Hantise
Chapitre 15
Le lieutenant Rowley ferme la porte derrière eux et tire une chaise près de mon lit.
– Je vois que vous avez reçu plusieurs nouveaux bouquets et autres cartes. Les plus belles fleurs viennent toujours d’Oliver Montero.
– Je suppose. Je ne leur ai pas vraiment donné de notes. Elle me lance le sourire le plus faux que j’aie jamais vu.
– Bien sûr. Une jeune fille aussi populaire que vous ne pourrait pas être si calculatrice.
Je ne comprends pas ce qu’elle veut dire.
– Vous avez interrogé mes amis ?
– Nous essayons d’obtenir la vérité.
Elle ouvre son calepin et enlève le bouchon de son stylo, ses gestes, précis et sans hâte. Elle m’observe un moment.
– Que pouvez-vous me dire sur Nicole di Savoia ?
– Nicky ? C’est une fille de mon lycée.
– Comment décririez-vous vos relations avec elle ?
– Normales. Pourquoi ?
– Selon vos analyses toxicologiques, vous avez toutes les deux reçu une dose d’un médicament appelé Paratol. Elle présente les mêmes symptômes que vous, en plus légers, et une perte de mémoire similaire.
– À quoi sert le Paratol ?
– C’est un somnifère délivré sur ordonnance. Chez certaines personnes, les effets secondaires se caractérisent par des hallucinations, donc il est très contrôlé et difficile à obtenir.
– On a partagé un verre à la soirée. Elle me l’a donné.
– Pourquoi ne pas avoir mentionné cela plus tôt ?
– Ça ne m’est revenu qu’hier soir : dès mon arrivée à la soirée, elle m’a passé ce gobelet rouge en m’intimant de boire.
– Elle vous l’a donné ? Vous en êtes sûre ?
Je hoche la tête. Elle écrit quelque chose sur son calepin.
– Est-ce que quelqu’un d’autre a touché ce gobelet ?
Je déteste la façon dont elle me regarde, comme si j’étais une criminelle. La façon dont elle parle de mes amis.
– Non.
Une pause.
– Je n’ai rien fait de mal.
Ses yeux quittent le bloc-notes et se fixent sur moi. Ils sont froids, complètement vides d’émotion.
– Personne ne dit cela.
De retour vers le cahier.
– Avez-vous partagé autre chose ?
Je passe en revue mes souvenirs. Notre arrivée, Nicky qui vient vers moi en voulant faire la paix. Qui m’embrasse, me donne le gobelet et me dit de boire. Qui refuse de reprendre le verre quand j’essaie de le lui rendre.
– Je ne vois rien d’autre qu’on ait partagé.
– À part un petit ami, bien sûr.
Son insinuation me prend par surprise. Je me sens nerveuse, mise à nu et le rouge me monte aux joues.
– Je suppose. Je veux dire, c’est vrai. Mais Nicky et David ont rompu quelques semaines avant que je commence à sortir avec lui. Je ne le lui ai pas piqué.
Je me rends compte que je parle trop, que j’ai l’air sur la défensive. J’inspire profondément.
– Ce que je veux dire, c’est que nous ne l’avons pas « partagé ». Et c’est elle qui l’a quitté. Donc ce n’est pas comme si elle voulait encore de lui.
– Vous seriez étonnée de la puissance des sentiments qui peuvent se réveiller à la vue de son ex avec une autre femme, répond le lieutenant Rowley en redressant le bloc-notes sur ses genoux.
Elle a l’air presque humaine pendant un instant, vulnérable. Puis ses yeux quittent à nouveau le calepin pour se poser sur moi et elle retrouve sa contenance professionnelle.
– Est-ce que vous l’avez revue à un autre moment pendant la soirée ?
– Je ne crois pas.
Mais en même temps, j’ai la sensation que quelque chose cloche. Un détail me titille, tout ça n’a pas de sens.
– Attendez. Il n’y a pas de raison que Nicky se drogue elle-même, quelqu’un a dû nous droguer toutes les deux, non ?
– C’est une façon de voir.
– Vous en avez une autre ?
– Votre mère a une ordonnance pour du Paratol.
Je ne savais pas qu’elle avait du mal à dormir. Toutes ces nuits où elle ne réagissait pas quand je rentrais tard, j’avais supposé qu’elle s’en fichait. Et si elle était juste droguée ? Elle n’avait jamais eu de problèmes de sommeil auparavant, en tout cas pas que je sache.
– Mademoiselle Freeman ?
La voix du lieutenant Rowley me ramène dans la chambre d’hôpital.
– Je suis désolée. Vous disiez ?
Finalement, peut-être qu’il y a autant de choses que j’ignore à propos de ma mère que de choses dont elle ne sait rien à mon sujet.
– D’après Nicky, elle a bu dans le gobelet avant de vous le donner et se sentait parfaitement bien, mais lorsqu’elle a bu après que vous l’avez eu entre les mains, elle a commencé à se sentir bizarre.
Je m’extrais de mes pensées concernant ma mère.
– Attendez, est-ce que vous êtes en train m’accuser de l’avoir droguée ?
– Si, comme vous le prétendez, personne n’a touché au gobelet, et si Nicky y a bu avant vous sans effets néfastes, c’est certainement ce qui semble le plus probable.
