Hantise
Chapitre 34
Je me tiens au bout de la jetée, émerveillée par l’immobilité qui imprègne le paysage. C’est le moment juste après l’aurore, les arbres autour du lac s’élèvent en un mur violet silencieux contre un ciel zébré de rose, bleu et lilas. L’eau est plate et lisse comme un miroir.
Il y a des algues sous la surface, de longs tentacules ondoyants avec une volonté propre ; ma meilleure amie, Bonnie, me l’a dit mais je pense pouvoir les affronter.
Un oiseau blanc traverse le ciel, battant énergiquement des ailes, et je plonge dans le lac, brisant la surface argentée, enchantée par le frisson de l’eau fraîche sur ma peau. Les algues se tendent vers moi, certaines m’agrippent, d’autres me caressent, mais je passe à travers elles, mes brasses puissantes et sûres. Je nage vers le fond, vers le visage d’une fille que je reconnais.
Elle sourit en me voyant et me tend la main. Je veux la prendre mais elle secoue la tête. Non, semble-t-elle dire. Regarde. Je réalise qu’elle tient quelque chose, une chaîne en argent à laquelle est accroché un objet – un médaillon ? une pièce ? une clé ? Elle me fait signe de le prendre. J’essaie. Je tends les mains vers elle au maximum, mais je n’arrive pas tout à fait assez loin. À chaque fois que je me rapproche, elle paraît s’éloigner. Je la poursuis autant que je peux, mais mes poumons commencent à lutter, puis à me faire mal.
– Je reviendrai, tenté-je de lui dire. Attends-moi.
Je fais demi-tour et me dirige vers la lumière qui me surplombe. Des bulles s’échappent de mes lèvres tandis que je m’élève, sûre et gracieuse, depuis le fond. Je manque d’air, mais je suis forte. Je peux y arriver. Je vois la surface du lac. Je peux m’en sortir.
Avec mon dernier souffle, j’explose à travers la surface de l’eau. J’avale l’air goulûment et sens la chaleur du soleil sur ma peau. Je chasse l’eau de mon visage et vois des yeux suspendus au-dessus de moi.
Cinq paires d’yeux pleins d’amour. Ma mère, Joe, Annie, Loretta. Et Pete.
– Bon retour parmi nous, Jane, dit ma mère.
– Tu es vraiment lanceur de Frisbee professionnel, dis-je à Pete un peu plus tard, encore surprise de cette révélation. Je pensais que tu avais inventé ça.
– Tu dois apprendre à me faire confiance, répond-il.
Nous sommes de retour dans la chambre 403, seulement à présent elle est gardée par une armada de sécurité pour maintenir les journalistes à distance. Apparemment, deux adolescentes de banlieue qui essaient de s’entretuer font un bon sujet de reportage.
Mais ma mère ne fait pas partie de ce reportage-là. Elle a oublié de mettre du rouge à lèvres, ses cheveux sont un peu ébouriffés et, à mon avis, elle est absolument superbe et fait quinze ans de moins que son âge. Elle est dans ma chambre, et passe son temps à venir vers moi pour me serrer dans ses bras en souriant, à dire à quel point elle m’aime et à s’effondrer dans des fauteuils en éclatant en sanglots.
– Je suis désolée de les avoir laissés t’enfermer dans ce service, s’excuse-t-elle, accrochée à moi comme à une planche de salut. Je… j’avais juste si peur que je ne voyais plus rien. Ils disaient que c’était pour ton bien et même si je n’étais pas d’accord, je pensais : qui suis-je pour les contredire ? Mais la prochaine fois je ne me laisserai pas faire. Je connais ma fille mieux qu’un quelconque médecin. J’aurais dû t’écouter.
– On peut se sortir de n’importe quel sac de nœuds si on se serre les coudes, lui rappelé-je.
Il y a un éclair de reconnaissance dans ses yeux.
– Tu te souviens de ça ?
– Je me souviens de tout, maman.
On s’étreint longuement.
Mais une fois que les bagages émotionnels les plus lourds ont été déballés, elle n’a plus rien à diriger et ne sait plus quoi faire d’elle-même. Finalement, après qu’elle a essayé pour la troisième fois de réorganiser la salle des infirmières, Loretta l’a renvoyée dans ma chambre avec ordre formel de ne pas la laisser sortir Ou Sinon Gare, je craque.
– Écoute maman, il faut que tu arrêtes de faire les cent pas comme ça. Tu vas me rendre folle.
– Au moins cette fois on saura que c’est vrai, dit-elle en se mettant à glousser. Joe se tourne vers moi.
– Je crois que ta mère vient de faire une blague.
– Je crois que tu as peut-être raison.
– Elle a besoin d’un peu d’entraînement, non ? demande-t-il, le regard malicieux.
– Elle a besoin d’un cours de rattrapage.
– Moi je l’ai trouvée bien, dit Annie.
