Hantise

Michelle Jaffe · Chapitre 20 sur 35

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Hantise

Chapitre 19

 

 

– Oh, je ne le sais que trop, J. J., dit Scott.

Il est assis dans l’un des rugueux fauteuils bleus, mais il saute sur ses pieds quand j’apparais et se précipite vers moi.

– Désolée, je t’ai pris pour quelqu’un d’autre.

– Encore un dont tu n’es pas amoureuse ? plaisante-t-il.

Son intonation est un peu déconcertante mais il sourit, appuyé maintenant contre le mur, les mains dans les poches.

– Franchement, t’es dure.

Je ne sais pas si c’est parce qu’il est près de moi ou parce que je suis assise, mais je réalise à quel point il est grand et musclé. Facile de comprendre qu’il ait tant de mal à croire que, seule parmi toutes les femmes de la Terre, je ne sois pas amoureuse de lui, et pourquoi il a l’habitude d’être interpellé dans la rue par les scouts des agences de mannequins. Il porte un jean noir et une chemise en lin ouverte au col. La famille de Scott est originaire d’Haïti ; il définit sa couleur de peau comme « teck ciré ». Pour moi, c’est plutôt un bronzage parfaitement doré. Ses pommettes sont hautes et sa bouche délicate, pulpeuse, mais pas assez pour paraître trop féminine. Ses yeux sont brun clair, caramel comme ses cheveux bouclés et son teint, lui donnant l’air exotique et extrêmement cool. À chaque fois que quelqu’un le supplie – c’est le mot – de poser, il explique toujours que sa place est derrière l’objectif, pas devant.

C’est un photographe talentueux. Il excelle dans tout ce qu’il entreprend, car il ne vise jamais moins que la perfection. Il vit tout intensément.

– C’est génial de te voir. Si j’avais su que tu étais là, je n’aurais pas perdu autant de temps dans la salle de bains.

– Je viens d’arriver.

Il tire mon fauteuil et le tourne de façon à ce que je me retrouve face à lui. Ses doigts s’attardent sur mon bras et il inspire profondément.

– Tu as l’air en pleine forme.

– Pour une fille qui s’est fait renverser.

J’ai toujours l’impression qu’il regarde à l’intérieur de moi, à travers moi. Je me demande même s’il voit à quel point je suis enlaidie.

– Pour une fille tout court. Même une fille qui n’a pas pu utiliser son parfum préféré et qui n’est pas amoureuse de moi.

– Arrête ! insisté-je. Ce n’était…

– Rien, termine-t-il à ma place. Je sais.

Il tend la main et coince une mèche de cheveux derrière mon oreille.

– Désolé de n’avoir pas pu venir hier, j’ai dû travailler.

Scott est l’aîné de quatre enfants, tous élevés par leur grand-mère. Elle est l’assistante d’un prof de physique, pas mal payée mais pas assez pour faire vivre la famille, donc Scott l’aide en faisant divers petits boulots. Il ne se plaint jamais, mais je sais qu’il préférerait passer son temps à prendre des photos.

– Tu n’as rien raté. Il ne se passe pas grand-chose ici. Les machines font tout le boulot.

– Je ne sais pas, ta mère avait l’air vraiment occupée quand je l’ai croisée dans le couloir.

Scott s’assied dans un des fauteuils bleus et m’approche de lui. Il ôte un cheveu de mon genou.

– Elle était cernée par un groupe de gens qui complotaient autour de ta guérison.

– Qui complotaient plutôt un sauvetage. Tu penses que je suis folle ? Il fronce les sourcils et garde le silence.

Ça n’est pas bon signe.

– Tu dois réfléchir pour répondre à ça ?

Il sourit bêtement.

– Nan, je m’amuse. Non, tu n’es pas folle, pourquoi ?

Je lui parle du coup de fil et du fait que tout le monde pense que je l’ai inventé. Ou en tout cas que je le prends trop au sérieux, que c’était juste un canular.

– Je peux imaginer cela, dit Scott. Que ce soit un canular.

– Pourquoi ? demandé-je. Il secoue la tête.

– Sympa, J. J. Mets-moi sur le gril. Tu as raison, je n’ai pas les moyens d’en être sûr. Mais j’ai envie de le croire parce que je ne peux pas imaginer que quelqu’un veuille te faire du mal. Je suppose que c’est le cas de tout le monde ici.

À la rentrée, il y a neuf mois, Scott et moi parlions tous les jours, souvent plusieurs fois. Il m’appelait cinq ou six fois, m’envoyait une flopée de textos. Mais récemment, nous étions devenus moins proches, et je me rends compte qu’il m’a manqué. Je lui prends la main.

– Merci.

Il se tourne sur son siège.

