Hantise
Chapitre 8
Une fois la porte refermée, ses mots et son regard moqueur semblent flotter dans la pièce comme le parfum capiteux des fleurs d’Ollie. J’ai envie de lui crier que les amis n’essaient pas de vous faire du mal. Les amis vous protègent de ceux qui veulent vous faire du mal. Si vous avez des amis, vous n’êtes jamais seule. Et j’ai des amis. Des douzaines. Je tâche de répertorier tous les bouquets posés sur le rebord de la fenêtre, mais mon regard est attiré par le morceau de ciel au-dessus d’eux. Bleu pur, un nuage solitaire flottant tranquillement sur la brise. Le temps parfait pour sécher les cours.
Langley, Kate et moi avions prévu de passer la journée au Country Club de Livingston pour parfaire notre bronzage. Je ferme les yeux et le ronronnement des appareils qui m’entourent devient le chant des cigales dans les buissons fleuris autour de la piscine, interrompu çà et là par le bruit sourd des balles de tennis et le tintement des verres que le personnel transporte sur des tables roulantes.
Je devrais être là-bas, allongée sur un transat, à critiquer les bikinis des autres filles, à boire du thé glacé et à picorer ma salade César. Je devrais être là-bas avec elles et pas seule ici, entourée de machines, incapable de bouger, le corps en miettes, le visage étranger.
Pourquoi l’un de mes amis me voudrait-il du mal ?
Tu es la seule à connaître la réponse à cette question.
Je n’ai pas de réponse. Uniquement des interrogations et de grands blancs dans mon esprit, des espaces vides si vastes que j’ai l’impression de pouvoir m’y noyer. Je suis seule, perdue, en chute libre. Une fois, en développant des photos l’été dernier en colo, j’ai eu le sentiment que mon univers m’échappait, comme si je ne savais plus distinguer le haut du bas. J’ai le même ressenti aujourd’hui, si vivace que je peux presque humer l’odeur des pins. Je ferme les yeux et le souvenir de cette journée déferle sur moi.
Le camp photo était un programme intensif spécial destiné aux photographes juniors de tout le New Jersey. Il avait lieu dans les bois, sous un ciel bleu cyan, les sapins plantés comme des sentinelles autour de vrais chalets en rondins. Mais malgré l’extravagance des couleurs naturelles, je m’étais inscrite à un cours de photo argentique en noir et blanc où nous faisions tout, de la prise des clichés jusqu’au développement des négatifs. Pour tirer les images, nous pouvions utiliser des lumières rouges afin d’éclairer la chambre noire. Mais pour développer les négatifs, l’obscurité devait être absolue.
Je n’avais jamais rien vécu de semblable à cette absence totale de lumière, et ça m’avait déstabilisée. Je ne cessais de cligner des yeux, m’attendant à ce qu’ils s’adaptent, à ce qu’ils discernent les contours des objets ou peut-être un rai de lumière sous la porte.
Rien. Juste l’obscurité pure, étouffante.
Quand j’avais réalisé ça, j’avais commencé à paniquer. J’avais l’impression que le sol se dérobait sous mes pieds, comme si la gravité avait disparu. Je savais que la table avec tous mes outils était là, devant moi, mais mes doigts ne répondaient plus, ils avaient disparu. Une goutte de sueur coulait dans mon dos, mes mains et mes genoux s’étaient mis à trembler et j’avais la sensation que quelqu’un m’enserrait la poitrine. Je ne pouvais plus respirer, il fallait que je sorte, seulement il n’y avait pas de sortie, je ne trouvais pas la porte, le sol se mettait à pencher, où était la sortie, j’étais piégée, j’allais mourir ici, je n’en sortirais jamais, je…
Je luttais pour reprendre mon souffle quand je l’entendis derrière moi.
– Ferme les yeux, murmura-t-il près de mon oreille.
J’aurais dû être terrifiée par cet étranger près de moi, dans le noir, mais non.
J’étais rassurée. Ancrée. Je fermai les yeux.
– Maintenant, inspire profondément.
J’inspirai une fois. Deux fois.
– Tout va bien, continua-t-il. Tu vas bien. Ça a l’air différent, mais c’est la même chose que lorsque la lumière est allumée. Tout est toujours là, à sa place.
Comme par magie, ce fut vrai. J’allais bien. Mes mains s’arrêtèrent de trembler. Je trouvai tout mon équipement exactement comme je l’avais organisé, et je parvins à introduire la pellicule dans la boîte de développement des négatifs. Je ne terminai même pas la dernière.
