Hantise

Michelle Jaffe · Chapitre 14 sur 35

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Hantise

Chapitre 13

 

 

– Ce n’est pas vrai, je ne t’abandonne pas toujours pour mes amies, insisté-je.

– Vraiment ? Et il y a deux semaines ?

Que se passe-t-il ? J’ai l’impression que mon univers s’écroule à nouveau.

– On en a déjà parlé. Tu as dit que tu comprenais. Que tu me donnais une seconde chance.

– Ouais, répond-il en ouvrant et fermant les poings. Eh bien peut-être que je n’aurais pas dû.

Deux semaines plus tôt, nous avions prévu de nous voir car David était libre l’après-midi. Mais pendant le déjeuner, Langley avait été appelée dans le bureau du directeur : son grand-père était en détresse respiratoire. À la fin des cours, elle nous avait envoyé un texto pour assurer qu’il allait bien, mais elle-même ne semblait pas en grande forme. Bien que Langley soit très fière de n’avoir besoin de personne, de son indépendance, elle avait l’air tellement bouleversée qu’il lui fallait absolument une dose des trois S : shopping, sundaes et solidarité féminine. C’est à ça que servent les amies.

Je laissai un message à David pour le prévenir que je serais en retard et me dirigeai vers le centre commercial avec les filles.

Sans réponse de sa part, je nous arrêtai en chemin pour acheter ses cupcakes préférés. Quand nous nous étions disputés par le passé, j’avais toujours apporté des cupcakes comme offre de paix. Ça fonctionnait et je finissais généralement par lécher le glaçage directement sur lui.

Quand je rentrai de ma virée et sonnai à la porte, personne ne répondit. Son Audi verte était dans l’allée et, en reculant, je vis le rideau de sa chambre bouger, il était donc chez lui. Je sonnai à nouveau. Au bout d’une minute, l’interphone se mit à grésiller.

– Quoi ? aboya-t-il.

Pas conciliant. J’avais eu raison de me ruiner pour une demi-douzaine de cupcakes.

– Hum, c’est moi, bébé. Je suis passée pour m’excuser parce que notre après-midi est tombé à l’eau. Et je t’ai apporté quelque chose.

– Je suis en train de répéter, dit-il mais j’entendais de la musique derrière lui. Mon cœur battit la chamade. Je détestais ses changements d’humeur, ses insécurités. J’aurais voulu qu’il comprenne à quel point je l’aimais. Pourquoi était-ce si difficile parfois ?

– Ce sont des cupcakes, dis-je d’une voix plus soumise que nécessaire.

– Ça ne… va pas marcher, Jane. Ce n’est pas si facile.

Oui, il y avait clairement de la musique derrière lui. D’ailleurs, il écoutait « Light my Fire », des Doors, la chanson que nous mettons toujours quand nous nous faisons des câlins.

– De quoi tu parles ?

– Toi et moi. Ça ne va pas marcher comme ça.

Il me quittait par interphone interposé ? Je me mis à trembler.

– Est-ce qu’on peut au moins en discuter ? Face à face ?

– Je ne sais pas.

Il y eut une pause.

– OK, attends là.

Il descendit quelques minutes plus tard, vêtu seulement d’un jean, son caleçon imprimé d’éclairs dépassant de la ceinture. C’était mon préféré parce qu’il lui allait si parfaitement.

Il croisa les bras sur son torse élancé, encadrant parfaitement les taches de rousseur situées juste au-dessus de ses abdominaux bien dessinés.

– Alors. Parle.

Avec effort, je détournai les yeux de son corps.

– Je suis désolée. Je ne pensais pas que ce serait si grave.

– Pas grave ? On avait rendez-vous, bébé, et tu as annulé à la dernière minute.

– Mais on avait juste prévu de passer du temps dans ta chambre.

– Juste ? Parce que passer du temps avec moi ne te suffit pas ? Avant, c’était assez. Écoute, bébé, si tu ne t’investis pas dans cette relation, si tes amies sont tellement plus importantes.

– Ce n’est pas ça. Langley avait besoin de moi.

– Tu sais, tu te sers beaucoup de Langley comme excuse. À tel point que je suis en droit de me demander si tu es toujours partante pour ça.

– Ça ?

Il changea de position et haussa ses épaules couvertes de taches de rousseur.

– Nous.

Son visage, un masque. Un étranger.

Je commençai à paniquer, et ma voix me trahit, trop haute et coincée.

– Non, David, ce n’est pas ça. Je suis partante. J’essaie juste d’être une bonne amie. En plus, combien de fois as-tu annulé nos rendez-vous pour répéter avec ton groupe ?

