Hantise

Michelle Jaffe · Chapitre 19 sur 35

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Hantise

Chapitre 18

 

 

La porte se referme, me laissant seule avec le fameux Pete. Je l’observe et en déduis qu’il est probablement à peine plus vieux que moi, avec une peau olivâtre et des cheveux bruns coupés court. Il pourrait être indien, ou pakistanais, si ses yeux n’étaient pas d’un bleu si extraordinaire.

Il se poste à côté de mon lit, regarde sa montre et dit :

– Ah, c’est fini pour toi. Heure du décès : 14h03.

– C’est ce qu’on dit quand quelqu’un meurt, dis-je, les yeux écarquillés sous le choc.

– Exactement, répond-il en hochant la tête. Des centaines de femmes sont tombées amoureuses de moi après m’avoir fixé comme ça pendant seulement trente secondes, et tu viens de le faire une minute entière. Tu es condamnée.

Il dit ça très sérieusement, pince-sans-rire, comme si c’était un fait, mais ses yeux révèlent qu’il blague. Il porte un jean, des Adidas et un tee-shirt blanc décoré au pochoir façon « blouse de médecin », stéthoscope et badge « Dr Feelgood » compris. Vraiment. Je lève les yeux au ciel.

– Tu plaisantes, j’espère.

– Non. C’est une malédiction.

– Ça t’em-miel-de vachement, on dirait.

– Em-miel-de… Elle est bonne. (Il pointe du doigt le rebord de la fenêtre, couvert de fleurs.) Tu as considéré la possibilité que tu fais peut-être une overdose de tout le pollen qu’il y a ici ? On dirait un funérarium haut de gamme.

– Waouh, ton humour est carrément de mauvais goût. En plus, ils sont gentils de m’envoyer tous ces cadeaux. Attentionnés.

Ses yeux s’agrandissent, innocents.

– Bien sûr. Ça veut dire qu’ils t’aiment vraiment. Que tu es vraiment populaire et adorée. (Il penche la tête pour lire la carte sur le pot de pop-corn)… par les Moteurs Pontrain.

– Tu es injuste. Tu ne sais rien de moi. Juste là, à côté des deux douzaines de roses, il y a un DVD filmé par mes meilleures amies où tous les gens de mon lycée me disent à quel point je leur manque. Tu devrais le regarder, ce serait instructif.

– Ah, OK. Je m’y mets tout de suite, dit-il en enlevant le DVD de son boîtier et en le faisant tournoyer sur son doigt. Mais il y a déjà une chose que je sais sur toi.

– Quoi ?

– Que tu es complètement nulle pour cerner les gens.

Je détourne la tête délibérément.

– Je crois que j’ai envie que vous débarrassiez le plancher, ton tee-shirt hippie et toi.

– Moi je sais que je veux débarrasser le plancher, et mon teeshirt trouve qu’ici la compagnie est carrément puante, mais je ne peux aller nulle part sans violer les termes de ma liberté conditionnelle, alors tu es coincée avec nous.

– Tu es en conditionnelle ?

Génial. Non seulement personne ne m’a crue, mais ils me laissent seule avec un criminel.

– C’est une façon de parler.

– Si tu t’incrustes, arrête au moins de m’insulter. Et repose mon DVD.

– Je ne t’insultais pas. C’est toi qui m’as insulté. Je suis juste franc avec toi.

C’est tellement rare dans ton monde pollinisé que tu n’arrives plus à faire la différence entre les deux ?

Il daigne quand même remettre le DVD dans son étui.

– Qu’est-ce qui cloche chez toi ?

– Tu veux parler de mon honnêteté infaillible ou de ma beauté époustouflante ?

– Tu es fou ?

– Et toi ? (Il secoue la tête.) Laisse tomber, pas la peine de répondre.

– Je n’y crois pas, dis-je, plus à moi-même qu’à lui.

– Pourquoi est-ce que tu n’aimes pas ce mec ? Joe ?

Je lui jette un regard noir.

– C’est un barbare.

– Intéressant choix de mot. Est-ce qu’il traîne les femmes par les cheveux et mange avec ses doigts ?

– C’est tout comme.

– J’ai l’impression que lui et moi avons beaucoup en commun. Enfin bref, il avait l’air de vraiment s’inquiéter pour toi.

– Il joue la comédie.

– En tout cas, il aime sincèrement ta famille. D’après ce que j’ai entendu, il n’a pas quitté ta mère depuis que tu es arrivée ici.

– Ça s’appelle du harcèlement et c’est illégal dans les cinquante états du pays.

– Ça s’appelle du soutien et c’est plutôt rare. Et…

Pete fait non de la tête.

– Non, rien.

– Quoi ?

– Rien. Ça ne va pas te plaire.

– Quoi ?

– Il te croit. Il croit que tu as reçu un appel de menaces.

– Et comment tu le sais ?

– Je décrypte assez bien les gens.

Je glousse, mais il m’ignore.

– C’est quoi l’histoire du message sur le miroir ?

