Hantise

Michelle Jaffe · Chapitre 29 sur 35

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Hantise

Chapitre 28

 

 

Je me souviens de l’enterrement de Bonnie. Il avait eu lieu dans la même chapelle que celui de mon père, six mois plus tôt. Mais ç’avait eu lieu en début d’été et à présent l’hiver était bien là.

« Pourquoi tu voudrais te baigner dans un Jacuzzi en plein hiver ? »

L’écho de mes paroles à Bonnie me revint. « Arrête d’essayer de me contrôler. »

L’église était pleine quand ma mère et moi y arrivâmes. Je me rappelle qu’elle tentait de prendre ma main, mais je gardai le poing fermé et, après deux tentatives, elle finit par abandonner.

– Je sais que vous n’étiez pas aussi proches qu’avant, cette année, dit-elle en se penchant vers moi, mais je comprends que c’est dur.

– Arrête.

Tu ne sais pas. Comment le pourrais-tu ? Comment qui que ce soit pourrait-il savoir ?

– Jane, s’il te plaît, c’est…

– Je t’ai dit de ne pas venir.

– Ma chérie, parfois on a besoin de pouvoir s’appuyer sur quelqu’un. Même quand on n’en a pas conscience.

À cet instant-là, je réalisai que je pouvais tout avouer. Je pouvais me tourner vers ma mère et lui dire que j’étais à la soirée, que je ne pensais pas que Bonnie s’était suicidée. Que ça n’avait aucun sens. Je n’avais pas de preuve, mais…

À côté de moi sur le banc une voix dit : « Jane, comment vas-tu ? » et soudain je me retrouvai nez à nez avec le beau visage de Liam.

– Je sais que Bonnie et toi étiez proches et je voulais te dire à quel point j’étais désolé, dit-il, comme si nous n’étions que des connaissances, comme si nous ne nous étions jamais embrassés sur le siège arrière de sa voiture.

– Bonjour, je suis Rosalind Freeman, la maman de Jane, se présenta ma mère.

– Liam Marsh.

Ils se serrèrent la main.

Ma mère feuilleta son répertoire mental.

– Le fils de Dudley Marsh ?

– Le seul et l’unique.

– Ton père est un membre important de la communauté.

– Assez important pour que vous m’autorisiez à inviter votre fille ? demanda Liam. Si Jane n’y voit pas d’inconvénient, bien sûr.

Il me fit un clin d’œil.

Ma mère sourit.

– Si Jane n’y voit pas d’inconvénient.

– D’ailleurs, nous sommes tout un groupe assis devant. Nous pensions organiser une sorte de veillée après le service. Jane, si tu veux venir. ?

– Vas-y, encouragea ma mère, presque excitée. Ne t’inquiète pas pour moi, je survivrai. Tu as besoin de changement. Ça te fera du bien.

J’aurais encore pu le faire, à ce moment-là, avouer. Il n’était pas trop tard. Bonnie n’était même pas enterrée.

Mais ma mère affichait son sourire brave et semblait avoir tellement envie de me voir partir avec Liam. C’était un gentil garçon, d’une bonne famille. Peut-être que ce qu’il m’avait dit était vrai. Peut-être que Bonnie avait vraiment fait une overdose toute seule.

Et peut-être que ça n’avait pas d’importance. Car, en regardant tour à tour Liam et ma mère, qui hochait la tête en me faisant signe d’y aller, je compris qu’à présent il était tout ce que j’avais. Bonnie n’était plus là. Il fallait tourner la page.

Qui plus est, n’était-ce pas ce que je voulais ? La raison pour laquelle j’avais choisi de me relooker et avais obtenu des invitations à la soirée de Trish ?

Mon esprit retourna imprudemment vers l’après-midi précédant la fête, quand je m’étais disputée avec Bonnie à propos de son apparence. Elle avait beaucoup d’atouts physiques, ses seins par exemple, mais elle ne faisait jamais rien pour se mettre en valeur. Ce jour-là, j’avais voulu lui suggérer des tenues, mais elle m’avait ignorée.

– Ce que je porte n’a pas d’importance parce que je me fiche de ce qu’ils pensent, et je ne veux pas être amie avec des gens qui me jugent en se basant sur mes vêtements, dit-elle en enfilant la salopette qu’elle portait tous les week-ends.