– Je ne veux pas te faire de peine, mais je ne suis pas fan de la décoration ici. Heureusement, j’ai une idée pour la pimenter un peu.

Sans lâcher ma main, il se penche et je l’entends farfouiller dans son sac, appuyé contre le fauteuil.

Quand il se redresse, il tient une boule à neige avec la Statue de la Liberté à l’intérieur.

– C’est encore mieux que ça en a l’air. Regarde.

Il me lâche la main pour remonter la boule et elle se met à jouer « New York, New York ».

– Et on ne peut pas l’arrêter. Tu aimes ?

– Oui, dis-je en la tenant devant mon visage pour le regarder à travers. Je l’adore.

– Il faut que tu récupères vite pour qu’on se refasse une journée comme celle-là, dit-il.

Le week-end suivant mon premier rendez-vous avec David, un froid samedi d’octobre, Scott et moi étions allés à New York pour ce qu’il appelait le Challenge des Nuages. Il se fondait sur l’idée que certaines personnes voyaient des visages dans les nuages, alors que d’autres voyaient des nuages dans les visages, que le point de vue des gens conditionnait à la fois ce qu’ils voyaient et la façon dont ils le voyaient.

Son plan : passer la journée à New York pour photographier les mêmes choses et, en comparant le résultat, en apprendre plus sur nos styles respectifs.

– On ne devrait pas acheter un plan ? demandai-je alors que nous descendions du train à Penn Station.

– On n’en a pas besoin.

– Mais si on se perd ?

Scott éclata de rire.

– « Se perdre » n’existe pas. Vois ça comme « élargir ta perspective ».

– J’achète un plan, dis-je.

– Fais comme tu veux.

L’air était vivifiant et acidulé, comme une bonne pomme, sur le chemin nous menant – sans plan – au Met. Dans Central Park, les arbres arboraient tout juste leurs couleurs d’automne et nous foulions les feuilles mortes.

Au musée, en cherchant le département photo, nous nous perdîmes dans une série de pièces d’art religieux médiéval : des saints, la Vierge et des anges rassemblés sur des fonds couleur lapis ou or rouge, les yeux levés vers Jésus, debout au centre. Cela engendra une conversation sur la signification, pour un artiste, de travailler avec des sujets vraiment iconiques. Et je commençai à comprendre ce que Scott voulait dire en prétendant qu’on ne se perdait jamais.

De là nous nous dirigeâmes vers Downtown, sans plan, laissant nos pieds et les feux de circulation déterminer notre route. Nous mangeâmes des châtaignes rôties dans une échoppe de la Cinquième Avenue. Nous prîmes des autoportraits dans les vitrines de Tiffany’s et Barneys. Nous photographiâmes des bouches d’égout, des fleurs esseulées dans des jardinières, et un chien attaché à côté d’un panneau proclamant : « TRAVAILLE CONTRE NOURRITURE. » Je ne sortis pas le plan une seule fois.

Du côté d’Union Square, Scott dit : « Ouvre l’œil pour repérer ces stickers » en désignant un autocollant noir, blanc et rouge représentant un visage d’homme très sévère, le mot « OBÉISSEZ » imprimé en dessous.

– Il y en a dans toute la ville, comme une installation d’art contemporain underground.

– Qui les y a mis ?

– Qui veut. L’idée est de faire réfléchir les gens sur l’obéissance, la manière dont ils suivent les règles dans la vie de tous les jours.

– Mais ce sont les règles qui font que la civilisation fonctionne. Sans règles on s’entretuerait tous.

– C’est ce que tout le monde veut te faire croire. Mais des études en Europe démontrent que, dans les endroits où il y a moins de panneaux de signalisation, les gens conduisent mieux. Parce qu’ils sont obligés de faire attention aux autres.

– Je ne sais pas, j’ai l’impression que je passe déjà beaucoup de temps à penser aux autres.

– Tu fais attention à ce qu’ils pensent de toi. C’est différent.

– Tu me trouves égocentrique ?

– Et voilà, tu recommences.

Pour notre dernière série de photos, nous nous arrêtâmes à un stand dans Canal Street, où nous achetâmes tous deux une boule à neige avec le symbole le plus représentatif de New York, l’icône de la ville, la Statue de la Liberté. Nous partîmes alors chacun de notre côté pour la prendre en photo, nous mettant d’accord pour nous retrouver une demi-heure plus tard dans un restaurant de Chinatown réputé, selon Scott, pour son canard laqué.

Je dois l’admettre, je me sentais assez crâneuse en arrivant au Royaume de la Nouille de New York. Je trouvais mes photos de la Liberté intelligentes et bien réalisées.

