Hantise
Chapitre 14
Elsa. Elsa Blanchard. Mes premiers temps à Livingston, je l’appelais intérieurement Elsa l’Oseille parce qu’elle conduisait une Porsche, avait au moins trois bracelets de diamants et ne mettait que du Chanel, des lunettes en édition limitée juchées sur sa tête à la bague faite sur mesure à son petit orteil. Même les socquettes qu’elle portait quand le concierge de l’école l’avait trouvée inconsciente sur le toit, avant ses « vacances prolongées », venaient de chez Chanel.
Je quitte les genoux de David et me retourne pour lui faire signe mais, à la place, j’aperçois Elsa qui se dirige vers lui en se pavanant.
Elle porte un smoking-short en satin de la collection d’été Chanel, assorti d’un chapeau haut de forme, d’un collier de perles terminé par un énorme logo Chanel incrusté de brillants, d’une grosse bague rouge à la main gauche et de sandales compensées avec des nœuds sur l’arrière. Elle a l’air vraiment cool et si c’était n’importe qui d’autre je serais jalouse, mais Elsa ne sort qu’avec des étudiants de l’université, donc c’est plutôt un soulagement. Je sais que David est entre de bonnes mains, ou en tout cas inoffensives.
Je me retourne et…
– Je parie que tu peux deviner ce qu’elle m’a raconté.
David serre les dents, sa posture aussi droite que la perche d’intraveineuse à côté de moi. Les machines cliquent et vrombissent, leur bruit de fond remplissant le gouffre de silence entre nous.
Il a raison, je peux deviner ce qu’elle lui a raconté. Bien que j’aie du mal à croire qu’elle l’ait fait. Il ne m’est jamais venu à l’esprit qu’Elsa avait le pouvoir de révéler à David quelque chose qui détruirait tous mes plans. Qui nous détruirait.
Le jour même de notre dispute, deux semaines plus tôt, M. Jergens, le prof d’arts plastiques, nous avait appelées dans son bureau, Elsa et moi.
– J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle, avait-il annoncé. Laquelle voulez vous en premier ?
Elsa et moi nous connaissions de loin depuis mon arrivée à Livingston, mais elle était rédactrice en chef du journal de l’école et nous étions devenues amies à la colo photo l’été précédent. Avant cela, j’avais toujours eu l’impression qu’elle ne m’aimait pas et supposais qu’elle m’en voulait d’avoir pris sa place comme troisième Mode-squetaire auprès de Kate et Langley.
Quand, l’été dernier, je rassemblai enfin assez de courage pour lui poser la question alors qu’elle, Scott et moi discutions autour d’un feu de camp crépitant, elle avait éclaté de rire.
– J’étais seulement amie avec elles parce que ma belle-mère avait insisté, me répondit-elle.
Sa belle-mère, Mary-Ellen, avait vingt-sept ans de moins que son père, collectionnait les poupées et était ce qu’on pourrait appeler une arriviste aux dents longues. Elsa prit une voix saccadée pour l’imiter :
– Connaître les Bonnes Personnes maintenant te permettra d’entrer dans les Bons Cercles plus tard, ma puce.
Elle secoua la tête.
– Elle me sort généralement cette phrase autour du troisième verre de chablis, qu’elle prononce d’ailleurs « cha-blisse », expliqua Elsa en avalant une gorgée d’eau vitaminée. Mais en réalité, elle veut se servir de moi pour lui ouvrir des portes qui lui seraient normalement fermées à triple tour. Elle ne comprend pas vraiment que le fait d’avoir été Miss Idaho ne suffise pas pour intégrer le gratin de Livingston. Alors j’ai essayé, pour elle, parce qu’en fait elle est très gentille, mais je n’ai pas réussi. Tu n’imagines pas à quel point j’étais soulagée quand tu es arrivée et que j’ai pu m’extraire sans dommages.
