Hantise
Chapitre 25
Loretta envoie Pete faire quelque chose « sans traînasser » et me met dans le fauteuil avec un balai pour nettoyer. Il me faut presque une heure pour tout passer au peigne fin et il est plus de 16h30 quand je suis finalement prête à admettre qu’il n’y a pas de micro. Il reste une demi-douzaine de morceaux de vase éparpillés autour de moi quand j’entends des pas et lève les yeux pour me retrouver face à face avec Ollie en personne, sur le seuil. Il porte un jean sombre, une chemise rayée verte et blanche, un blouson en velours aubergine et une casquette assortie.
– Qu’est-ce que tu fais là ?
Pas vraiment courtois comme accueil, mais je suis furieuse contre lui, furieuse de l’avoir suspecté et furieuse de m’être trompée.
Il fait un pas à l’intérieur, s’arrête, son regard passant du verre brisé à moi et mon balai, et dit :
– Le lieutenant Rowley m’a demandé de venir. Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Le vase avec tes fleurs dedans s’est cassé.
De là où elle est accroupie sur le sol avec la balayette, Loretta me lance un regard réprobateur.
– Il devait avoir un défaut ou un truc du genre. Désolé que ça ait mis la pagaille, dit Ollie.
Il n’a pas l’air spécialement inquiet que le vase soit cassé. Or, il l’aurait clairement été si Celui-ci avait été un gadget d’écoute sophistiqué, me raisonné-je. Mais ça ne veut pas dire que je sois folle de croire qu’il aurait pu m’espionner.
Il s’agenouille et nous aide à nettoyer. On est dimanche, et pourtant il porte une chemise fermée jusqu’au cou, des boutons de manchettes aux poignets. Celui que je vois proclame LAW. Je me demande si ORDER est imprimé sur l’autre. Parfait pour un accro à la surveillance. Il se penche et je me surprends à scruter ses fesses, essayant de discerner s’il porte une culotte de fille sous son pantalon.
Peut-être bien que je suis folle, finalement.
– Merci, lui dit Loretta en sortant la poubelle une fois le ménage terminé. À moi, elle jette un regard glacial.
– Je vais faire venir quelqu’un avec une serpillière pour éponger l’eau qui reste.
Le lieutenant Rowley est entrée alors que nous finissions et elle ferme la porte derrière Loretta.
– Monsieur Montero, voulez-vous bien répéter à Jane ce que vous m’avez raconté tout à l’heure ? Commencez au moment où elle quitte la soirée.
– J’ai vu Jane tituber hors de la maison et je l’ai suivie.
J’essaie d’obliger mon esprit à retourner à ce moment-là.
Le hall ondule, la moquette bouge. Je marche les mains tendues en avant, comme une somnambule. Si seulement je pouvais arriver en bas, pensé-je. Si je parviens à sortir, je serai en sécurité.
Pourquoi ?
Des visages flous me dépassent, des visages familiers, à présent étirés, distendus, déformés par des bouches rieuses. J’ai peur de les regarder dans les yeux, peur de voir la haine que je suis certaine d’y trouver.
Avance !
J’arrive en bas de l’escalier, dans le salon. Il est bondé de corps moites. Des gens me bousculent mais je dois continuer, comme un saumon remontant la rivière pour sa survie. Je pousse, me faufile et…
Je suis dehors.
Je pensais que l’air serait frais, mais non. Il est chaud et lourd comme une couverture.
– Je l’ai appelée, continue Ollie en s’adressant à nous.
Dans mon souvenir, j’entends quelqu’un derrière moi crier « Jane, attends ! ».
Mais la voix ne ressemble pas à celle d’Ollie.
– Quand je t’ai finalement rattrapée, tu chancelais et avais l’air bizarre. Je t’ai guidée vers l’escalier, j’ai essayé de regarder tes yeux pour voir si tu avais une commotion cérébrale.
– Pourquoi est-ce que j’aurais eu une commotion ?
– Avant de descendre, quelque chose t’a frappée à la tête et tu as perdu connaissance un moment.
– Qu’est-ce qui m’a frappé ?
– Je ne sais pas, je t’ai juste vue avachie sur le sol. J’ai vérifié tes yeux et tu m’as semblé aller bien.