Ça a l’air différent, mais tout est toujours là. À l’époque, ça s’était révélé exact, et ça l’est encore aujourd’hui, me dis-je à moi-même.
Quand la lumière s’était rallumée dans la chambre noire j’avais regardé autour de moi, cherchant celui qui m’avait aidée, et j’avais été surprise que le garçon avec un chapeau mou, toujours assis au fond pendant les critiques « communes » pour prendre des notes, vienne vers moi pour se présenter.
– Je suis Scott.
– Merci. Jane.
Je tendis la main.
– Ravi de te rencontrer, Merci… Jane.
– Non, juste Jane.
Il leva un sourcil et je réalisai qu’il blaguait.
– OK, tu le sais déjà. Enfin, merci aussi, je veux dire.
– De rien, Juste Jane.
– Comment est-ce que tu savais quoi faire ?
– J’étudie la manière dont la perception influence la réalité, répondit-il un peu pompeusement.
Puis il sourit de toutes ses dents.
– En plus, je connais. La première fois que j’ai fait mes propres négatifs, j’ai carrément paniqué.
Nous avions dîné tous les deux d’une pizza industrielle et de soda sans bulles, à la même table en bois gravée de générations d’initiales. J’avais appris qu’il n’était pas timide, seulement réfléchi, qu’il habitait dans la ville voisine de Livingston : « la ville mal famée où tes amis et toi allez acheter de la bière. » Il était à la fois photographe du journal de son école et de l’album de promotion et rêvait de posséder sa propre galerie un jour. En attendant, il prévoyait de faire la fac de droit « parce qu’il faut bien payer ses factures » et comptait financer ses études avec des bourses complétées par un travail de photographe commercial. Pendant les trois semaines qui suivirent et autour d’un nombre incalculable de tasses de mauvais café, « Juste Jane » s’était transformé en J. J. et nous étions devenus bons amis. C’était la personne la plus intense, la plus concentrée que j’avais jamais rencontrée et aussi la plus passionnée, se jetant corps et âme dans tout ce qui l’intéressait.
Un après-midi, je le rattrapai après une critique particulièrement cruelle de son travail. Il avait quitté le sentier et marchait rapidement vers la forêt, tête baissée. Je courus derrière lui, les aiguilles de pin craquant sous mes pieds.
– Ça va ? demandai-je en le rejoignant.
Il se tourna vers moi, radieux. Le soleil s’infiltrait à travers les arbres vert bleu, faisant ressortir les taches d’or de ses yeux. Il rayonnait.
– Hé J. J. ! C’était mortel, non ?
– La critique ? Mais ils…
Je m’interrompis, à la recherche d’une formulation délicate.
–… Ils m’ont massacré, finit-il pour moi, me prenant par les bras pour me faire voltiger. Je sais. Tu as remarqué ? Pas une seule personne n’a discuté la composition, l’angle ou la technique ! Leur reproche, c’était que mes photos les mettaient mal à l’aise.
J’acquiesçai.
– Ça montre que je les ai touchés. Mes images ont eu un impact. C’est beaucoup mieux que « j’aime » ou « j’aime pas ».
Il éclata d’un rire profond et leva le poing, triomphant.
– Ils ne vont pas arrêter d’y penser. La perception engendre la réalité. Si on change l’une, on change l’autre. C’est ça, l’art.
La perception engendre la réalité. La chambre noire semblait différente dans l’obscurité, mais en réalité rien n’avait changé. Tout était exactement là où je l’avais laissé.
Aujourd’hui c’est pareil : chaque chose est à sa place, malgré les apparences. La disparition de mes souvenirs rend le monde tellement bizarre, étranger. Mais ma vie est toujours ma vie. Mes amis sont les mêmes qu’avant.
Ce qui veut dire que moi aussi.
Pourquoi l’un de mes amis me voudrait-il du mal ?
Tu es la seule à connaître la réponse à cette question.
Mais non. Je ne connais pas la réponse car c’est impossible. Personne ne me veut de mal. Ma vie est presque parfaite. Je m’entends avec tout le monde. Les gens signent mon album de promo avec des messages du genre « Tu es la meilleure ! », « On t’aime ! » et « Voyons-nous cet été ! ». Les amis ne se blessent pas les uns les autres : avoir des amis, c’est ne jamais être seule, être toujours protégée. Jamais abandonnée.
J’ouvre les yeux et découvre Kate et Langley, debout au pied de mon lit. Mes meilleures amies. Elles me sourient, et Langley me fait un signe de la main. Je les regarde l’une après l’autre et une voix dans ma tête s’écrie : Garces !
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