J’étais choquée mais je tentai de garder une voix neutre.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Ces deux-là me font peur. Elles sont carrément névrosées, et je sais de quoi je parle : je le suis aussi. Prends Langley. La pauvre orpheline. Elle a besoin d’acolytes, pour que les gens pensent qu’elle est importante.
– Qu’est-ce qu’il y a de mal à vouloir compter pour les autres ? demandai-je un peu sèchement.
– Il n’y a rien de mal à vouloir être important. Ce qui est mal, c’est de manipuler les autres pour se rendre important.
– Langley ne fait pas ça.
Cette conversation me mettait mal à l’aise, et pas seulement parce que je devais défendre mes amies.
Elsa réfléchit un moment.
– Peut-être pas pour toi. Mais c’est comme ça que je le ressentais, moi. Et Kate. Toujours heureuse, c’est comme ça qu’elle veut que les gens la voient, mais en fait, elle est profondément malheureuse. Elle est tout le temps en train de jouer un rôle, de tous nous duper. Elle se saoule de pouvoir. La façon dont elle veut paraître complètement insouciante. En fait elle est juste négligente, ou, en tout cas, elle néglige tout le monde sauf elle-même.
– Ce n’est pas vrai, explosai-je. Elle n’est pas du tout égocentrique. C’est l’une des personnes les plus généreuses que je connaisse.
Elsa sourit tristement dans la lumière vacillante des flammes.
– Vu ton entourage, c’est fort probable.
– Aïe, dit Scott.
Elsa leva les mains, une fausse reddition.
– Je plaisante ? Enfin bref, quand tu es venue, tu étais plutôt leur nouvelle victime que ma remplaçante.
– Personne ne pourrait te remplacer, dis-je en essayant de changer de sujet.
– Ça, c’est bien vrai, acquiesça Scott, les arêtes minces de son visage et sa peau claire rougeoyant dans la lumière du feu.
Elsa fit semblant de me tirer son chapeau.
– Ravie que tu sois heureuse. Personnellement, ces deux-là me fichent la trouille. Il m’est arrivé de fixer Langley dans les yeux et je pourrais jurer qu’il n’y avait aucune émotion dans son regard. Rien. Et les yeux de Kate sont encore plus effrayants, c’est comme contempler un gouffre de noirceur tourbillonnante. Elles sont toutes les deux sérieusement dérangées. Je pensais que, pour vouloir passer ton temps avec elles, tu devais être incolore, inodore et sans saveur, pas digne de mon intérêt.
Elle me sourit.
– Il s’avère que j’avais tort. Quoique, tes goûts en amitié sont un peu suspects.
– Elle nous a choisis, nous, intervint Scott, assis de l’autre côté du feu, en train de fumer une cigarette roulée. On rend la vie plus funky.
– C’est vrai. Mais on verra comment ça se passera une fois revenus au lycée, conclut Elsa en refusant la cigarette qu’il lui tendait.
Je n’insistai pas pour défendre Kate et Langley, je n’en voyais pas l’intérêt. Elsa se trompait. Impossible autrement. Si elle disait la vérité, Kate et Langley ne seraient pas si populaires. Si elle avait besoin de croire ça pour se consoler de ne plus être leur amie, c’était son problème. En plus, je m’amusais bien avec eux et je ne voulais pas provoquer de dispute.
Scott, Elsa et moi avions passé beaucoup de soirées ensemble, à parler de la façon dont nous prendrions telle photo, ou bien de nos photographes préférés. Nous ne nous étions pas vraiment vus depuis la rentrée, mais j’étais loin de considérer Elsa comme une ennemie. Pas même le jour où M. Jergens nous avait convoquées toutes les deux dans la salle d’arts plastiques pour nous parler du stage.
Il avait un sourire jusqu’aux oreilles.
– La bonne nouvelle, c’est que je viens de recevoir un appel des agents de Getty Images à propos de leur stage d’été et ils ont adoré votre travail à toutes les deux.