Je sens la pierre chaude des marches à travers la jupe de fée, sous mes cuisses nues. Je suis assise là, assommée, en train de penser à…
Soudain Ollie est avec moi, penché au-dessus de mon visage. Il a l’air inquiet, et sobre. Il agrippe mon menton, tourne ma tête d’un côté à l’autre.
– Qu’est-ce que tu fais ? demandé-je en me dégageant.
– Tu t’es cogné la tête.
– Ça va, dis-je. Laisse-moi tranquille.
– Attends-moi là, je te raccompagne chez toi.
– Non.
– Je reviens tout de suite.
Il rentre. Je me remets difficilement sur mes pieds.
Ollie secoue la tête quand je lui raconte ce dont je me souviens.
– Il t’en manque une partie, commente-t-il, s’excusant presque. Il se balance d’un pied sur l’autre, mal à l’aise.
– Quelle partie ?
– Quand tu m’as dit : « Tu essaies juste de couvrir ton connard d’ami. Je vais très bien. Je sais ce que j’ai vu. » Et que j’ai répondu : « David ne te mérite pas. » Et. c’est embarrassant. j’ai essayé de t’embrasser.
Je n’ai absolument aucun souvenir de tout cela. Rien de ce qu’il raconte ne me semble juste ou n’a de sens. Je me rappellerais si quelqu’un avait essayé de m’embrasser, non ? Mais Ollie n’a aucune raison de mentir.
Je ne suis pas sûre de vouloir savoir, mais je dois poser la question :
– Et qu’est-ce que ça a donné ?
– Tu m’as repoussé en demandant : « Qu’est-ce que tu fais ? » et j’ai dit : « Je pensais que c’était ce que tu voulais. » Et tu as répliqué : « Non. Pas avec toi. Jamais. »
Je ne me souviens pas de ça non plus et, même si ma réaction paraît vraisemblable, je me plais à penser que je l’aurais exprimé un peu plus gentiment.
– Un peu dur. Désolée.
Il lève une main pour interrompre mes excuses.
– Tu étais juste franche. Puis tu m’as dit de m’en aller et de te laisser tranquille. C’est ce que j’ai fait.
Il met les mains dans ses poches et agite nerveusement ses clés.
– J’étais un peu en colère et je suis retourné à la soirée. Mais ensuite je me suis senti nul. Alors j’ai appelé ton portable, je me suis excusé et j’ai essayé de te convaincre de me laisser venir te chercher. J’ai demandé où tu étais, tu as répondu : « Je suis sur Dove Street. » Et puis…
Il s’interrompt et arpente la pièce, s’immobilisant devant le rebord de fenêtre recouvert de fleurs et de cadeaux, les réorganisant, les touchant l’un après l’autre. Le dos tourné, il continue :
– Je te parlais, j’ai entendu un crissement de pneus et… et la ligne est tombée.
– Tu m’as entendue me faire renverser ?
– Je ne savais pas ce qui se passait. Mais il semble bien, oui. Il s’arrête et se retourne.
Son visage est exsangue, ses yeux hagards.
– Je suis désolé, Jane. Je suis vraiment désolé.
Sa voix change lorsqu’il dit ça. Cela seul sonne vrai.
Je l’observe durement. Pas parce qu’il m’a entendue me faire renverser. Mais parce que, dans son récit, tant de choses n’ont aucun sens.
– Je suis sur Dove Street, dis-je, testant les mots en les prononçant.
C’est la rue dans laquelle j’ai été trouvée, mais la phrase sonne faux. Le nom d’oiseau me rappelle quelque chose, mais Dove Street.
Je me tiens au poteau métallique d’un panneau de rue, penchée en arrière pour le déchiffrer. Il fait sombre et il est trempé. Je lis…
– Tu es sûr que je n’ai pas dit Peregrine Road ?
– Absolument. On ne t’a pas trouvée sur Dove Street ?
– Si. Mais c’est… ça n’est pas juste. Ça ne me paraît pas vrai. Comment expliquer cela ?
– Peregrine Road est à l’angle de Dove Street, intervient le lieutenant Rowley.
– Tu m’as dit Dove Street, insiste Ollie, la voix aiguë et le visage légèrement cramoisi.
– OK. Je suppose que tu sais mieux que moi.
Mais comment ai-je pu inventer Peregrine Road si je ne l’ai pas vue ? Même si j’ai passé l’été précédent là-bas avec Kate, je ne faisais jamais attention aux noms des rues. Pourquoi imaginerais-je un mauvais nom de rue ? Et oublierais-je le bon ?