Sa seule concession : elle mit un débardeur en dessous et un de mes cardigans, neuf, par-dessus à la place de son tee-shirt à licorne trop grand et d’un sweat-shirt. Mais ça ne changeait pas grand-chose.

– Au moins laisse-moi t’épiler les sourcils.

– Tu es folle, avait-elle dit. Tu as carrément pété un câble. Laisse mes sourcils tranquilles. En plus, je doute de m’attarder assez longtemps pour que qui que ce soit les remarque. Tu es sûre que tu veux y aller ?

– Bonnie, c’est notre chance.

– Pourquoi, il y a une loi contre l’ennui le reste du temps ?

– Allez, avais-je supplié. Tu vas t’amuser.

Elle avait hésité un moment, ses épaules s’étaient avachies et elle avait secoué la tête.

– Toi et tes trucs de Jedi.

Mark Ellis, l’appât que j’avais utilisé pour l’attirer là-bas, fut la première personne que nous vîmes en arrivant à la soirée. C’était le fils du principal, ce qui lui conférait un air d’autorité. Avec des yeux bleu glacier, des cils et des sourcils si blonds qu’ils en étaient presque invisibles, et des lèvres toujours gercées l’hiver à cause des journées passées sur son snowboard, il avait un côté « nature » qui lui donnait l’air un peu plus vieux que ses dix-sept ans. Je ne savais pas si c’était parce qu’il avait les yeux si froids ou si c’était juste mon instinct, mais Mark me donnait la chair de poule.

Pas à Bonnie. Elle était amoureuse de lui depuis la rentrée, bien qu’il soit son aîné de deux ans. Quand nous franchîmes la porte, il l’interpella :

– Hé, tu n’es pas sauveteuse à la piscine en été ? Je me souviens t’avoir vue là-bas.

Après ça Bonnie me sortit de l’esprit parce que Liam Marsh, le meilleur ami de Mark, qui avait raflé mon vote en tant que « plus beau garçon de première », vint vers moi et se mit à me parler. Je ne revis Bonnie que beaucoup plus tard dans la nuit, quand elle m’attrapa par le bras et me traîna dans la salle de bains avant de commencer à enlever ses vêtements.

– Est-ce que ce n’est pas génial ?

– Qu’est-ce que tu fabriques ?

– Mark veut qu’on se baigne toutes nues avec lui, dans le Jacuzzi.

– Non, dis-je en l’empêchant d’enlever son tee-shirt. Ce n’est pas une bonne idée.

Elle me regarda et eut un hoquet.

– Pourquoi ?

– Parce que tu as trop bu, qu’il fait froid dehors et que tu ne sais pas ce qui pourrait arriver.

– Je croyais qu’on était venues ici pour faire de nouvelles expériences. Avec des garçons.

Elle était en train d’enlever son pantalon.

– C’est vrai. C’était la raison. Mais pas comme ça.

Ses yeux étaient vagues et, devant moi, elle se prit les pieds dans son pantalon et manqua de tomber. Je tendis la main pour la retenir, mais elle me repoussa.

– Ne me touche pas, dit-elle en me lançant un regard noir.

Elle se leva, s’appuya sur le lavabo.

– Pourquoi tu me mates comme ça ? Hein ?

Méfiante, elle me défiait, la mâchoire contractée.

– Ne dis rien, je sais. Tu es jalouse.

Un éclat de rire malicieux lui échappa.

– Tu es jalouse parce que je vais vivre mon premier baiser avant toi.

– Ce n’est pas vrai. C’est juste, je ne pense pas que tu fasses…

– Jane est jalouse, Jane est jalouse, entonna-t-elle en dodelinant de la tête. Eh bien, laisse-moi te dire un truc, Jane, tu vas peut-être finir vieille fille coincée, mais moi je n’y tiens pas.

– Bonnie, tu n’es pas toi-même.

Elle m’adressa un sourire méprisant.

– Tu veux dire que je ne suis pas comme tu veux que je sois. À te laisser me contrôler.

Mon visage était en feu, comme si on m’avait giflée. Avant que je puisse dire quoi que ce soit, Bonnie continua :

– Les autres trouvent que je suis très bien comme je suis. Surtout Mark.

Je recouvrai ma voix.

– Si tu lui plais vraiment, il voudra toujours t’embrasser demain.