Il fit un pas en arrière et leva les mains, comme si je l’avais frappé.

– Quoi ? Est-ce que j’ai bien entendu ? Tu es en train de comparer faire les magasins avec mon groupe ?

Mon cœur se retourna dans ma poitrine. Qu’est-ce qui m’avait pris de dire ça ?

– Non, bien sûr que non. Je. je suis juste désolée. Je ne voulais pas te blesser et je ne pensais pas que ce serait aussi important pour toi, je suis vraiment désolée.

Il contemplait le lointain, par-dessus ma tête, comme s’il ne pouvait même pas supporter de poser son regard sur moi.

Je m’étais mise à pleurer et, quand je voulus m’essuyer les yeux, je réalisai que j’avais toujours les cupcakes à la main.

– Tiens. Je t’ai acheté ça.

Il ne bougea pas.

– Je suis désolée, murmuré-je à nouveau. S’il te plaît, ne me quitte pas.

– Te quitter ? répliqua-t-il en fronçant les sourcils.

J’étais tellement bouleversée que je ne savais plus où j’en étais.

– Je veux dire pardonne-moi. Je t’en prie, pardonne-moi.

Sans me regarder il répondit :

– J’ai besoin d’un peu de temps.

Il prit les cupcakes et referma la porte.

Je rentrai chez moi en marchant au milieu de la rue, indifférente à ce qui pouvait m’arriver. J’étais engourdie, gelée de l’intérieur jusqu’au bout des doigts. Quand j’ouvris la porte, Annie jouait à un jeu bizarre dans le cabinet de toilette du bas. Elle me vit et accourut vers moi avant de s’arrêter pour me regarder.

– Tu as l’air triste, remarqua-t-elle.

– Je vais bien, marmonnai-je.

Elle me jaugea à travers ses épaisses lunettes.

– Je joue à La Mariée gluante. Tu veux jouer avec moi ? Tu peux même être la mariée si tu veux.

C’était un honneur que je ne pouvais malheureusement pas apprécier, vu mon état d’esprit.

– Non, merci. Je dois faire mes devoirs. Elle me serra dans ses bras.

– Je serai dans mon bureau (elle désigna le cabinet de toilette) si tu changes d’avis.

Je la regardai retourner à son jeu et me demandai un moment comment elle pouvait faire complètement abstraction de ce que les gens pensaient, de la façon dont ils se comportaient, de ce qui était normal, et être aussi sûre d’elle, convaincue d’être adorée.

Plus tard ce soir-là, David vint à la maison. J’écoutais de la musique, je n’entendis donc pas la sonnette ni quand il frappa à la porte. Je ne me rendis compte de sa présence que lorsqu’il posa les mains sur mes épaules pour regarder ce que j’étais en train d’écrire.

– Photographie et justice sociale, lut-il tout haut. C’est pour quel cours ?

– Histoire de l’Europe avancée, répondis-je en fermant le document avant qu’il ne puisse en lire plus, me retournant vers lui. Tu es venu m’aider à faire mes devoirs ?

Il sourit et s’assit sur mon lit, tirant ma chaise à roulettes de façon à ce que je me retrouve face à lui, entre ses genoux.

– J’ai passé l’après-midi à réfléchir.

– J’ai passé l’après-midi à pleurer.

– Oh, bébé.

Il laissa glisser son pouce sur ma joue, le long de mon bras, en le suivant du regard. Il commença à me masser la main. Je savais que me toucher ainsi l’excitait et mon corps répondit à sa caresse.

Il poussa un soupir et leva ses yeux bleus vers les miens.

– On va si bien ensemble, non ?

Il embrassa doucement la paume de ma main. Je déglutis et hochai la tête. Il effleura l’intérieur de mon poignet.

– On ne devrait jamais se disputer, tu ne crois pas ?

Je fis non de la tête.

Il abandonna ma main et se pencha vers ma bouche. Je désirais tellement sentir ses lèvres sur les miennes.

– Tu sais que ce que tu as fait aujourd’hui, annuler comme ça, c’était mal, n’est-ce pas ?

Je hochai à nouveau la tête.

– Dis-le, exigea-t-il, sa bouche frôlant la mienne, un sourire taquin aux lèvres.

– Oui.

– Sinon tu ne m’aurais pas apporté de cupcakes.

– C’est vrai.

– Mais tu ne le feras plus, n’est-ce pas ?

– Non.

J’essayai d’atteindre ses lèvres avec ma langue. Il rit et m’attira contre lui, sur ses genoux.