J’ai l’impression d’être sur le pont d’un bateau ballotté par les vagues, sans aucune prise, sans moyen de différencier le haut du bas, le vrai du faux.
– Impossible. Nicky s’est trompée. Elle n’a pas bu dans ce gobelet après moi. Elle me l’a laissé pour aller danser.
– Elle affirme que si. Et comme elle ne m’a rien caché jusqu’à présent, je suis disposée à la croire.
La réalité ondule sous moi de plus belle. Mon estomac se retourne dans mon corps à la fois glacé et brûlant.
– Qu’est-ce que je vous ai caché ?
– Par exemple que vous vous êtes violemment disputée avec vos deux meilleures amies le soir de la fête.
– Quoi ? réponds-je, abasourdie. Je me suis disputée avec Langley et Kate ? C’est elles qui vous l’ont raconté ?
– Non, mais plusieurs personnes vous ont vue leur crier dessus et sortir d’une pièce dans laquelle vous étiez toutes les trois en disant (elle cherche dans son calepin) : « Ça suffit, c’est terminé, je vais y mettre fin. »
J’ai un flash-back à ce moment-là, Langley devant la porte d’une chambre. Il fait sombre, la porte est beige avec des moulures or. La main de Langley est sur la poignée dorée. Ou bien est-ce celle de Kate ? Tout est vague, flou. Mais je ne me souviens pas de m’être disputée avec l’une ou l’autre.
C’est horrible. Je perds la tête. Je ne me rappelle rien mais je sais, je suis sûre que je n’aurais pas pu droguer Nicky. N’est-ce pas ? Je me sens broyée, épuisée, comme si je n’arrivais plus à séparer l’illusion de la vérité. Je dois me reprendre. Trouver les faits.
– Qu’est-ce que les gens vous ont rapporté d’autre ? demandé-je, en me forçant à me concentrer sur les néons fluorescents et froids de la chambre d’hôpital.
Mais la nausée ne me quitte pas, ni l’appréhension grandissante et la sensation de me noyer dans mes propres doutes.
– Que vous n’étiez pas seule quand vous avez quitté la fête. Par contre personne n’a été capable de me dire avec qui vous étiez. Vous vous souvenez de ça ?
– Non.
– Vous en êtes sûre ?
Je me mets à pleurer.
– Je ne sais pas ce que vous attendez de moi. Je vous ai dit tout ce que je pouvais.
– Vous ne m’avez pas parlé de la boisson droguée jusqu’à maintenant.
– Il n’y a que peu de temps que je m’en suis souvenue.
S’il vous plaît, ai-je envie de la supplier. Je vous en prie, croyez-moi.
– C’est ça, répond-elle en hochant la tête une fois, sans m’écouter vraiment.
– Je n’avais aucune raison de droguer Nicky.
Une pensée me vient, tel un rayon de soleil traversant des nuages de tempête.
– Si vous la croyez, si vous croyez que j’ai mis un truc dans le verre, ça voudrait dire que je me serais droguée moi-même. Pourquoi ferais-je une chose pareille ?
Elle me regarde comme si je venais de marcher droit dans un piège.
– Pourquoi vous agenouiller devant une voiture lancée à pleine vitesse ?
– Peut-être que je ne l’ai pas vue ? Que je ne savais pas qu’elle était là ?
– Une voiture invisible ?
Vu son intonation, je suis surprise qu’elle ne ponctue pas son propos d’un gloussement moqueur.
Les nuages de tempête m’encerclent à nouveau et j’ai l’impression d’être aspirée dans un tourbillon obscur. Tout ce que me dit le lieutenant Rowley m’embrouille un peu plus, me rend moins sûre de ce qui s’est réellement passé. Ma mémoire ressemble au sourire édenté d’une affreuse sorcière de conte de fées, les trous entre chaque dent vous laissant entrevoir un gouffre sombre et terrifiant prêt à vous dévorer vivant.
Le lieutenant Rowley continue à parler, mais je ne fais pas vraiment attention. Parce que je sais à présent ce qui me dérange. Je pense au gobelet en plastique et je suis de retour à la soirée.
Je quitte les genoux de David pour retrouver Kate et Langley. Je l’embrasse et prends le gobelet rouge que j’emporte avec moi vers l’escalier.
Je me retourne pour lui faire signe et je vois Elsa en train de lui parler. Je me dis qu’il est entre de bonnes mains.
Je repars, me cogne contre quelque chose – la rambarde de l’escalier ? – et laisse tomber mon sac. Il s’ouvre, son contenu s’éparpillant sur le sol, je pose donc le verre pour tout ramasser.
J’ai posé le verre et l’ai laissé là.
Ce qui veut dire que je n’ai pas bu ce qui était dedans. Donc ce qui était dedans n’a aucune importance.
Mais cette découverte n’apporte rien à ma défense. Parce qu’elle n’explique pas comment la drogue m’a été administrée. Ça ne fait que renforcer l’idée que je savais que quelque chose clochait avec ce verre et que j’ai évité d’y boire, intentionnellement.
Ça me fait paraître encore plus coupable.
– C’est tout pour l’instant, mademoiselle Freeman, conclut l’officier. Avez-vous quelque chose à ajouter ?
Je suis piégée. Ce n’est pas la vérité qui va me sortir de là.
– Non.
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