– Pourquoi remettre à demain ce qu’on peut faire aujourd’hui ? C’est ce que ma mère dit toujours. Pousse-toi, Jane. Je t’avais bien dit que ma tenue n’aurait aucune importance.

Elle était entièrement nue à présent, enveloppée dans une serviette.

– Pourquoi tu voudrais te baigner dans un Jacuzzi en plein hiver ?

– Arrête d’essayer de me contrôler.

Je me postai devant la porte, lui barrant le passage.

Elle s’approcha de moi jusqu’à ce que son nez touche le mien.

– Hors de mon chemin, espèce de salope jalouse, ou c’est moi qui vais te pousser.

– Qu’est-ce qui t’arrive ? Qu’est-ce que tu as.

Elle me gifla.

– Tu veux bien pousser ton cul maintenant ?

J’obéis. Je savais qu’elle était complètement barrée, que je ne connaissais pas la fille qui m’avait giflée, mais j’étais trop en colère pour réaliser ce que ça voulait dire. Je passai le reste de la soirée au premier à parler avec Liam et à écouter de la musique sur son iPod, bouleversée par ce que Bonnie m’avait dit sans vraiment comprendre pourquoi. Je n’essayais absolument pas de la contrôler. Je voulais juste l’aider. Nous aider. N’est-ce pas ? À un moment je dus m’assoupir parce que la seule chose dont je me souviens c’est de Liam caressant mon épaule et disant :

– Il faut que tu rentres.

– Où est Bonnie ?

– Il y a eu un accident. Viens, mets tes chaussures, on va te sortir de là. À ces mots je me réveillai tout à fait.

– Quel genre d’accident ?

– Le genre qui nécessite d’appeler la police. Tu n’as pas besoin d’être là pour ça.

– Mais.

– Écoute, Jane. Ça va être difficile pour toi, mais Bonnie. Bonnie est morte.

Elle a pris trop de drogue et s’est tuée.

J’éclatai de rire. Incapable de m’en empêcher. Parce que c’était impossible.

C’était forcément une blague.

– Je suis sérieux. La police arrive bientôt. Il n’y a pas de raison pour qu’on sache que tu étais là.

– Mais Bonnie ne se suiciderait jamais.

– Crois-moi. C’est ce qui s’est passé. Mais tu ne seras pas obligée d’en parler à quiconque si tu me laisses te raccompagner maintenant. Autrement, tu risques d’avoir pas mal d’ennuis.

Il me regardait dans les yeux, les siens d’un brun chaud et profond, et je vis qu’il ne me voulait que du bien. Je hochai la tête et nous partîmes.

– Je veux la voir, dis-je.

– C’est pas une bonne idée.

– Si. Je dois la voir.

Il dit : « Très bien » et désigna la porte qui menait à la terrasse.

Elle dessinait un angle bizarre dans le Jacuzzi, la tête dansant à la surface de l’eau, les cheveux étalés autour d’elle, son corps en dessous. Ses bras flottaient tranquillement à ses côtés. Ses yeux étaient ouverts, deux lacs sans vie.

Malgré le chauffage monté au maximum dans la Jeep rouge de Liam, je frissonnai pendant tout le chemin du retour. Avant de me laisser descendre au bout du pâté de maisons, il demanda.

– Ça va ?

Je hochai la tête.

– Bien, tu assures.

Il me fit un grand sourire et posa la main sur ma joue. Ses lèvres effleurèrent les miennes, doucement puis plus fort, exigeantes, me poussant contre la porte dont la poignée me rentrait dans le dos.

Je savais que j’étais censée me souvenir de quelque chose d’important, qu’un drame venait de se passer, mais ma seule pensée à cet instant était que Liam Marsh était en train de m’embrasser.

– N’oublie pas, tu étais chez toi toute la soirée. Tu n’as pas vu ton amie, et tu n’as pas fait le mur pour aller à une fête.

Je hochai la tête. Comment penser à autre chose qu’à ses baisers ?

– Je t’appellerai pour sortir.

Il le fit. Nous sortîmes presque tous les soirs jusqu’à la fin de mon année de troisième. Sous son aile, je devins populaire. J’avais tout ce que j’avais toujours voulu.

Le suicide de Bonnie choqua tout le monde.

– Comment… quoi ? Pourquoi ? Jane, pourquoi s’ôterait-elle la vie ? avait demandé sa mère, me suppliant de lui apporter des réponses.