– Rien. Ça n’a pas d’importance.

– Comme tu veux. Mais tu devrais revoir ton opinion sur Joe.

C’est le seul qui n’est pas prêt à croire la version du psychiatre. Il a l’air d’être un mec bien.

– Pourquoi tout le monde essaie toujours de me faire aimer Joe ? m’écrié-je, ma véhémence nous surprenant tous les deux.

Il lève les mains dans un geste d’apaisement.

– On se calme, tigresse. Je m’efforçais juste d’être gentil.

J’inspire profondément.

– Désolée. Je ne voulais pas être aussi impétueuse.

– Impétueuse. J’aime ta façon d’utiliser les mots.

– Mon père était poète, dis-je, malgré moi.

D’où est-ce sorti ? Je ne parle jamais de mon père.

– Qu’est-ce que j’aurais pu lire de lui ?

– Tu lis de la poésie ?

– Parfois. Dans les toilettes.

Il l’annonce solennellement mais il a les yeux rieurs, et je me surprends à lui sourire.

– Mon père n’a jamais été publié. Il était professeur. La poésie était un passe-temps.

– De toute évidence, tu tiens de lui.

– Oui.

Mon sourire s’efface. Ma gorge se noue.

– Où est-il ?

– Il est mort. Il y a trois ans.

Et là, sans aucune raison valable, je me mets à pleurer.

– Il me manque.

Pete m’entoure de son bras.

– Je m’en doute. Je suis sûr qu’il te manque particulièrement en ce moment. Je sais à quel point on se sent seul quand notre vision de la réalité ne correspond pas à celle des autres.

Je me dégage pour le regarder.

– Vraiment ?

– Oui, vraiment.

Il m’essuie les joues avec le drap.

– Maintenant, passe ton bras autour de mon cou, que je te mette dans ce fauteuil et que tu puisses te laver le visage.

J’obéis, il me soulève d’un bras sous mon dos. Mais au moment de me déposer dans le fauteuil, Celui-ci part en arrière.

– Ça avait l’air plus facile quand c’était Loretta qui le faisait.

– Ne me dis pas que c’est la première fois que tu as une demoiselle dans les bras.

Un grognement.

– Non, c’est juste. (Le fauteuil recule encore de vingt centimètres)… que d’habitude elles sont plus coopérati… je l’ai !

Le fauteuil est bloqué par le mur du fond et il me renverse dedans, emprisonnant son bras sous moi.

Ce qui nous met nez à nez. Nous nous regardons comme ça un moment, à peine assez éloignés pour que les deux yeux de l’autre ne fusionnent pas en un œil de cyclope.

Il sourit, des rides charmantes aux coins des yeux. Je remarque ses fossettes pour la première fois.

Il a une petite barbe au menton, ses dents sont très belles et ses lèvres ont l’air douces et lisses, comme celles d’une star de cinéma, avec un demi-sourire.

Il passe sa main libre derrière ma tête. Mon cœur se met à battre la chamade. Il va m’embrasser et j’en ai envie. J’en ai vraiment, vraiment envie.

Je veux sentir sa bouche contre la mienne, sa barbe naissante contre mes joues, sa langue écarter mes lèvres. Ce garçon au tee-shirt ridicule et à la franchise redoutable, je veux qu’il me désire, j’ai envie de lui plaire. Parce qu’il me plaît. Il se penche davantage, attire ma tête vers lui, plus près de la sienne. Mon cœur s’emballe. Je ferme les yeux et sens…

Qu’il dégage son autre bras de derrière mon dos. J’ouvre les yeux.

– Désolé, apparemment j’ai encore besoin de m’entraîner, dit-il en reculant d’un pas.

Devant mon silence, il se penche vers moi.

– Ça va ? Je ne t’ai pas fait mal, si ?

Je déglutis et essaie de me convaincre que je ne suis pas déçue.

– Non, ça va. Juste un peu la tête qui tourne.

Peut-être que je suis vraiment folle. J’ai un petit ami que j’aime. Je ne m’autorise jamais à fantasmer sur d’autres garçons.

– Ouf ! Je ne suis pas sûr qu’aggraver les blessures des patients soit considéré comme une réussite pour un volontaire.

Il me pousse vers la salle de bains.

– Qu’est-ce que tu voulais dire, que « bénévole » n’était pas le mot approprié ?

Nous franchissons ensemble le seuil de la salle de bains.

– Mon père m’oblige à faire ça. C’est ma pénitence.

– Pour quoi ?

– Il me sauve en m’évitant d’abandonner les études et de devenir un voyou raté et bon à rien.

Je regarde son reflet dans le miroir devant moi et aperçois, semble-t-il, un éclair de déception passer sur son visage. Un instant plus tard, l’expression a disparu et il m’adresse un clin d’œil.

– Je t’ai dit que j’étais dangereux. Je peux te laisser seule ici ? Tu as tout ce dont tu as besoin ?

– Oui.

– Je t’attends dehors.

– Merci.