Les deux membres les plus costauds de l’équipe de sécurité sont assis dehors, l’un buvant du Gatorade, l’autre du Red Bull. Apparemment, Joe avait décidé de faire surveiller ma chambre par certains de ses hommes malgré les réticences de ma mère car, comme il le dit : « J’aime ta mère, vraiment, mais elle avait tellement peur de te perdre qu’elle n’arrivait plus à réfléchir. Je voyais tout ce qu’elle voyait et je dois dire que tu ne me paraissais pas folle du tout. »
– Merci, lui ai-je dit plus tôt.
Et je l’ai répété quand il m’a présenté Bruno et Lou.
– Ne nous remerciez pas, mademoiselle, on n’aurait pas arrêté cette crevette, même si on l’avait vue vous attaquer. Complètement inutiles, qu’on aurait été.
– Je suis quand même heureuse de savoir que vous étiez là.
C’est vrai. Personne n’aurait imaginé que Langley se révélerait être psychotique. Je suis sûre qu’elle n’aura aucune difficulté à convaincre le personnel de l’hôpital psychiatrique haute sécurité, dans lequel ses grands-parents l’ont installée, de la laisser sortir avant que la police ne puisse l’interroger. Personne n’aurait pu croire qu’elle était coupable. Personne sauf Pete. C’est lui qui a compris son plan à temps et a averti Loretta de ne pas utiliser la seringue présente dans la pièce pour me ranimer.
– Pourquoi est-ce que tu m’as crue ? Cru que je n’étais pas folle ? Personne d’autre ne m’a crue, fais-je remarquer.
J’ai sa main dans la mienne et je suis du doigt une des lignes de sa paume.
– Joe t’a crue.
– OK. Mais toi, pourquoi ? Je n’étais même pas sûre d’être saine d’esprit.
Il n’y a ni moquerie, ni ironie, ni sarcasme dans sa voix quand il dit :
– Peut-être que j’ai davantage foi en toi que toi-même.
Gloups.
Il pose son nez contre le mien de manière à ce que nos fronts se touchent.
– En plus je me suis dit « autant prendre le risque », vu que personne d’autre ne le faisait. J’ai pensé que, si tu avais raison, un de tes amis voulait ta mort et tout ce qui me restait à faire était de trouver lequel. Et là c’était facile.
– Facile ? Comment ?
Il lève les épaules.
– Je devais juste découvrir qui était gaucher.
Je me dégage pour le regarder.
– OK, Hercule Poirot.
– C’est ce que tu n’arrêtais pas de dire à propos de ta bague. Quand, dans la chambre d’Elsa, on a vu cette photo où tu ne la portais pas, j’ai réalisé que le tueur te l’avait probablement remise après t’avoir renversée. Si tu portais une bague et que tu glissais la même à la main de quelqu’un, sur quel doigt serais-tu la plus susceptible de la mettre ?
– Le doigt sur lequel moi je la porte, d’habitude.
– Bingo.
– Donc elle s’est retrouvée sur ma main droite.
–… parce que c’est là que le meurtrier portait la sienne. Il ne me restait plus qu’à trouver qui la portait à la main droite. J’ai parlé de gaucher pour faire plus « Sherlock Holmes ».
Je n’en crois pas mes oreilles.
– Mais monsieur Holmes, vous n’aviez jamais vu mes amis. Comment avez-vous su qui était gaucher ?
– Tu te souviens, le jour où on s’est rencontrés, tu m’as dit de regarder le DVD que Kate et Langley t’avaient offert, pour voir à quel point tu étais populaire ?
Je pousse un grognement.
– Oui.
– Je l’ai regardé, dit-il en levant les sourcils. Deux fois.
– Je vais regretter de t’avoir poussé à le faire, non ?
Il hoche la tête d’un air sombre.
– Oh oui.
J’éclate de rire.
– J’ai hâte. Mais vraiment, tu as tout compris grâce à la bague ?
– Mm-hmmmm, répond-il en faisant traîner les syllabes. OK, d’accord. Ça, et tu m’as donné un assez bon indice en disant à Ruben de m’interroger sur les tueurs à gages conversationnels. J’ai pensé alors que tu essayais de me faire comprendre que la première personne n’était qu’un leurre pour ouvrir la voie au coup fatal.
Il sourit en coin et avoue tout.
– Surtout quand le DVD m’a permis d’identifier Langley et Ollie comme étant les deux personnes que j’avais vues s’embrasser dans l’escalier. Ils avaient de toute évidence plein de secrets et il était possible qu’ils soient complices.
– Je me disais aussi que c’était plus compliqué qu’une simple bague.
– Ce DVD m’a bien servi. Il m’a aidé à résoudre l’énigme et à arrêter le meurtrier.
– Arrêter le.
C’est là que je comprends. Le disque en argent qui a traversé la pièce et frappé Langley juste avant que je ne perde connaissance.