J’étais sans voix. Getty Images était connue pour avoir les photographes les plus qualifiés du métier, le plus de gagnants du prix Pulitzer, les meilleurs. Les photographes de Getty monopolisaient la première page de tous les plus grands quotidiens du monde, faisaient la couverture du Times et de Newsweek. Ils étaient au top.
– Et la mauvaise nouvelle ? demanda Elsa.
– La mauvaise nouvelle, c’est qu’ils n’ont qu’une place disponible. J’ai essayé de les convaincre, ils ont même fait pression sur la direction, mais seule l’une de vous peut y aller. Vous devez chacune écrire un essai sur votre philosophie de la photographie pour vous départager. Et j’ai bien peur que vous n’ayez qu’une semaine pour le faire.
L’essai sur lequel je travaillais le soir où David était passé à la maison, « Photographie et justice sociale », avait fait pencher la balance en ma faveur. J’avais été prise pour le stage.
Quand M. Jergens nous avait annoncé la nouvelle, Elsa avait souri et dit :
– Félicitations. Je te paie une eau vitaminée pour fêter ça.
– Génial.
– N’oublie pas, Elsa, nous avait rappelé M. Jergens, tu restes leur deuxième choix, donc si pour une raison ou une autre Jane ne peut pas y aller, tu la remplaceras.
– Une eau vitaminée empoisonnée alors, avait-elle plaisanté.
J’étais enthousiasmée, mais c’était un engagement très lourd, presque tout l’été. Ça voulait dire que je devrais me rendre quotidiennement en train à New York et que j’aurais donc beaucoup moins de temps à passer avec mes amies et David. Surtout, je serais obligée de renoncer aux dix jours de camping que nous avions prévus tous les deux.
J’aurais dû le lui annoncer le jour où j’avais appris que j’étais finaliste, mais c’était celui de notre dispute et, qui plus est, je n’étais pas sûre d’être prise. Après, j’avais voulu lui en parler le jour des résultats – j’avais même annulé un rendez-vous avec Langley à la dernière minute pour le faire – mais son groupe avait un concert et nous n’avions pas eu l’occasion de discuter. Ce n’était pas que je repoussais, j’attendais juste le bon moment.
David aimait que les choses se passent comme il l’avait décidé, je savais qu’il serait contrarié de devoir annuler nos vacances. Mais il m’aimait, il serait aussi sûrement heureux pour moi. C’était une opportunité extraordinaire. « Comme si ton groupe signait avec un label pour un droit de regard », avais-je décidé de lui dire, et répété dans ma tête un million de fois.
Ce n’était qu’une partie du discours que j’avais prévu pour le soir de la fête. Le pique-nique que Kate et Langley m’avaient aidée à organiser était composé de tous ses plats favoris, avec des cupcakes en dessert. J’allais l’amadouer avec des ailes de poulet en entrée, des hamburgers en plat principal et, pendant qu’il digérerait tout ça, je lui parlerais du stage. Nous fêterions ça avec des cupcakes au chocolat et du champagne, et ensuite il y aurait la douche à seize jets pour un dessert un peu différent. Une manière parfaite de lui montrer qu’on pouvait s’amuser même sans aller camper.
Une manière pas du tout parfaite, c’était Elsa l’abordant et le félicitant pour mon stage qui m’éloignait de lui quasiment tout l’été. Ce qui s’était passé, de toute évidence.
Il semble si blessé, trahi.
– Je ne voulais pas qu’on se moque à nouveau de moi, OK ? Que tout le monde sache ce qui se passe sauf moi…
– Je suis vraiment désolée. Je ne pensais pas que c’était important.
– Pas important ? Que tu fasses des choses derrière mon dos ?
Il est tellement borné, il a tellement peur qu’on lui fasse du mal. J’essaie désespérément de me faire entendre.
– S’il te plaît, bébé, je suis désolée. Ce n’était pas mon idée. Et je sais que j’aurais dû t’en parler dès que je l’ai appris,
– Oui.