– Je ne sais pas, lui avais-je répliqué.

– Une soirée, pour l’amour du ciel.

Son père faisait les cent pas dans leur cuisine, creusant de nouveaux sillons dans le lino jaune.

– Bonnie n’a jamais été à une soirée de sa vie.

– Qui étaient ces gens avec elle ? avait voulu savoir sa mère. Je sais que vous n’étiez plus aussi proches ces derniers temps, mais qui était-ce ? Pourquoi voulait-elle sortir avec eux ?

Son père avait passé une main dans ses cheveux, les laissant ébouriffés.

– Elle nous a dit qu’elle allait chez toi. Pourquoi nous mentirait-elle ?

Pourquoi ferait-elle une chose pareille ?

– J’ai l’impression que je ne sais même plus qui elle est, ma propre fille, avait sangloté sa mère. Oh, je suis désolée, Jane, je sais que pour toi aussi ça doit être dur.

J’étais anesthésiée. J’enterrai la douleur et la confusion, je choisis de croire ce que Liam m’avait dit et ce que j’avais dit à tout le monde. Je devins la fille qui n’était pas à la fête, la fille qui sortait avec Liam Marsh. La fille populaire. Que tout le monde aimait. La fille qui avait oublié la vérité sur Bonnie.

J’avais échangé ma meilleure amie contre quelques baisers et une place à la table des élèves « cool » à la cafétéria.

Parce qu’après la mort de mon père, j’avais trop peur de me retrouver seule. Je ne voyais pas que je n’étais pas seule du tout. J’avais Bonnie, ma mère, Annie. Et moi-même.

J’avais été lâche. Mais aujourd’hui c’était fini.

– Bonnie ne s’est pas suicidée, répété-je à l’intention de ma mère, de Joe et d’Annie.

– De quoi parles-tu, Jane ?

– J’étais à la soirée. Bonnie n’était pas seule dans un coin avec son livre, comme ils l’ont dit. Elle était avec Mark Ellis. Je pense qu’il lui a donné quelque chose, une drogue quelconque. J’ai essayé de l’arrêter, mais elle ne voulait pas. Je pense qu’il lui en a donné trop. Elle a fait une overdose, mais accidentelle, je sais qu’elle ne l’a pas fait exprès. Elle est morte dans le Jacuzzi et ils ont dû la bouger après. Je l’ai vue, dans l’eau. Elle avait l’air… en paix. Comme une princesse.

À peine sorti de ma bouche, le mot « princesse » me coupe le souffle. Une princesse morte. Comment n’ai-je pas réalisé ce que je photographiais pendant toutes ces années ?

– J’ai essayé de l’arrêter, mais elle ne voulait pas. Elle m’a giflée et m’a dit de me pousser. J’ai essayé de l’arrêter, vraiment, mais…

Je ne peux pas empêcher les larmes de rouler sur mes joues.

– Jane, qu’est-ce que tu racontes ? insiste ma mère. Tu n’étais pas à la soirée.

Tu étais à la maison. Au lit.

– J’ai fait le mur. C’est là que j’ai rencontré Liam. Et…

Il est temps pour moi de m’avouer cela à moi-même autant qu’aux autres.

– Je pense qu’il est sorti avec moi juste pour s’assurer de mon silence. Difficile de parler quand on vous embrasse.

Ma mère se fige, comme une statue.

– Toutes ces années, tout ce temps. Pourquoi ne l’as-tu jamais dit à personne ?

– Je n’avais aucune preuve concrète. Seulement une intuition. Et je suppose que ça ne me semblait pas important.

Qu’elle ait essayé de se tuer ou fait une overdose accidentelle, elle aurait toujours été morte.

– Il y a une grande différence, répond ma mère, les poings serrés. Une énorme différence.

– Je sais cela, à présent, dis-je piteusement.

Bonnie était importante. Ses parents étaient importants. Et le fait que quelqu’un ait pu commettre un meurtre en toute impunité était définitivement important.

– J’ai failli te le dire à l’enterrement. Mais Liam est arrivé et tu m’as donné la permission de partir avec lui. Comment aurais-je pu parler après ça ? Tu avais l’air si impatiente d’être débarrassée de moi.