– C’est ça que tu lui as jeté à la tête !
– Je revenais de la salle de repos où je l’avais regardé quand j’ai tout compris, alors c’est la seule chose que j’avais sous la main. Mais c’est une justice idéale, non ? La popularité peut être un vrai casse-tête.
– Ça, c’est bien vrai.
Je regarde vers la fenêtre. Il n’y a plus ni fleurs ni cartes ni cadeaux. Je n’avais pas réalisé à quel point ils gênaient la vue.
En fait, il y a beaucoup de choses que je n’ai pas vues, aveuglée par mes propres insécurités et ma culpabilité. Mais plus maintenant. À présent, je vais garder les yeux grand ouverts.
Soudain je revois le médaillon du rêve, je me souviens de l’avoir aperçu le soir de la mort de Bonnie. Elle le tenait dans sa main. Mais il n’était pas à elle. Il s’est passé plus de choses cette nuit-là que je n’ai réalisées. Et je dois aux parents de Bonnie de les aider à découvrir la vérité.
Mais là, tout de suite, il y a en face de moi un sujet qui mérite d’être bien étudié.
Mon regard se pose sur Pete et il sourit, le sourire qui lui fait plisser ses yeux et lui crée des fossettes. Il a l’air d’un petit garçon heureux quand il tend la main pour me caresser le front.
– Arrête de t’inquiéter, ma belle.
– Je ne m’inquiète pas.
Je tripote les boutons en perle de sa chemise.
– C’est juste que j’aimerais… J’ai l’impression d’avoir été myope. J’aurais dû me rendre compte plus tôt de ce qui se passait.
– Tu connaissais la réponse depuis le début, si seulement tu avais fait confiance à ton instinct.
– Oui, il faut que je travaille là-dessus.
Mon regard passe des boutons à ses lèvres, puis à son nez, et s’arrête finalement sur ses yeux.
– Tu crois que tu pourrais être mon professeur ?
– Oh non. Pas question.
Ce n’est pas la réponse que j’attendais.
– Pourquoi ?
– Je ne veux pas enseigner. Je préfère faire.
– Faire quoi ?
– Ça. Ça est différent de tout ce que j’ai pu vivre jusqu’ici.
– Regardez, tout le monde, Jane embrasse Pete ! C’est le troisième garçon qu’elle embrasse cette semaine.
– C’est vrai ? demande Pete en s’éloignant pour me regarder.
– Purement médicinal, dis-je solennellement.
– Je crois que ta sœur vient de faire une blague, dit-il à Annie.
– Elle devrait prendre des cours avec maman.
Je me remets à marcher le lendemain.
Plus tard
L’image est un vrai fouillis.
C’est le moment juste avant le coucher du soleil, quand les couleurs sont les plus riches. Le ciel est d’un bleu profond et calme, au-dessus de la mer indigo. Une tente à rayures rouges et blanches est posée sur une pelouse s’avançant vers l’océan. En dessous, de longues tables couvertes de nappes fleuries aux couleurs vives arborent les restes d’un festin. Il y a un peu partout des fleurs fatiguées, des serviettes froissées et des assiettes couvertes de glaçage arc-en-ciel. Ce qui reste du gâteau penche dangereusement près d’un énorme seau en argent ruisselant de condensation, une bouteille entamée de Dom Pérignon dépassant de l’ouverture. Sur la gauche, une petite fille montre à un garçon un escargot qu’elle a attrapé dans un pot de beurre de cacahuète. Sur la droite, quatre costauds en chemise jouent au poker en fumant le cigare et buvant de la bière, l’un d’eux gardant quand même une bouteille de Gatorade à côté de lui. Au premier plan, dans une robe d’été bleue dont elle aurait juré qu’elle faisait trop jeune pour elle mais que ses filles l’ont obligée à acheter, Rosalind Freeman, les cheveux au vent, contemple son nouveau mari, Joe Garcetti, avec une expression de joie et d’émerveillement.
Régulièrement, l’assemblée est troublée par une bulle de rire éclatant sous le pommier. Il y a là un vieux hamac, si souvent raccommodé qu’il ressemble au filet de chasse d’une puissante sorcière. Dedans, comme pris dans un sortilège, sont allongés un garçon et une fille. Lui porte une chemise ornée de pingouins brodés et elle une robe blanche à œillets qui date probablement de la saison dernière. Il est d’une beauté à couper le souffle. Ses cheveux à elle semblent avoir été taillés à la machette et elle gardera sans doute toujours une cicatrice sur le front, là où les médecins l’ont recousue, mais elle s’en fiche. Ils se font face, nez à nez, et sourient.
Dans son chaos festif, l’image ressemble à beaucoup de photos que j’ai prises ces derniers temps, mais ce n’en est pas une. Ce n’est pas une photo. C’est la vraie vie.
Et j’en fais partie.
OceanofPDF.com
Vous avez terminé Hantise
Michelle Jaffe