J’avais pris la boule à neige et l’avais posée près d’un des stickers aperçus plus tôt, devant lequel un SDF était assis en train de fumer une cigarette. La Statue de la Liberté d’un côté et le mot « OBÉISSEZ » de l’autre encadraient le portrait du SDF. Je l’avais appelé Triptyque de la modernité, d’après les peintures d’autel que nous avions vues au Met ce matin, et j’étais vraiment fière de mon intelligence.

Mais Scott me fit mordre la poussière. Il avait cassé la boule à neige, en avait photographié chaque partie séparément – la statue, le polystyrène servant de fausse neige, la boîte à musique, la base noire, le globe vide en plastique, la plaque proclamant « LIBERTÉ » – et avait appelé l’ensemble Ma Maîtresse au bain ou le Patriotisme révélé.

Devant du canard, un thé fort brûlant et de l’eau, Scott me raconta comment il avait découvert Le Royaume de la Nouille, du temps où il rendait régulièrement visite à son père lors de ses audiences préliminaires au palais de justice situé à côté. Bien qu’ils vivent tous deux avec leurs grands-parents, je ne pouvais ignorer à quel point il était différent de Langley. Mais ils avaient un noyau d’acier en commun, le genre de chose qui, d’après moi, faisait de vous un survivant. Et un grand observateur.

– Quelque chose te tracasse, dit-il.

– Tu as entendu parler du stage chez Getty Images ?

Je tortillai l’emballage de ma paille jusqu’à ce qu’il ressemble à un ver de terre.

– Ouais. Je tuerais pour poser ma candidature, mais je dois travailler. Tu devrais le faire. Sans moi dans la course, tu es sûre de gagner, dit-il en me faisant un clin d’œil.

– La modestie te va si bien.

– Reconnais que je t’ai tuée sur cette dernière photo.

– Peut-être. Tu crois vraiment que je devrais essayer ?

– Ce que je pense n’a pas d’importance. Tu n’en as pas envie ?

– Peut-être. J’en sais rien.

– Attends.

Il sortit son téléphone et me le tendit.

– C’est la hotline des dégonflés qui t’appelle.

– Je ne me dégonfle pas.

Je renversai de l’eau sur mon ver, et il se mit à grossir.

– Tu as peur. Tu as peur d’essayer et de ne pas y arriver. Qu’y a-t-il de si grave si tu essaies et que ça ne marche pas ?

– Je serais mortifiée.

– Par qui ?

– Je ne sais pas. Mes amies ?

– Tes amies trouveront ça cool que tu aies essayé. Ou bien ne leur dis pas.

– C’est vrai. Tu as raison.

Je poussai un grain de riz autour de mon assiette avec mes baguettes.

– Poule mouillée.

– Non, on mange du canard.

Il pointa ses baguettes vers moi.

– Tu attends toujours l’approbation de quelqu’un. Pourquoi ne fais-tu pas simplement ce dont tu as envie ?

– Ce n’est pas vrai.

Il s’échauffait à nouveau.

– Tu sais ce qui différencie tes photos des miennes ?

Je levai les yeux au ciel.

– Ton incommensurable prétention ?

– Tu utilises la mise au point automatique. Tu cèdes une partie de ta vision à quelqu’un d’autre.

– Mais ça marche bien. Et si le résultat ne me plaît pas, je change.

– Toujours ?

Il avala la fin de son thé et nous resservit tous les deux.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Je pense juste qu’une fois que tu regardes les choses filtrées par « la moyenne » de l’appareil, de la manière dont la plupart des gens veulent les voir, il peut être difficile de penser à revenir en arrière et trouver son propre focus, son propre point de vue.

– Pour qui tu te prends maintenant, le représentant du département des Métaphores étendues ? Tu as l’air d’en savoir beaucoup sur moi en tout cas.

– Je t’ai observée. Je prête attention à tout ce que tu fais.

Sa voix s’était adoucie, mais elle redevint joueuse quand il ajouta :

– Par exemple, je sais que tu deviens sarcastique quand on te harcèle.

– Et toi, tu deviens vraiment casse-pieds quand tu me harcèles. Il leva les sourcils.

– Peut-être. C’est pour ça que tu m’aimes.

Pas à ce moment-là. Pour dire la vérité, je fus soulagée quand mon téléphone vibra, un texto de Kate et Langley.

En ville pour faire les boutiques. Agent Provocateur puis Intermix. Où es-tu ?

– Hé, dis-je en commençant à rassembler mes affaires. Viens faire la connaissance de Langley et Kate.

– Maintenant ?

Il avait l’air perplexe et un peu déçu.

– Oui, elles sont à SoHo. C’est parfait. J’avais très envie que tu les rencontres.

– Oh, moi aussi. D’après Elsa, elles ont l’air géniales. C’était quoi déjà, une sans âme et l’autre au cœur sombre ?