Il sourit et me tapote la tête.

– Ne les laisse pas te faire douter de toi. Tous les grands visionnaires ont été un jour traités de fous.

La porte se referme derrière lui et je me retrouve avec mon reflet dans le miroir.

Je sais que c’est moi, mais je ne me sens pas moi-même. L’œdème s’est un peu résorbé et les contours de mon visage sont plus ou moins revenus, mais j’ai pourtant l’impression de me voir pour la première fois. Est-ce que ce sont mes yeux ? Est-ce que c’est mon nez ? Est-ce que ce sont mes lèvres ? Je m’appuie sur le lavabo et pose les mains sur le verre froid du miroir, couvrant de mes doigts les parties toujours gonflées pour voir si ça fait une différence.

Une étrangère me rend mon regard. Une étrangère avec un œil au beurre noir et une lèvre enflée. Et, quand je me rappelle avoir cru que Pete allait m’embrasser, une étrangère qui rougit furieusement. Ai-je perdu la tête ?

Bien sûr que oui, c’est vrai, j’ai perdu la tête. Tout le monde le pense. En voilà une preuve supplémentaire.

Je me mets à rire, mais pas naturellement. Je lâche tout contrôle, comme si j’étais hystérique. Je perds la tête, j’ai une case en moins : folle, barge, guedin. J’aurais juré que le coup de fil était vrai, j’aurais juré que le message était vrai. Je pensais que je plaisais à Pete.

Je pensais que ma mère m’aimait. Elle m’aimait, autrefois.

Le jour de l’enterrement de mon père, j’étais assise au bord de son lit – leur lit – en train de la regarder se préparer. Je la trouvais très belle dans son tailleur noir. Parfaite, raffinée, calme. Je voulais lui ressembler en grandissant.

Elle avait tendu la main pour attraper le collier en perles et or que mon père lui avait offert pour son dernier anniversaire. J’avais le nez dans la houppette de poudre Bourgeois posée sur sa coiffeuse – la seule chose qu’elle portait, car mon père n’aimait pas le parfum – par conséquent, je n’avais pas remarqué que le collier s’était emmêlé. Soudain elle me le donna en disant « Jane, démêle-le, tu veux bien ? » et je vis que ses mains tremblaient. Je levai les yeux et la trouvai en larmes.

Je m’approchai d’elle, m’agenouillai à ses côtés, et elle blottit son visage contre mes cheveux. Nous restâmes ainsi pendant un long moment, moi la consolant, et me réconfortant en même temps. Jusqu’à cet instant, je n’avais pas réalisé que c’était également dur pour elle, dur d’une façon différente, que je ne pouvais pas vraiment comprendre. Qu’il l’avait laissée seule, elle aussi.

Quand elle s’éloigna, je lui tendis le collier démêlé. Elle me sourit, caressa mes cheveux et dit :

– On fait une bonne équipe, n’est-ce pas ma chérie ? On peut se sortir de n’importe quel sac de nœuds si on se serre les coudes.

Je hochai la tête.

– Les mois qui viennent vont être difficiles. Je vais devoir travailler énormément pour subvenir à nos besoins. Je sais que tu m’aideras avec Annie. Je sais que tu seras courageuse.

Elle dégagea les cheveux de mon front.

– Tu es une si gentille petite fille, ma belle Jane. Je t’aime.

– Je t’aime aussi, maman.

Le souvenir me transperce à présent. Elle m’aimait, elle m’aimait à ce moment-là et elle m’aime toujours. Vraiment. On peut se sortir de n’importe quelle situation si on se serre les coudes. Alors si elle dit que les appels ne sont pas réels, que personne ne veut me tuer, ça doit être vrai. N’est-ce pas ?

J’interroge l’étrangère dans le miroir. N’est-ce pas ?

Dois-je faire confiance à mon instinct ? Même si tout le monde dit qu’il se trompe ?

Qu’est-ce qui vaut mieux : être folle mais en sécurité, ou être saine d’esprit avec un tueur aux trousses ?

Je lave le visage qui m’appartient sans m’appartenir et le sèche avec les serviettes en papier rugueuses de l’hôpital. Je me prends à souhaiter que le maquillage de ma mère soit toujours là pour pouvoir améliorer mon apparence – Pas pour Pete, m’empressé-je de penser. Et pour qui, dans ce cas ?

Alors comme ça tu es devenue une vraie sœur de petits-coins, dit une voix. Préoccupée par son maquillage alors qu’elle devrait s’inquiéter de sa guérison.

Je suis seule. Il n’y a personne dans la pièce. Pourtant c’est la voix de Bonnie, claire et pétrie d’ironie, venant d’outre-tombe. Et dans ma tête. Là où elle est censée être.

Je m’approche de la porte pour sortir.

– Je pense que je suis immunisée, dis-je en l’ouvrant, en essayant de garder un ton léger. Je me suis testée et je ne suis pas encore tombée amoureuse de toi.

Mais ce n’est pas Pete qui se tient devant moi.

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