– Débarrassée de toi ? Ma chérie, je voulais juste que tu sois heureuse. Je savais à quel point tu aimais Bonnie : vous étiez inséparables, et j’ai pensé que de nouveaux amis pourraient peut-être t’aider à faire ton deuil. J’essayais de te montrer que tu n’avais pas besoin de rester pour t’occuper de moi.

Ma mère s’écroule sur une chaise, la tête dans les mains. Joe passe son bras autour d’elle.

– Mon Dieu, ses parents.

Je déglutis, ravalant mes larmes.

– Je veux les appeler. Pour leur dire.

Ma mère lève la tête.

– Non, ma chérie, je vais le faire. Tu dois te concentrer sur ta convalescence.

C’est trop difficile.

– Faire une chose difficile m’aidera à aller mieux.

Je suis assise au bord de ma propre vie, à la regarder en mode autofocus, depuis trop longtemps.

Joe est resté totalement silencieux pendant mon récit. À présent, il vient vers moi et se tient debout à côté du lit. Son visage est contracté, comme en colère.

– Tu viens de faire une chose très courageuse, gamine. Et ton offre aussi est courageuse. Je suis impressionné. Serrons-nous la main.

Il tend une main. Je tends la mienne. Il me la serre. Je sens de nouvelles larmes me piquer les yeux.

– Bien. Maintenant je pense que tu seras d’accord pour que je raccompagne ta mère et ta sœur à la maison.

Je les regarde. Ma mère a l’air brisée, fragile. Vieille.

– Merci, dis-je, sincèrement reconnaissante. Merci, Joe.

Ils quittent la pièce, ma mère enlaçant sa taille et lui ses épaules. Annie s’approche et m’embrasse sur la joue.

– Moi aussi j’ai trouvé ça brave. J’ai la meilleure grande sœur du monde.

– Et moi j’ai la meilleure petite sœur, murmuré-je, les larmes suspendues aux coins de mes paupières.

– Quel genre de gâteau veux-tu pour la fête de ton retour à la maison ?

– Je ne sais pas. Qu’est-ce que tu en penses ?

– Un gâteau glacé.

– Cela me semble un excellent choix.

Elle part et je me retrouve seule.

J’attends d’entendre les portes de l’ascenseur s’ouvrir et se refermer avant d’appuyer sur l’orteil de Robert Frost.

La voix de mon père, douce et basse, déferle sur moi, m’enveloppant de miel. « Deux routes divergeaient dans un bois jaune. »

Je verse des torrents de larmes, comme un ruisseau purificateur. Quand elles se tarissent, je suis vidée, épuisée. Je m’assoupis. Les yeux mi – clos, j’ai l’impression que quelqu’un regarde dans ma chambre, mais ça doit être un rêve car tout reste calme.

Le téléphone sonne.

– Allô, réponds-je, à moitié endormie.

Je jette un œil à la pendule : 21h50.

– Scott ?

Mais ce n’est pas la voix de Scott qui répond :

– Bonne nuit, Jane.

Je suis réveillée à présent. Réveillée, alerte, et sûre de ce que j’entends. Enfin je pense.

– Arrêtez de m’appeler. Vous n’êtes pas mon ami, vous êtes un meurtrier.

– Je sais que toi, tu es une meurtrière, mais moi qui suis-je ?

– De quoi parlez-vous ?

– Tu blesses tous ceux qui t’aiment, n’est-ce pas, Jane ?

– Non, ce n’est pas vrai.

– Avec tes secrets et tes mensonges. Les gens sont des pions dans ton petit jeu.

Un frisson me parcourt l’échine. C’est forcément un vrai appel. Cela ne peut pas être dans ma tête. Parce que ça, je ne le crois pas.

– Je ne suis pas comme ça. Je ne le suis pas. Est-ce que je suis comme ça ?

Une série de visages traversent mon esprit. Bonnie. Ma mère. Kate. Non !

Je ne peux pas le supporter plus longtemps.

– Il est temps que ça se termine.

– Je suis d’accord. À demain. Fais de beaux rêves.

La ligne est coupée.

Je manque d’air. Je serre Robert Frost contre moi et la voix de mon père entonne « Ah ! J’ai gardé l’autre pour un autre jour ! Sachant pourtant comment un chemin nous mène à l’autre je doutais que jamais j’y revienne à nouveau ».

À demain.

Que le tueur soit dans ma tête ou dehors, tout ça va finir.

Lundi

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