– Tais-toi.

– Donc je suppose que c’en est fini du Challenge des Nuages.

– Pour aujourd’hui. C’était extraordinaire.

Nous payâmes nos nouilles et marchâmes vers SoHo en prenant quelques photos supplémentaires. Mais c’était différent car je consultais le plan à chaque coin de rue pour m’assurer que nous allions dans la bonne direction. Il entra chez Intermix avec moi pour rencontrer Langley et Kate, et c’était drôle de voir toutes les femmes présentes s’interrompre dans leurs achats pour le regarder.

Une fois qu’il fut parti, Kate dit :

– Il est encore plus sexy que ce que tu nous avais décrit et il en pince carrément pour toi.

– Impossible. On est juste amis. Il pense que je vis en autofocus.

– Qui sait ce qu’il veut dire par là, commenta Langley.

– Il a une copine.

– Tu l’as vue ? demanda Langley.

– J’ai vu des photos.

– Tout le monde peut falsifier une photo, fit remarquer Kate.

– Enfin bref, on a raison et tu as tort, affirma Langley.

Elle leva les sourcils.

– Tu lui as parlé de ton rendez-vous avec David ?

Je ne l’avais pas fait.

– Je n’en ai pas eu l’occasion.

– C’est ça, se moqua Kate. Vachement crédible, vu que tu n’as que ça à la bouche depuis la semaine dernière.

– Ha. Peut-être que Scott et moi avons des choses plus importantes à nous dire.

Je plaisantais, mais c’était vrai aussi, d’une certaine façon. J’adorais mes amies mais ne pouvais imaginer avoir avec elles une conversation sur l’art, l’obéissance et les panneaux de signalisation en Europe.

– En parlant de David, intervint Langley, qu’est-ce que tu vas mettre ? Si c’est juste un flirt de consolation, il faut que tu profites à fond de chaque rendez-vous avec lui.

Je n’étais pas d’accord avec elles sur le fait que Scott en pinçait pour moi, ni avec Scott sur le fait que je vivais en autofocus, mais après ça je répondis moins vite à ses coups de fil et ses textos.

D’ailleurs, je me souviens qu’il m’a téléphoné plus d’une fois le JEUDI de l’accident et que je l’ai envoyé sur le répondeur.

– Scott, je suis désolée de ne pas t’avoir rappelé l’autre jour. Je…

– Oui, c’est pour ça que je suis là. Pour obtenir des excuses. Je retire ce que j’ai dit : tu es folle.

Je ris.

– Les élèves du lycée de Livingston savent vraiment faire la fête, dit-il. Tu es au courant pour Elsa ?

– J’ai appris qu’elle avait eu un accident de voiture.

– Et maintenant elle est ici, à l’étage psychiatrie. Je voulais la voir, mais « pas de visites », c’est la règle.

– Waouh. Peut-être que je ne suis pas seule à être folle.

– Je pense que c’est parce que vous, les riches, vous avez trop de temps à perdre. Vous n’avez plus rien à faire, donc vous décidez de perdre la tête.

– Oui, c’est ça.

– Partons du principe que tu n’es pas folle, juste une minute. Est-ce que la police a la moindre idée de ce qui s’est passé ? Une piste ?

Je fais non de la tête.

– Ils n’ont aucune idée de qui aurait pu te renverser ? Il n’y pas de témoins, aucun indice ?

– Non. Et je ne sers à rien. Je ne me souviens de rien.

– Même pas d’avoir quitté la soirée ? De ce que tu faisais à errer dans les rue de Deal ?

– Non.

Il regarde mes mains.

– Ta bague. La bague d’amitié que vous portez tout le temps, Kate, Langley et toi.

– Qu’est-ce qu’elle a ?

Il secoue la tête comme pour ordonner ses pensées.

– Hum, je me demandais juste, est-ce qu’elle n’est pas à ton autre main d’habitude ?

Il a raison. Je porte toujours ma bague à la main gauche, mais à présent elle est sur la droite. C’est bizarre.

– Les gens de l’hôpital ont dû la déplacer. Je n’arrive pas à croire que tu aies remarqué ça.

– Tu sais que je fais attention à tout ce qui te concerne. Tu as probablement raison, ce sont sûrement les infirmières, dit-il en se levant. J’ai bien peur de devoir partir. Les tables de Chez Marcel ne se servent pas toutes seules et je dois y être à 16 heures.

Je lui souris en frottant ma bague du bout de mon pouce.

– Merci d’être venu. Je ne me suis jamais mieux sentie depuis que je suis là.

– Ne deviens pas plus folle.

– Non, je vais éviter.

S’il vous plaît, pensé-je, faites que ce soit vrai.

 

Dimanche

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