– Les relevés de votre portable confirment que M. Montero est la dernière personne à qui vous ayez parlé, déclare le lieutenant Rowley. J’espérais que cela vous rafraîchirait la mémoire.
– Pas vraiment. À présent, je suis passée d’« entendre des appels auxquels personne ne croit » à « refuser de croire à des appels qui ont effectivement eu lieu ».
Je regarde Ollie. Pourquoi je ne me souviens de rien ?
– On a fini ? demande Ollie à l’officier. Je peux y aller ?
Elle hoche la tête.
– Prends soin de toi, Jane, dit-il. Si j’étais toi, j’arrêterais d’essayer de me rappeler, et je me concentrerais sur ma guérison.
– Merci.
Je suis tellement déconcertée que j’oublie de regarder ses fesses quand il sort.
– Vous m’avez appelée tout à l’heure, mademoiselle Freeman ? s’enquiert le lieutenant Rowley, me ramenant au présent.
– Oui. J’ai reçu un coup de fil très étrange.
Elle soupire et met les mains sur les hanches.
– Un vrai, continué-je. Vous pouvez demander à Loretta. D’une fille de ma classe, Elsa. Elle a eu un accident le même soir que moi.
– Elsa Blanchard. Elle vous a appelée ? Je croyais qu’elle était à l’étage psychiatrie ; il n’y a pas de téléphone dans les chambres là-haut.
– Je ne sais pas, elle était très bizarre, elle prétendait se cacher, ne pas être censée appeler. Mais elle a dit quelque chose de… curieux.
Je vois bien que le lieutenant Rowley ne me croit qu’à peine.
– Oui.
– Elle a dit qu’elle essayait juste de m’aider à faire disparaître la souffrance. Il y a quelque chose, dans la façon dont elle l’a dit et dans le fait que sa voiture ait aussi été défoncée, qui me fait penser… je veux dire, est-ce qu’elle aurait pu me renverser ? Puis heurter un poteau pour couvrir ses arrières ?
– Nous avons déjà exploré cette idée il y a deux jours, mademoiselle Freeman. Il ne fait aucun doute que tous les dommages infligés au véhicule d’Elsa Blanchard venaient de l’impact avec le poteau. Même si ça n’avait pas été le cas, sa voiture est trop basse pour avoir causé vos blessures. Vous avez été frappée par une berline quelconque.
Si Elsa n’avouait pas m’avoir renversée, qu’est-ce qu’elle pouvait bien vouloir dire ?
Le lieutenant Rowley quitte la pièce.
Une demi – heure plus tard, assise dans le fauteuil en train de retourner les paroles d’Elsa dans tous les sens et de tenter en vain de retrouver un souvenir d’Ollie essayant de m’embrasser, je suis interrompue par Sloan, à la recherche de ma mère. Une partie de moi voudrait être en colère contre elle, la détester, mais je ne peux pas. Ses cheveux noirs sont brillants et son visage ovale aux yeux espacés est à peine maquillé. Sa tenue ressemble à quelque chose que je pourrais porter.
En voyant que je suis seule, elle essaie de se sauver mais je l’arrête.
– Hé. Je peux te poser une question ?
Elle déglutit péniblement et reste près de la porte.
– Je devrais vraiment trouver ta mère. Elle voulait que je sois là à 17h15 et il est presque 17h30.
– Oui, bien sûr, ça ne sera pas long. Je me demandais juste : le soir de la fête, tu étais avec quelqu’un ?
Elle lève le menton et redresse les épaules.
– Je ne suis pas sûre que cela te regarde vraiment.
Mon Dieu, elle est déjà en train de devenir une mini-ma-mère. Pourtant, cette réponse me fait l’apprécier un peu plus.
Je souris pour lui montrer que je ne suis pas son ennemie.
– Désolée, je m’y prends mal. Je voulais juste savoir si tu étais avec David.
– David ? répète-t-elle et, bien que toujours tendue, elle a aussi l’air légèrement soulagée. Il m’a raccompagnée.
Je n’en peux plus des dérobades, des diversions, des demi-vérités pleines d’ombre. Je m’oblige à demander ce que je veux vraiment savoir.
– Est-ce que tu as couché avec lui ?
Je suis prête à tout entendre. Mais sa réponse me surprend quand même.
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