– Mais je voulais être sûre de te l’annoncer de la bonne façon. Pour que tu ne flippes pas.
– Mission non accomplie.
Les larmes me brûlent les yeux. J’ai besoin de lui, besoin qu’il m’aime maintenant plus que jamais. À présent que je suis laide et brisée. Je ne peux pas supporter d’être seule.
– J’ai fait une erreur, je l’admets. Il ne s’est rien passé, je ne me suis pas encore engagée. Tout peut redevenir comme avant, nos projets, tout. Tu m’as déjà donné une autre chance. Est-ce que tu peux recommencer ?
Il m’observe attentivement.
– S’il te plaît. Je t’aime tellement. Et je te revaudrai ça. La prochaine fois, c’est ton tour de te planter.
Comme s’il ne pouvait s’en empêcher, son sourire en coin revient de nulle part.
– Hum. Tentant.
– Dis oui.
Il hésite, se gratte le menton comme s’il essayait de prendre une décision.
– Très bien. Mais tu as intérêt à assurer.
– Qu’est-ce que tu veux dire ? demandé-je en soupirant de soulagement.
– La dernière fois, quand on s’est disputés, je n’ai pas seulement dit que je te donnais une autre chance. Ce que j’ai dit, c’est que.
Et tout d’un coup je me retrouve deux semaines plus tôt. De retour dans ma chambre, sur mon lit.
David m’avait dit :
– Peut-être que tu peux avoir une seconde chance.
Nos lèvres s’étaient rejointes en un long baiser, lent et profond. Je m’étais éloignée un peu, pour le taquiner.
– Une seule chance ?
Il avait porté mes doigts à sa bouche pour les embrasser.
– Peut-être une chance par heure.
Il répète ces mots aujourd’hui, dans ma chambre d’hôpital, et c’est comme si nous étions transportés dans le passé, à cet instant vécu ensemble. Il se lève et essaie de me prendre la main, mais elle est emprisonnée dans un entrelacs de fils et de tubes.
– Hum, c’est pas très pratique.
– Peut-être qu’il vaut mieux garder cette partie-là pour plus tard. Vu que je ne sens même pas mes doigts.
– Ah, ouais, répond-il en se penchant. Mais tu sens ta bouche, n’est-ce pas ?
– Oui.
Le baiser malmène un peu mes lèvres meurtries, mais je ne veux pas qu’il arrête. Il me fait me sentir normale à nouveau, pleine d’espoir. Je pourrais l’embrasser toute la journée si Ollie n’entrait pas à ce moment-là en disant :
– David, mec, il faut qu’on y aille.
Il fait cliqueter ses clefs de voiture.
– Relax, mon pote, lui envoie David en décollant à peine ses lèvres des miennes. Tu ne vois pas que je suis occupé à faire du bouche à bouche à ma dulcinée ? Ton nouveau téléphone peut attendre.
– Sérieusement, mec. La flicaille est là.
David se redresse comme si on l’avait électrocuté, mais il est trop tard.
– Bonjour, monsieur Montero, salue le lieutenant Rowley. Et vous, monsieur Tisch. Quel plaisir de vous voir tous les deux. Est-ce que vous voulez enfin rajouter quelque chose à vos dépositions ?
– Non, m’dame, réplique Ollie avec l’air – et le ton – du citoyen modèle numéro un de Livingston.
Sa voix semble détendue mais sa main droite est crispée sur ses clefs.
– Très bien, dans ce cas je ne vous retiens pas.
– On peut partir ? s’enquiert David.
– Je suis juste venue parler à Jane. À moins que vous ne souhaitiez rester pour répondre à mes questions.
– Non, pas la peine.
Il me fait un signe de victoire à hauteur de sa ceinture et un petit sourire complice. Rayonnant de promesses et d’amour.
– On se voit plus tard, bébé.
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