– Tu veux m’embrasser ?

– Oui, soupirai-je.

Sa bouche fondit sur la mienne, intense, vorace, possessive, ses mains se posant sur mon dos simultanément. J’adorais quand il me tenait ainsi, comme si je lui appartenais, comme s’il n’allait plus jamais me lâcher. Je pouvais imaginer la scène, moi sur ses genoux, les mains de chaque côté de son visage, sa bouche mordant la mienne. Des éclairs de désir me traversaient.

Peut-être parce que j’avais failli le perdre, je me sentais audacieuse, désinhibée. Je le poussai de façon à ce qu’il s’allonge sur mon lit, encouragée par son expression de surprise ravie.

J’avais lu dans un des Elle de la mère de Kate que vous pouviez amener votre homme à faire des choses qu’il ne voulait pas faire si vous lui en parliez tout en lui procurant des sensations de plaisir. Je le chevauchai.

– On va trop bien ensemble pour se disputer, c’est ça ?

– C’est ça, acquiesça-t-il en me regardant, les yeux remplis de malice.

– Mais tu comprends que j’ai des responsabilités envers mes amies.

Je soulevai de manière évocatrice le bas de mon tee-shirt, comme si j’allais débuter un strip-tease. Je savais à quel point il aimait me voir en soutien-gorge, je m’arrêtai donc juste au-dessus du nombril.

– D’accord ?

Il déglutit.

– D’accord.

J’ôtai mon tee-shirt.

– Surtout Langley, qui n’a pas de famille et a besoin de ses amies. Ce n’est pas que je fais du favoritisme.

Je n’avais jamais été aussi directe avec lui mais, vu sa respiration saccadée, ça lui plaisait. Sa réaction m’encouragea. Je remontai lentement mes doigts le long de sa cuisse et approchai ma bouche de son oreille pour murmurer :

– C’est juste que je suis une amie fidèle.

J’effleurai sa taille.

– OK ?

Il gémit.

– Mon Dieu.

Ma main stoppa au-dessus de sa boucle de ceinture en forme de guitare.

– Dis-le.

– Oui. OK.

Je lui retirai son jean. Il y avait une trace de glaçage sur sa cuisse, juste en dessous de son caleçon. Il avait dû s’en mettre en mangeant les cupcakes, pensai-je, heureuse d’avoir quand même une chance de lécher du glaçage sur lui.

Plus tard, nous restâmes allongés là, nos jambes entrelacées, en sous-vêtements, à regarder le plafond. Je pouvais nous imaginer, moi dans mon shorty à pois noirs et blancs et mes grandes chaussettes, lui dans son caleçon couvert d’éclairs, ma tête sur son épaule, mes doigts sur son avant-bras, suivant les contours de ses muscles fermes de batteur.

– C’était extraordinaire, dis-je.

– Mmm – hmm, acquiesça-t-il, à moitié endormi.

– Tu sais que je t’aime, David.

– Oui, je sais, beauté fatale.

– Vraiment, insistai-je en me redressant sur un coude.

Il glissa mes longs cheveux noirs derrière mon oreille.

– Oui. C’est juste que je ne veux pas être pris pour un imbécile, tu sais. Je t’ai tout confié de moi. Tu n’es pas en train de m’embobiner, n’est-ce pas ? Tu ne vois pas d’autres mecs dans mon dos ?

C’était pour ça qu’il était si possessif. Mon cœur se brisa presque pour lui quand je compris que ça n’avait rien à voir avec ce que j’avais fait ou non, c’était à cause de son passé avec Nicky. La raison de sa sensibilité.

– Bien sûr que non, affirmé-je. Je ne te ferais jamais de mal. Cette nuit-là, il avait frotté son nez contre le mien en disant :

– Peut-être que tu peux avoir une seconde chance.

À présent, dans ma chambre d’hôpital, assis raide comme un piquet à côté de moi, il dit :

– Peut-être que j’ai eu tort. Peut-être que je n’aurais pas dû faire ça. La panique s’empare de ma gorge.

– Pourquoi dis-tu ça ? Pourquoi tu n’aurais pas dû me laisser une seconde chance ?

– Tu veux vraiment savoir ce qui s’est passé le soir de la fête ? Très bien, voilà ce qui s’est passé : j’étais assis là à t’attendre, toi et ta « surprise », comme un chiot bien dressé, pendant que tu sauvais le monde, ou tes amies, ou je ne sais quoi. Je te faisais confiance. Je croyais en toi. Je croyais en nous. Et là, Elsa s’est pointée pour avoir une petite conversation avec moi.

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