– Hum, je vous vois tout le temps ?

Langley lève les bras au ciel et jette les photos sur la commode.

– Là n’est pas la question. Enfin bref, moi, j’aime les photos. Et je pense qu’on devrait se photographier. Parce qu’on est adorables. Ooh, dans la salle de bains de tes parents, avec le grand miroir !

Kate se tourne vers moi, suppliante.

– Vraiment ? On est obligées ?

– Absolument, acquiescé-je solennellement.

Kate arbore sa plus belle moue de théâtre.

– Très bien, dit-elle en commençant à monter l’escalier vers la suite parentale. Nous prenons l’appareil pour nous filmer là-haut, puis nous partons pour la soirée.

– Tu as le trac ? me demande Kate.

– Un peu.

– Il n’y a pas de raison. David va fondre en te voyant, s’extasie Langley.

Souviens-toi juste, pas dans la douche.

Kate marmonne quelque chose.

– Quoi ? s’enquit Langley.

– Rien, répond Kate en ajoutant trop vite : on dirait juste qu’il va pleuvoir, alors la douche n’est pas le seul endroit dangereux pour Jane. Allez, venez.

Les maisons de Kate et Joss sont dans un quartier de la côte du New Jersey où toutes les rues portent des noms d’oiseaux et toutes les maisons sont des manoirs. Celui de Joss n’est qu’à trois pâtés de maisons, mais ils sont longs et je me concentre pour me rappeler le chemin et être capable de revenir avec David.

Bien sûr, vu la suite des événements, ça n’allait pas me servir à grand-chose.

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